— Tu as eu un peu de pluie pendant le cyclone ?
— Un peu de pluie ? Mais je n’ai eu que ça pendant une
semaine !
— Comme tout le monde, quoi ?
— Quel comme tout le monde. J’ai une inondation chez
moi. Toute ma cour est remplie d’eau.
— L’eau est rentrée dans ta maison, elle est pourtant
bien haute.
— Pas dans la maison, mais ma cour est comme le lac
de l’hôtel de ville de Curepipe, il faut mettre des bottes pour
pouvoir traverser, je te dis

— Aio, toi, c’est terrible. Et tes toutous ?
— Leur cage est a moitié sous l’eau et on a dû les
mettre dans le garage avec le linge mouillé depuis une
semaine. Je ne te dis pas l’odeur !

— Mais pourquoi ta cour est inondée cette quantité-là ?
— A cause de la vantardise !
— Hé toi là ! On dirait que la pluie et l’humidité ont moisi
ton cerveau. Je te parle d’inondation dans ta cour, toi tu
me réponds vantardise. Ça va pas, on dirait. Tu devrais
boire un peu de vitamine.
— Une faire f de vitamine j’ai pas besoin. Je te dis que
l’inondation de ma cour a été provoquée par la vantardise
de mon bonhomme et de mon voisin qui, comme tu le sais,
est son cousin.
— Qu’est-ce qu’ils ont fait comme ça ?
— Ils sont en compétition depuis toujours et sur tout.
Quand un achète une télé de 42 pouces, l’autre en achète
une de 52 pouces le lendemain même. Quand l’un va en
croisière dans l’océan Indien, l’autre va en Méditerranée.
Il faut toujours qu’ils soient plus maris que leur camarade !
— Ils ont toujours été comme ça ?
— Depuis enfant ils sont comme ça. C’est un gène familial
ça, ils sont tous comme ça chez eux. Comme disait ma
grand-mère, c’est une famille de gros poumons. Et en plus
le cousin a épousé une femme qui est pareille comme lui !
— Mais qu’est-ce que tout ça a à faire avec l’inondation
de ta cour ?
— C’est le résultat de la compétition « mo même to mari »
ou, si tu préfères, « mo plis grand noir ki toi » !
— Alors là, je n’arrive vraiment pas à comprendre ce que
tu dis. Arrête de parler en parabole, foutour va !
— La compétition a continué quand ils ont eu leur terrain
de leur vieux tonton et fait construire leur maison, l’une à côté
de l’autre. A chaque fois que l’un ajoutait quelque chose,
l’autre essayait de faire mieux. Quand son cousin a fait une
terrasse en tôle, mon bonhomme a fait pour lui en tuiles.
Nous, quand on a mis du plancher dans le salon, lui il a
fait mettre du parquet. Pareil pour la cour : quand le cousin
a tiré les bambous pour mettre un mur, mon bonhomme
a fait pareil. Quand l’autre a recouvert le mur de roches
couleur, mon bonhomme a été acheté des briques roses.
Tout ça a coûté un paquet d’argent, crois-moi.
— Mais je ne comprends toujours pas : qu’est-ce que
cette rivalité entre cousins/voisins a à faire avec l’inondation
de ta cour.
— Mais attends un peu donc. Pourquoi tu es plus pressée
que moi ?
— Manman qu’est-ce que j’ai dit comme ça ? !
— Attends ! Il se passe que nous sommes dans une
impasse, dans une espèce de cuvette sur le fl anc de la
colline.
— Oui, mais c’est un mari coin toi, avec une jolie vue
et de l’autre côté, le ruisseau.
— Mais quand il y a des pluies, le ruisseau devient un
canal, et quand il y a des pluies torrentielles la cuvette
devient un lac et l’eau entre dans ma cour.
— C’est la première fois que j’entends parler de ça. Et
pourtant tu es là-bas depuis dix ans, non ?
— On est là depuis quinze ans tout juste. Mais il y quinze
ans il y avait des haies de bambous autour des cours et l’eau
qui descend de la colline pouvait traverser facilement pour
tomber dans le ruisseau.
— Et maintenant ?
— Et maintenant il y a le mur recouvert de roches du
cousin et le mur recouvert de briques de ma cour qui
empêchent l’eau de traverser pour aller dans le ruisseau.
Les murs ont barré l’eau.
— Qu’est-ce que vous avez fait alors ?
— On n’a pas eu le temps de faire quoi que ce soit. La
pression de l’eau était tellement forte qu’elle a fait des trous
dans les murs pour traverser.
— Si l’eau est passée, il n’y a pas eu d’inondation alors.
— Tu oublies une chose : une partie de l’eau est passée
par les trous, mais le reste est resté dans les deux cours,
les transformant en marécages. Et comme c’est les cours,
les pompiers ne sont pas venus pour tirer l’eau. Donc, on
attend que le soleil revienne avec les moustiques qui sont
déjà arrivés en masse !
— Qu’est-ce que ton mari dit de tout ça ?
— Tu vas pas me croire : il est mari content.
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’il dit qu’il y a plus de marécages chez son
cousin que dans notre cour !