Fin 2013, l’inspecteur Rajesh Moorghen se faisait connaître du grand public en élucidant une affaire de disparition à Rodrigues remontant à quatorze ans. Quelques mois plus tard, il était arrêté, accusé provisoirement de “forgery” et de “conspiration” par le CID de Port Mathurin, traduit en cour et suspendu de ses fonctions. Six mois après, l’inspecteur suspendu attend toujours que la police lui communique les accusations retenues contre lui. Dans l’interview qu’il nous accorde cette semaine, l’inspecteur suspendu nous donne sa version des faits. C’est une plongée effrayante dans le monde de la police racontée par un policier. Une plongée qui ressemble à un épisode d’un feuilleton télévisé et qui nous amène à poser la question suivante: si un gradé est ainsi (mal) traité, quel est le sort que la police réserve aux simples citoyens?
Quand et pourquoi vous êtes- vous engagé dans la police ?
–  En janvier 1989, après avoir réussi à mes examens du HSC. J’ai choisi la police parce que cette profession m’a toujours passionné, que je voulais devenir un enquêteur comme dans les feuilletons à la télé. J’ai fait mon training avant d’être affecté dans divers postes de police de l’île. En 1993, j’ai passé mon examen de sergent après seulement trois ans dans la force. Ensuite, j’ai continué à faire le tour des postes avant d’être posté à l’ADSU, puis au CID et en 2001 j’ai réussi aux examens pour devenir inspecteur. Certains sont entrés dans la police pour mettre des cravates et travailler dans les bureaux avec air conditionné, moi je suis entré dans la police pour travailler sur le terrain. Par la suite, j’aiété posté au Central CID où j’ai travaillé sous les ordres du chef inspecteur Jangi et où j’ai eu l’occasion de travailler sur des dossiers brûlants.
Que voulez-vous dire par dossiers brûlants ?
– Je ne peux pas donner trop de détails sur ces dossiers pour des raisons évidentes. Mais disons que parmi il y avait le dossier MCB/NPS. Après, j’ai été chargé de mener l’enquête dans l’affaire d’un Mauricien qui avait décapité sa copine en Grande-Bretagne et s’était enfui en Italie avant de fausser son nom pourrentrer à Maurice. Grâce à mes contacts, j’ai réussi à retrouver sa trace, à l’arrêter et à lui faire reconnaître son crime sans lui faire subir des pressions, sans l’insulter, sans le battre…
Pourquoi parlez-vous de pression, d’insulte, de coups : ce sont des méthodes utilisées par la police pour obtenir des aveux ?
J’entends et je lis souvent, ces jours-ci, des témoignages de personnes — parfois sous serment dans une cour de justice —, qui disent avoir été maltraitées par la police. Je n’ai jamais utilisé ces méthodes et j’ai toujours respecté les droits des personnes interpellées, quel que soit leur statut social. Je n’ai jamais privilégié les porteurs de cravates aux dépens des ti dimounes.
Certains policiers le font?
—  Je ne peux répondre que pour moi: je n’ai jamais fait ça. Pour revenir à l’affaire en question, quand j’ai obtenu les aveux de ce Mauricien qui avait tué sa copine, des représentants de Scotland Yard sont venus à Maurice et, par la suite, je suis allé en Angleterre pour terminer l’enquête, ce qui m’a valu une récompense. Puis, je suis rentré à Maurice, j’ai continué à tourner dans les postes, comme avant.
n           Le fait d’avoir bouclé l’enquête dans l’affaire de la décapitation n’a pas été reconnu par vos supérieurs ?
– Dans la police, quand un officier fait bien son travail, amène de bons résultats, il suscite de la jalousie. Si vous êtes correct avec les chefs, ça va, sinon vous avez de la difficulté à monter en grade. Moi je n’ai jamais frotté les pieds des chefs pour être protégé. J’aiagi ensuite comme prosécuteur de la police à Rose Hill et à Bambous, avant d’être transféré à la VIPSU où je suis resté quatre ans.
Vous avez demandé votre transfert ?
– Le policier ne demande pas de transfert, on ne lui demande pas si cela lui plaît oupas. Il n’a pas son mot à dire, il est transféré point à la ligne, et il doit obéir, qu’il soit d’accord ou pas. D’ailleurs, les transferts dans divers départements et postes font partie de la vie des policiers. Ce qui n’empêche pas que certains ont pu grimper dans la hiérarchie en ne quittant jamais leurs bureaux. On prétend même qu’il y a des chefs qui n’ont jamais donné une contravention. Après le VIPSU, je suis allé à la SSU et en 2012 on m’a transféré à Rodrigues.
On prétend que les affectations dans les postes de police de la campagne, à Rodrigues et à Agaléga sont des « punitives transferts ». C’est vrai ?
– C’est ce qu’on dit dans la police. En général, on envoie dans ces postes des policiers contre qui il y a des plaintes, mais on ne le dit pas aux policiers transférés, qui doivent obéir. On envoie au loin ceux qui ont du caractère et posent des questions.
Qu’est-ce que vous avez fait pour être transféré à Rodrigues, vous qui semblez avoir un parcours exemplaire ?
– Je ne sais pas exactement. Je pense que c’est sans doute lié à un gros “case” sur lequel j’ai eu à enquêter quand j’étais à Stanley, en 2008. J’ai procédé à l’arrestation d’un proche d’une haute personnalité. Je ne peux pas vous dire de quel cas il s’agit précisément, mais j’ai remarqué que depuis j’ai été très souvent transféré. A tel point que j’ai écrit une lettre au Commissaire de Police pour demander pourquoi j’étais transféré aussi souvent. Je n’ai pas reçu de réponse, mais on m’a envoyé à Rodrigues. C’est l’endroit où l’on envoie, pour six mois, ceux qui ne sont pas bien considérés par la hiérarchie. J’ai été là-bas avec deux autres officiers qui étaient inspecteurs depuis deux ans alors que moi je l’étais depuis quatorze ans. J’ai travaillé à Port Mathurin, puis je suis venu encongé à Maurice pour essayer de comprendre pourquoi mes deux collègues ont été postés à Maurice et pas moi. Selon mes renseignements, mon postingavait été décidé puis annulé par le Commissaire de Police. A ce moment, j’ai considéré que c’était définitivement une « punitive transfer » et comme dans la police on n’a même pas un syndicat pour défendre nos droits, j’ai été obligé de retourner à Rodrigues et j’ai été posté, cette fois-ci, au poste de police de Grande Montagne en novembre 2013.
C’est là que vous allez vous rendre célèbre en élucidant une affaire de disparition non résolue depuis quatorze ans?
– Effectivement. Comme j’avais beaucoup de temps, j’ai demandé à mes constables quelles étaient les affaires non résolues. Ils m’ont dit qu’il y avait une affaire de « missing » datant de quatorze ans et que l’on venait de découvrir des ossements à Montagne Malgache. La découverte avait eu lieu en août et le père du disparu était venu authentifier la dépouille. L’affaire avait été traitée par le CID de Port Mathurin sans résultat. J’ai eu des informations qui m’ont permis de rouvrir officiellement le dossier, ce qui n’a pas plu au CID de Port Mathurin. J’ai rouvert l’enquête et j’ai découvert des éléments qui m’ont permis de comprendre ce qui s’était passé en 1999.
Vous avez mené l’enquête en jeans et tee-shirt griffés, avec des chaussures de sport et rayban. Sur les photos publiées dans la presse à l’époque, vous ressembliez plus à un acteur de télévision qu’à un policier?
– Je vous ai déjà dit que je n’aime pas porter la cravate, mais j’aime bien l’uniforme. En fait, je m’habillais comme ça pour aller faire des explorations dans la montagne dans le cadre d’enquête. Nous avons mené l’enquête et avons été aidés par M. Azie et par des documents qui étaient dans le dossier, mais qui n’avaient pas été utilisés. A la fin, j’ai procédé à une douzaine d’arrestations, obtenu des aveux « under camera » – et je le souligne, sans pressions, ni brutalités – et continué à travailler sur l’affaire, mon équipe et moi. Mais à un moment, M. Azie, le père de la victime, a fait une déclaration sur des radios mauriciennes pour dire que pendant quatorze ans la police n’avait pas bien fait travail. Il a révélé avoir écrit au bureau du CP en 2006 pour se plaindre et n’avait jamaisreçu une réponse. Il a déclaré « que chef la police et le chef CID dans Maurice napa fine faire naryen dans zafer mo garçon. » A partir de là, les choses ont changé avec la parution des articles dans la presse disant que j’avais réussi mon travail. C’était le « talk of the town », mais il y avait parmi un article affirmant que j’avais rouvert l’enquête sur les instructions du bureau du CP qui m’avait donné tous les noms des accusés. C’était totalement faux! Je suis allé faire une entrée à la police pour dire que ces informations étaient erronées et que les Casernes centrales étaient en train d’induire la population en erreur.
Vous avez fait ça et vous vous étonnez d’avoir provoqué la colère des chefs après cette entrée à la police ?
– Je n’ai fait que rétablir la vérité et démentir la version selon laquelle le bureau de Port-Louis avait ficelé le dossier avant de me le donner ! Suite à ça, le 27 janvier 2014, les Casernes centrales envoient à Rodrigues l’assistant commissaire de Police Jangi et le chef inspecteur du CID Ujodha. M. Jankee, avec qui j’avais travaillé un moment, m’a demandé de lui expliquer comment j’avais travaillé sur le case. Je lui ai expliqué que j’avais utilisé tous les éléments du dossier et que j’avais fait appel à des informateurs. Ilm’a félicité pour mon travail, puis m’a demandé le dossier et je le lui ai remis, puis je suis venu passer quelques jours à Maurice. A mon retour, j’ai été à nouveau transféré, à Rivière Coco cette fois, et j’ai commencé à travailler sur une autre affairequi n’avait pas été résolue depuis 29 ans. Et puis le 18 mars 2014, j’apprends que Casimir, un des policiers qui avait travaillé avec moi, à Grande Montagne, avait été arrêté par le CID. J’apprends aussi qu’on l’avait interrogé pour essayer de lui faire dire que c’était moi qui avais dicté la déclaration de Simon Azie. Le policier a refusé d’aller dans cette direction et il a passé la nuit en prison. J’ai alors décidé d’aller voir M. Jangi pour lui demander ce qui se passait. Il m’a dit : « Reste tranquille, napa rentre dans sa zaffaire la, pénan nanrien contre toi. » Le policier Casimir a été libéré et ensuite deux autres policiers de mon équipe ont été arrêtés à leur tour. Puis Casimir a été de nouveau arrêté, puis libéré sous caution.
Pour quelle raison ?
– Il a été accusé de « forgery ». J’ai trouvé que les choses étaient en train de prendre une mauvaise tournure. J’ai revu M. Jangi qui m’a dit de ne pas rentrer dans ce “case”, qui ne me concernait pas. En même temps, le policier Casimir avait fait unedéclaration sur une radio et avait raconté comment le chef inspecteur Ujodha, du CID, lui avait dit pendant son arrestation que j’étais le but de l’enquête. Le policier Casimir devait d’ailleurs répéter toutes ses déclarations dans un affidavit juré en Cour. Je me suis rendu compte que c’était ma tête qui était en jeu dans cette affaire qui avait jeté discrédité la police et le CP. Le chef inspecteur du CID a fait une déclaration contre Casimir à la police pour démentir tout ce que ce dernier avait déclaréà la radio et pour dire que Simon Azie m’avait accusé de « forgery ». Je suis allé faire une déclaration à la police contre le chef inspecteur du CID en racontant tout ce qui s’était passé depuis le début, en dénonçant son abus d’autorité et ses pratiques.
 Un inspecteur versus un chef du CID. C’est mieux qu’un feuilleton de télévision avec suspense et coup de théâtre. La suite ?
– Ça vous fait rire, pas moi. Le 27 mars, j’ai appris qu’un complot avait eu lieu dans un restaurant de Port Mathurin pour m’arrêter le lendemain matin. Des gens ont entendu des policiers dire qu’on allait s’occuper de moi. Effectivement, le 28, à cinq heures du matin, le CID de Rodrigues a débarqué à mon domicile et l’a fouillé de fond en comble. Ils cherchaient, paraît-il, desdocuments qu’ils n’ont pas trouvés. J’ai été arrêté sur un warrant signé par M. Jangi et on m’a conduit à Port Mathurin pour suivre les « ordres venant d’en haut ». En cours de route, j’ai réalisé que nous étions le dernier vendredi du mois, qu’il n’y avait pas de magistrat à Rodrigues pour me faire sortir sous caution et que j’allais passer le week-end en prison.
C’est une tactique connue de la police qui allait être utilisée contre vous?
– Je n’ai jamais fait appel à cette tactique qui est parfois utilisée d’après ce que je lis dans la presse et que j’entends sur les radios. J’ai demandé aux membres du CID quelles étaient les charges contre moi et ils m’ont demandé de donner une enquête sans me donner plus de précision, sans dire ce qu’il y avait contremoi. J’ai demandé que l’enquête soit donnée dans l’interrogation room où tout est enregistré. Ils ont fini par accepter et j’ai demandé que l’on me dise qu’elles étaient les accusations contre moi et me rappeler mes droits constitutionnels. A un moment, j’ai demandé à parler à mon avocat. Après discussion avec M. Jangi, ils ont été obligés d’accepter. Mon avocat m’a dit ce qu’il fallait faire et m’a dit qu’on allait surtout se battre en cour. Vers onze heures et demie, en Cour, ils m’ont accusé provisoirement de « forgery » et de « conspiracy », sans me donner de détails, et j’ai été libéré sous caution.
Vous avez été immédiatement suspendu ?
– Non. Au contraire. Alors que j’étais interrogé au bureau du CID, j’ai reçu mon transfert pour Maurice par fax. Avant de retourner à Maurice je suis allé voir M. Jangi pour lui dire que j’allais me battre en cour. Il m’a alors dit que quand j’étais allé faire ma déclaration contre le Chef Inspecteur du CID « to finn rappe en zalimette lor pétrol ». Je suis rentré à Maurice où m’attendait mon « interdiction letter », le surlendemain, le 1er avril.
Que s’est-il passé depuis dans cette affaire ?
– Rien. Rien du tout. J’ai été arrêté et accusé le 28 mars, ce n’est que le 9 septembre que j’ai reçu une convocation du CID pour venir donner la suite de l’enquête. L’interrogatoire qui avait commencé en mars n’a jamais été complété, bien que l’affaire ait été mentionnée en Cour. C’est donc 165 jours après mon arrestation que le CID a décidé de compléter son enquête.
Qu’est-ce qui a provoqué cette réaction ?
– D’abord, j’ai envoyé plusieurs lettres au CP qui sont restées sans réponse. Ensuite, il y a eu le fait que j’ai présenté une motion en cour pour demander que l’affaire soit enfin entendue. C’est cette action qui semble avoir réveillé le CID Central. Je suis allé à la convocation et on m’a demandé de terminer ma déclaration. Là, j’ai appris que l’enquête avait été confiée au chef inspecteur Ujodha et j’ai protesté, car il était à la fois enquêteur et inculpé – par Casimir – dans ce dossier. C’est ainsi que la police mène une enquête à Maurice ! On a désigné un autre inspecteur, qui ne connaissait rien du dossier, pour me questionner. On lui a donné une feuille avec une liste de questions dactylographiées. Quand j’ai demandéd’où venaient ces questions, il m’a répondu : « Pas moi en tout cas », et m’a lu la première question. J’ai demandé pourquoi le CID n’a pas ouvert une enquête sur Ujodha malgré l’affidavit du policier Casimir et la déclaration que j’avais faite contre luià Rodrigues. J’ai dit que je voyais dans tout ça une conspiration contre moi. J’ai annoncé au CID que désormais je répondrai à leurs questions seulement en Cour. J’ai raconté tout ça dans une autre lettre que j’ai envoyée au CP.
C’est vraiment un épisode d’un feuilleton de télévision que vous racontez. Si une affaire pareille peut arriver à un inspecteur, quel traitement un simple membre du public peut-il attendre de la police ?
– C’est une des questions que j’ai posées au Commissaire de Police dans une des lettres que je lui ai envoyées, et auxquelles il n’a jamais répondu. Je lui ai également dit qu’il aura à s’expliquer sur le traitement que l’on m’a fait subir devant une cour de justice.
Quelle va être la suite des évènements ?
– L’enquête n’avance pas, on dirait. Je dois me présenter en Cour dans quelques jours pour débattre de la motion pour que l’affaire soit jugée le plus vite possible. Il faudra que l’enquête de la police aille au bureau du DPP qui va déciderde la marche à suivre. Dépendant de la solidité légale du dossier.
Vous pensez que si vous avez gain de cause vous allez pouvoir retourner à la police après tout ce que vous avez dit sur sa haute hiérarchie ?
– J’ai toujours voulu travailler dans la police, mais aujourd’hui, après tout ce qui s’est passé… Si j’ai gain de cause devant la Cour, je n’aurais pas le même enthousiasme et le même courage pour revenir au sein de la police. Le problème de la police, c’est certains chefs qui ne savent pas prendre de décisions, qui usent de représailles et de répression. Des chefs qui bâclent des enquêtes et mettent des « provisional charges » sans evidencesqui sont de plus en plus nombreuses à être rayées en cour. Il est plus que temps de mettre de l’ordre dans laforce policière pour arrêter la démotivation des policiers. Il faut que l’énergie de la police soit utilisée pour combattre le crime, les voleurs, les violeurs et les bandits au lieu de tenter de piéger des policiers qui font bien leur travail. Il y a trop d’amateurs au CCID