La chanson locale est un important terrain d’étude pour ceux et celles qui désirent comprendre comment les idéologies liées à la notion de race, de classe et de genre fonctionnent à travers l’île. En analysant les nombreux messages que véhicule la chanson produite localement, nous pouvons comprendre comment une certaine partie de la population perçoit le monde. Les prémices de notre argumentaire prennent comme base le fait que les identités sociales ne sont point fixes mais qu’elles sont des constructions forgées à partir des articulations culturelles. Ainsi, les représentions culturelles construisent les multiples significations données à la féminité au lieu d’en être une réflexion. La question qui se pose alors est la suivante : comment est-ce qu’un système particulier de représentation musicale parvient-il à élaborer des subjectivités associées au genre ?
    La grande majorité des chansons d’expression créole produite entièrement par la gent masculine tend à limiter l’autonomie et l’action de la femme créole. Pourquoi justement la femme créole ? Parce qu’elle demeure le sujet exclusif des trois styles de musique que nous avons recensés, nommément, le séga, le seggae et le ragga. À travers des idées de genre, de race et de classe, la femme est confinée à une place qui ne semble pas sujette à une évolution dans le cadre de la société. Cela est ainsi à cause du goût du public. Il ne faut jamais oublier que la chanson d’expression créole est avant tout, une entreprise commerciale qui ne peut se permettre des écarts avec les canons traditionnels. Si la chanson d’expression créole doit survivre, elle se doit, quelque part, de respecter le modèle qui est à la base de son succès et cela inclut les stéréotypes par rapport à la représentation de la femme.
     Notre propos peut être illustré par la chanson qui s’intitule « Mo Fam lor téléfon » par Monaster (2005). Lors de sa sortie, cette chanson élue chanson locale de l’année 2005 sur une radio privée est devenue si populaire qu’elle a franchi les limites du ghetto pour conquérir un large public. Les raisons derrière ce succès sont majoritairement dues au thème abordé qui n’est autre que le sacro saint téléphone portable. Cependant, derrière l’aspect humoristique des paroles, demeure le facteur de la marginalisation de la femme en milieu machiste. En effet, la chanson parle du fait que la femme passe tellement de temps au téléphone qu’elle finit par négliger ses ‘devoirs’ en tant que femme au sein de la société insulaire. Il s’agit de tâches ménagères, de tâches associées à la maternité et des devoirs d’une femme envers son mari. Aussi, le message de « Mo Fam lor téléfon » a le mérite d’être très clair : sans cette nouvelle technologie, la femme serait restée à sa place dans une certaine conception de la société mauricienne.
    La chanson de Monaster est un message purement machiste qui sous le couvert de l’ironie, évoque une des brèches dans le pouvoir hégémonique du patriarcat. D’ailleurs, cela est souligné dans le clip vidéo où nous retrouvons de nombreux stéréotypes qui illustrent la façon dont la femme est perçue dans la société du ghetto et dans l’île en général. Comme prévu, Monaster présente une femme créole qui n’est dotée que d’une seule dimension. Ici, il s’agit de mettre en avant le corps de la femme dans le cadre de la société de consommation. Aussi, il n’est nullement étonnant que la première image du petit film montre une femme en petite tenue sur un lit en train de téléphoner. Ensuite, nous passons rapidement aux conséquences de cette posture : l’homme est délaissé au lit, la nourriture brûle dans la cuisine et un enfant pleure sur un lit. En l’espace de quelques secondes, Monaster réussit à reproduire tous les stéréotypes communs à l’image de la femme mauricienne. En termes de la commercialisation du corps de la femme, il va de soi que celle-ci porte le moins de vêtements possibles tout en téléphonant. Puis, un groupe de quatre danseuses fait son apparition et c’est à partir de là que la femme ne va plus servir qu’à incarner l’objet du désir masculin. En effet, les images qui suivent ne montrent plus la femme dans sa globalité. La caméra se concentre sur des parties bien précises du corps de la femme, nommément ses fesses. Le clip se termine avec les danseuses se trémoussant, une indication certaine que la femme est sexuellement disponible pour l’homme.
    Une autre chanson qui illustre notre analyse est « Konsékans » du chanteur Wilson Félix (2007). Dans un monde d’homme, c’est une chanson qui donne un côté légitime aux violences faites contre les femmes dans certains milieux. Bien que ce titre ne donnera lieu à aucune protestation lors de sa sortie, nous notons quand même que le Mauritius Local Government Gender Action Plan Manual y fait référence. Ici, point de procédés poétiques pour déguiser les propos qui diminuent la femme comme nous l’indiquent les paroles du refrain de « Konsékans » :
Baté to mama pa fer toi dimal
(Oui) Baté to papa pa fer toi dimal
Baté to mari pa fer toi dimal
Mais baté galant caille to disan
Ce qui ressort de cet extrait, c’est que le cycle de la violence auquel toute femme doit faire face, est complètement intégré au sein de la société insulaire. Personne ne s’offusque, même pas la victime.
    L’imagerie que véhicule le clip vidéo de « Konsékans » est des plus troublantes de par le caractère direct du message. En effet, le clip s’ouvre sur l’image d’une mère qui gifle violemment la fille à tel point que cette dernière s’écroule sur le canapé. Plus tard, nous retrouvons la jeune femme qui est sur une plage avec un homme qui serait son amant tandis que son mari l’observe de loin. Une fois chez elle, nous avons droit à une scène de violence conjugale où le mari gifle violemment son épouse et où il lance le portable de cette dernière à terre. L’avant-dernière scène montre la femme en train d’attendre patiemment son amant. Quand celui-ci arrive, il est dans un état d’ébriété avancé. Une violente dispute s’ensuit où la femme s’écroule morte à la suite des coups reçus. Le clip se termine avec l’image de gens portant un cercueil lors d’une procession des plus discrètes. Pour le patriarcat, la morale est sauve car la pécheresse a été punie. Dans ce contexte, aussi bien le texte que l’imagerie, parviennent à objectiver la femme, ce qui contribue à la marginalisation de la place qu’elle occupe au sein de la société créole.