Dans son discours à Ilot, le Président de la République dit que « notre jeunesse s’est égarée » et il établit un parallèle avec une étude faite en Angleterre qui, à ses propres problèmes, a attribué les causes « aux familles brisées, aux parents qui travaillent » et cri du coeur de M. le Président « nous ne pouvons laisser cela arriver à Maurice, sinon ce sera terrible…. ! »
« Sera » ! Oui, mais c’est déjà terrible ! Les éducateurs engagés auprès de ceux-ci, l’observent depuis de longues années ! Les autorités ? Supprimées, en toute bonne conscience, leurs subventions ? Et alors ? Se tourner vers l’assistance du Secteur privé, se faisant financer par les fameux fonds CSR (dispositif appris des pays du Nord !) Manière inconsciente ( ?) voire irresponsable pour un État de Droit de se décharger de sa tâche première de Pouvoirs Publics d’assurer les Droits individuels et collectifs en la refilant à une structure institutionnelle privée ? Qui a pu orienter le choix du gouvernement dans CE sens ? Les bailleurs de fonds internationaux seulement ? Ou… choix axé dans le droit fil des décisions passées ? Avec en plus, l’adhésion massive d’un électorat qui a pris les mêmes pour les reconduire et, on recommençait.
Tentons de comprendre, récapitulons par un regard rétrospectif dans le passé récent : dans les années ’70, les autorités décidèrent le lancement de la Zone franche et l’entrée massive des femmes dans les usines. Sans prévision de structures d’accueil pour les enfants en bas âge ni de facilités pratiques pour les nécessités de la vie du ménage… Analyse archi-répétée au Parlement dans les années ’80-’90 et par des chercheurs ! Peut-on aujourd’hui s’étonner des conséquences de nos non-actes, de nos actes manqués ?
« Solanz amenn mo diary… »
Entendu dans les années ’80, au cours de la campagne électorale à la télé, l’expression « Solanz amenn mo diary », promesse illusoire du plein emploi par le développement économique. Or, cette assertion, elle s’est avérée fausse dans le temps avec la nature intrinsèque du système ultra libéral qui se révèle être celle d’un « jobloss et jobless growth » à travers le monde. Annonce escamotant le fait nécessaire de la compensation du coût de la vie. Et alors, qu’a-t-on vu depuis quelques décennies ?
L’importation de la main d’oeuvre étrangère moins cher aux industriels et surtout corvéable à merci, des bêtes de somme parfaitement ajustables au choix du nouveau rythme de travail du 24h x 7j. D’où, notre force de travail locale prise en tenaille de toutes ces contradictions, en paie le prix fort. Nos enfants et nos jeunes trinquent et la société avec.
Le Président souhaite participer aux forums avec les jeunes et irait avec l’Arya Sabha ayant des structures dans toutes les villes et tous les villages du pays. Pas récente sa préoccupation : invité principal (en sa qualité de ministre alors) aux Assises Nationales sur la pauvreté, du Ministère de la Sécurité sociale et de la Solidarité nationale, Décembre 1996, Université de Maurice. Depuis, la situation a beaucoup empiré.
La violence, un langage à décoder !
Oui, un peu tard, du temps précieux a été perdu mais il faut les rencontrer nos jeunes pas que pour les instruire mais pour une écoute active de leur expérience vécue qu’ils ont commencé à nous le dire, à leur manière par leurs manifestations, par leurs slams et chansons composées. Ou bien s’exprimant, de manière implicite, par leur silence ou par leurs actes de toutes sortes y compris agressifs. La violence n’est-elle pas d’abord un langage à être décodé ?
Leurs réelles aspirations nous révèlent quoi de leurs sentiments profonds ? Qu’ils croient à un avenir possible pour eux sur le sol natal ? Non, pas satisfaits du mode de vie actuel et des dysfonctionnements de notre société. Nos discriminations et ségrégations arbitraires, ils les refusent. Nos dérives et dérapages, ils en ont marre ! Que, comme les choses évoluent, tout est bouché, qu’on va directement dans le mur ?
Arrêtons-nous pour réfléchir à l’affirmation présidentielle : « Notre jeunesse » plutôt une large section de nos jeunes « s’est égarée » (en kreol on dirait « Bokou zenes inn perdi zot simin »). Et à quoi attribuer cet égarement ? Aux faits divers rapportés dans les media ? Alors, pourquoi, en Grande Bretagne, ces familles sont-elles brisées ? Cela ne nous est pas dit !
Qu’est-ce qui a subi un dysfonctionnement, a dérapé, pourquoi ? Dû à leurs choix de société ? A leur système d’éducation orienté vers cette finalité de développement économique (une, la finalité pour notre Président ?). Leur course au dit progrès. Rythme et conditions de travail avec la compétition et la féroce concurrence créant un délitement social, d’où un impact sur la vie des familles qui explosent et se disloquent.
En France, par exemple, le nombre élevé de cas de suicide n’a-t-il pas augmenté de manière alarmante dans le monde du travail dû, entre autres, au stress et à la pression énorme mis sur les employés, ce qui a poussé les autorités à intervenir.
Constructif / Destructif
Pour ce qui nous concerne, n’est-ce pas un peu court de dire « c’est à cause de… » ? Devant ce constat alarmant, avançons dans un nécessaire questionnement sur le point d’arrivée de notre jeunesse mauricienne, aujourd’hui : prenons le temps d’ouvrir nos yeux pour regarder avec attention aux quatre coins de notre territoire républicain. Que remarquons-nous de constructif et de destructif à leur endroit ?
– De qui parle-t-on réellement et de quels milieux sociaux sont-ils ? De nos jeunes des collèges dits « d’élite » en référence à leur 5 A + ou des élèves en situation d’échec scolaire au primaire et qui ont décroché ? Ou ceux, plus jeunes encore, déscolarisés qui sur les côtes de nos villages, des quartiers populaires de nos villes sont des petits marchands ambulants, des enfants travailleurs… mûris avant l’âge ? Ceux marginalisés des Prevok, intégrés dans quelques collèges privés, n’ayant qu’une période de 2 ans d’éducation pré-vocationnelle selon la décision actuelle des autorités, sont renvoyés à eux-mêmes, donc oisifs à 14 ans !
Risque que certains deviennent des analphabètes de retour alors que la Convention des Droits des Enfants stipule l’éducation obligatoire jusqu’à 16 ans ! Laissés à eux-mêmes à cause de l’horaire de travail des parents, combien, vivant dans des habitats sordides, dans des quartiers insalubres et dans la promiscuité sont à s’entraîner à fumer, à boire de l’alcool ? A s’amuser à jouer à papa-maman ou au docteur et se retrouver avec une grossesse précoce parfois dès 12 ans ; se fourvoyant ensuite dans la prostitution, toxicos et apprentis revendeurs ou même derrière les barreaux ; par désoeuvrement ou par manque d’infrastructures et de politique de loisirs sains flânent ici et là… N’est-ce pas là « un fabuleux capital d’intelligence gaspillée » ? N’est-on pas dans une situation de non-assistance à personnes en danger ? On n’est pas à une contradiction près… tentons de les articuler pour cerner la complexité causale des faits constatés
– Que font-ils concrètement pour eux-mêmes, pour ou avec les autres ?
A s’intéresser plus ou moins à leurs cursus scolaires ou, selon les cas, à occuper leur temps comme ils peuvent : visionnant des films ou magazines pornos. Ou scotchés derrière un ordinateur sinon accros à leurs jeux vidéo, supposés appliqués à faire des devoirs des leçons dites particulières en abîmant leurs yeux et leur dos. Elles/Ils ont une vie marquée par les conditions concrètes laissant des traces et les façonnent dans leur vulnérabilité, c’est évident. Résultant sur leurs comportements et attitudes. Faut-il s’étonner qu’ils soient demandeurs incompressibles des vêtements et chaussures de marque ou de gadgets électroniques dernier cri quand ils baignent dans un tel matraquage publicitaire ? A tel point qu’ils chapardent ceux de leurs voisins et, quand accusés de vol, à tort ou à raison, n’a-t-on pas vu récemment des cas de tentative de suicide jusque dans des institutions secondaires !