JOANNA BÉRENGER

Les commentaires des internautes face aux cas de violence dans les écoles interpellent; certains invitant les parents à donner quelques « kalot », ou encore une bonne « raclée », ou d’autres prônant l’importance de rétablir le châtiment corporel en milieu scolaire. Pour rappel, cette pratique est interdite depuis 1957. Aujourd’hui, les ONG et de nombreux citoyens engagés militent pour l’interdiction de toute forme de punition corporelle commise dans le cercle familial ou autre institution, comme il nous a été recommandé par les Nations unies à plusieurs reprises. (1)
Qu’apprendront ces enfants en manque de repères avec quelques « kalot » ?
1. Que les problèmes se règlent par la violence ;
2. Qu’ils doivent se soumettre aux règles par peur d’être à nouveau violentés ;
3. Que règne encore la loi du plus fort ;
4. Qu’un adulte a le droit d’user et d’abuser d’un rapport de forces inégales :
Mais ils ne se soumettront certainement pas aux règles prescrites parce qu’ils en auront compris le sens et l’importance.
Ces commentaires reflètent un triste constat : la violence est omniprésente dans notre société, dans les familles et les institutions, dont des écoles et des shelters. Ces endroits, qui devraient être des lieux de refuge et de sécurité, sont en passe de devenir des ‘cryptes’ où, loin du regard des autres, la violence explose.
Ces commentaires inquiètent aussi, étant le résultat d’une violence beaucoup trop banalisée et dont les conséquences sont largement minimisées.

Le développement cérébral de l’enfant

Selon l’UNICEF (2014), de manière générale, environ 6 enfants sur 10 (de 2 à 4 ans) sont régulièrement soumis à des châtiments physiques infligés par leurs proches ou par ceux qui s’occupent d’eux. (2)
Pourtant, nous ne pouvons plus le nier : mis à part les dégâts psychologiques et socio-économiques, la neuroscience nous prouve aujourd’hui l’impact négatif de la violence sur le développement cérébral de l’enfant. Catherine Gueguen, pédiatre et spécialiste des neurosciences, explique que « la violence est à la source de nombreux maux dont souffrent les adultes et enfants ».
Les abus physiques et sexuels dans l’enfance augmentent le risque de recourir au suicide, d’avoir des symptômes dépressifs et des troubles de l’humeur, plusieurs années après. « La maltraitance infantile marque le cerveau » (Gustavo Turecki) mais pas seulement. Les chercheurs de plusieurs universités dont Harvard, ont découvert que les violences subies dans l’enfance laissent également une trace biologique dans l’ADN. (3) Ce qui pourrait expliquer pourquoi il est « naturel » pour quelqu’un qui a reçu des « kalot » dans son enfance, de reproduire à son tour ce geste une fois adulte.
Heureusement, la prise de conscience de la souffrance des personnes victimes de violences diminue les risques de récidive. Avec un peu d’effort et de mémoire, sans doute cet adulte pourra encore se souvenir du sentiment de souffrance et d’humiliation qu’auront engendré ces quelques « kalot ».
Soyons maître de notre destin et de ce que nous voulons transmettre à nos enfants. En tant qu’adultes responsables, il ne tient qu’à nous de changer le cours des choses.
Arrêtons de croire que corriger un enfant par la violence sert à éduquer. Dans un tel contexte malveillant, le cerveau d’un enfant n’est pas apte/ne dispose pas de l’environnement nécessaire lui permettant d’assimiler les informations qu’on veut lui transmettre.
Aussi, il n’y a pas de petite gifle ou de petite humiliation. Nul ne mérite de subir de la violence. Que chacun assume sa responsabilité pour en éviter le recours !
Plutôt que de recevoir des coups, cette jeunesse n’aurait-elle pas besoin de repères, d’encadrement et de bienveillance ?
Dans un contexte où il est difficile de grandir au sein d’une cellule familiale stable, où la grande majorité pense encore qu’une bonne éducation ne pourra se faire qu’à travers coups ou humiliations, où le Children’s Bill devient une utopie, où le budget ne considère pas les enfants comme une priorité… comment voulons-nous construire une société en bonne santé ?

Alternatives respectueuses et efficaces

L’empathie devrait être la pierre angulaire de nos actions éducatives. Comme le souligne Catherine Gueguen, « l’enfant a absolument besoin d’un adulte qui lui transmette des valeurs, lui donne des repères, mais c’est l’attitude empathique, patiente, douce qui permettra aux remarques de l’adulte d’être entendues. Plus l’enfant aura reçu d’empathie, moins il sera nécessaire de le ‘recadrer’. Il aura intégré progressivement ce que l’adulte lui a transmis ».

Des alternatives respectueuses et efficaces existent. Malheureusement, elles ne sont pas suffisamment connues. Il est essentiel de s’informer et de se former. Les parents, les enseignants, les professionnels, les agents impliqués dans la protection de l’enfance doivent pouvoir bénéficier des outils nécessaires pour faire face aux situations de violence.
Mais encore faudrait-il que la protection des enfants de notre République soit une priorité pour le gouvernement.

Plus d’une décennie que l’État s’est engagé auprès du Comité des droits de l’enfant de l’ONU à adopter un « Children’s Act »; à travers lui, l’espoir que reviennent à l’enfant la place et le respect qu’il mérite. Qu’il soit enfin considéré comme un être humain en construction ; il est grand temps que l’on interroge la définition même de l’enfant et son statut légal ; que le mariage précoce soit qualifié comme un délit ; que les enfants puissent accéder à un service de ‘counselling’ afin de bénéficier d’un encadrement, d’un espace pour pouvoir s’exprimer et apprendre à canaliser leurs émotions ; qu’une meilleure configuration du Child Protection Service soit établie ; que l’âge de responsabilité pénale soit défini ; que les auteurs d’abus et d’attentats à la pudeur soient condamnés à des peines plus sévères; que les enfants impliqués dans une procédure judiciaire ne soient pas identifiés dans les médias car il est question de leur vie privée, de leur avenir et de leur sécurité.

Quelle place dans le budget 2019-20?

Les enfants, à Maurice, représentent environ ¼ de notre population. Ils sont ce que notre pays a de plus précieux et ce sont eux qui, dans quelques années, auront la responsabilité de le conduire dans la bonne direction. Le constat est pourtant affligeant tant les budgets des dernières années les relayent au second plan.
Auront-ils la priorité qu’ils méritent dans un budget 2019-20 responsable et visionnaire ? Ou est-ce que le Premier ministre, également ministre des Finances, cédera en cette année électorale, à la tentation d’un budget ‘populiste’ à souhait ?

Tous les espoirs sont permis, y compris celui de voir la mise en place d’une instance judiciaire dédiée aux affaires concernant les enfants ou d’un hôpital spécialisé dans les soins infantiles. Les services de soutien aux enfants doivent urgemment être améliorés tant au niveau qualitatif que quantitatif avec un personnel correctement formé, des environnements plus ‘child-friendly’ et une assistance psychologique plus conséquente. On parle ici également bien sûr de la prise en charge des enfants victimes de violence psychologique, physique et sexuelle ; celle des enfants auteurs de violence, des enfants impliqués dans les abus de substance illicite ou ayant des problèmes de santé, des enfants handicapés physiques ou mentaux ; la mise en place d’un système d’adoption se basant sur la Convention de La Haye est également requise depuis trop longtemps.
Notre pays a ratifié la Convention de La Haye de 1993 mais beaucoup de progrès reste à faire pour un respect réel de leurs droits, tel que le droit à la parole quand il s’agit de décisions les concernant, le droit à l’apprentissage dans leur langue maternelle, le droit de participer aux activités sportives et artistiques. La prise de conscience et les efforts à faire sont encore considérables. Mais la place qui sera accordée dans le budget pour la mise en œuvre des mesures les concernant peut grandement aider à accélérer le processus.
Les enfants exclus du système scolaire ou faisant face à de grandes lacunes sont encore trop nombreux. Le système éducatif actuel ne permet pas de répondre à leurs besoins. Un modèle éducatif qui encouragerait l’entraide plutôt que la compétition préparerait mieux nos enfants à la vie en communauté et leur permettrait d’acquérir des valeurs ‘humaines’. Une approche ludique faciliterait l’apprentissage pour tous. Dans un monde en perpétuel mouvement, développer la créativité des enfants est également primordial. Elle permet l’adaptation à différents types de situations ; de renforcer l’identité et l’estime de soi, de faciliter l’expression d’émotions et d’idées, d’apprendre à percevoir les choses sous différents angles, de développer la concentration, l’autodiscipline et la pensée critique. Or, à l’heure du réchauffement climatique et de la nécessité de s’adapter aux situations imprévues, notre survie pourrait bien dépendre de la capacité de nos enfants à faire preuve de créativité en développant des systèmes innovants !
Face à la recrudescence de la violence et à la perte des valeurs morales dans notre société, nous ne pouvons plus continuer de nous demander où va notre pays, en pensant que la situation se calmera toute seule. Il est de notre responsabilité à tous, que nous soyons parent, citoyen, éducateur, politicien ou électeur, de prendre les bonnes décisions afin de permettre à nos enfants d’avoir de bons exemples ; de bénéficier d’un environnement sain, sécurisant, et qui puisse faire d’eux des citoyens équilibrés et responsables.

Notes

1. Extrait de l’article 38 des Concluding Observations du Comité des Droits de l’enfant de février 2015 : “The Committee urges the State party to ensure that its legislation including the Children’s Act explicitly prohibit corporal punishment in all settings. The Committee also urges the State party to promote positive, non-violent and participatory forms of child-rearing and discipline.”
2. https://www.unicef.org/publications/files/Violence_in_the_lives_of_children_Key_findings_Fr.pdf
3. http://mk-polis2.eklablog.com/enfants-abuses-traces-dans-l-adn-et-le-cerveau-p636129

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Autres références et liens

Citation de la psychanalyste Claude Halmos (Article paru dans le Monde du 3 mars 2015) : « Le but de l’éducation est que l’enfant se soumette aux règles parce qu’il en a compris le sens. La fessée ne lui apprend rien. Au contraire, elle lui donne l’exemple de la loi du plus fort ! Donner une fessée, c’est user et abuser d’un rapport de force inégal entre l’adulte et l’enfant »

https://papapositive.fr/neurosciences-humilier-enfant-nocif-cerveau/?fbclid=IwAR28kmk5gLpmNJlbc4kCCmxVflwFOVy4UBAzYHFO9Mc3o3psFajnt6w1E3Y

https://papapositive.fr/la-bienveillance-nest-pas-du-laxisme/

http://www.disciplinepositive.fr/

https://apprendreaeduquer.fr/principes-de-la-discipline-positive/

https://www.independent.co.uk/news/health/child-abuse-dna-trauma-genetics-molecular-scars-sperm-harvard-university-a8563906.html

http://www.ionnews.kre8tivevision.com/blog-toute-personne-de-moins-de-18-ans-doit-etre-consideree-comme-enfant-201118/

http://ionnews.mu/cette-terrifiante-omnipresence-de-la-violence-080217/

https://www.lexpress.mu/article/334270/melanie-vigier-latour-berenger-il-faut-un-service-counselling-accessible-aux-jeunes

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Joanna Bérenger

Détentrice d’un Master 1, avec spécialisation en Droit social de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et d’un ‘Graduate Diploma in law’ de l’Université de Lancashire.

Secrétaire de la Jeunesse militante et membre du Comité central du Mouvement Militant Mauricien

Maman d’un petit bonhomme de 5 ans et militante pour la protection des enfants et de leurs droits.

J’unis aussi mes forces à ceux qui veulent préserver notre planète et sauver le futur de nos enfants. Je soutiens fortement le minimalisme durable et l’écologie intérieure.

Je souhaiterais exercer une influence positive sur le cours des choses en élevant ma voix pour le changement. J’essaye d’aborder le quotidien avec une approche bienveillante.