Habituellement, je n’écris pas. Bien sûr, il m’est arrivé de devoir faire un effort d’écriture. Rappelez-vous. L’affaire Tonkin avait défrayé la chronique en 2010. Cette fois-ci c’est différent. Je suis l’invitée du Forum, qui m’offre ainsi la possibilité de vous livrer simplement, un peu de mon vécu – Forum qui mérite encore et toujours notre appréciation pour cet espace de liberté dont le but est d’enrichir le débat public. Allons y donc pour un partage sur les défis auxquels font face les fragiles, les plus démunis, les philosophes, les rebelles, les vainqueurs, les révolutionnaires, mais aussi une réflexion sur leurs réalisations et le bonheur qu’ils véhiculent sans fioritures. Parlons des enfants. Puisqu’ils sont tout cela et même plus.
Quand les enfants aussi transmettent le Savoir
Nous avons depuis longtemps assimilé cette idée que la transmission du capital culturel s’effectue à partir d’un processus relativement vertical – les familles le transmettant à leurs enfants qui les pourvoiront ensuite à leurs propres enfants. Mais un autre système incroyable permet l’accessibilité et le partage des savoirs. En effet, il existe une pépinière permanente chez les enfants, pour qui veut y croire, un capital culturel qu’ils puisent et recréent par le biais de leurs jeux, leurs comptines et autres échanges. Il suffit de peu pour y avoir accès. Mais la clé pour accéder à ce capital culturel n’est pas fait de métal précieux ou de diplôme universitaire. Il s’agit de trouver des encadrants et des formateurs avec des qualités tels que l’observation, l’humilité, l’écoute, la passion du patrimoine et de la langue maternelle, un regard ouvert sur le monde qui puissent transformer ces richesses déguisées en de véritables outils pédagogiques et culturels. Valoriser la parole des enfants, c’est accepter que le monde leur appartient et que nous ne sommes, nous, qu’un relais. Avec le projet Ti Marmit, une partie de ce patrimoine a ainsi été sauvée. Depuis bientôt 10 années, ce travail de collecte continue à donner des résultats à vous faire frissonner. Le nombre de chansons, de comptines, d’albums créés et recréés ayant été applaudis par la population qui en a fait aussi sa fierté. Il appartient maintenant à l’État de reconnaître et d’aider à renforcer ce répertoire patrimonial, un autre ciment pour la nation. Cependant qu’en est-il de l’apport de l’audiovisuel ? Cette contribution exceptionnelle et féconde des enfants a-t-elle la place qu’elle mérite sur nos radios ? La télévision nationale mérite quant à elle nos salutations pour ses efforts visant à vulgariser ce travail.
Et à quoi ressemble la vie d’un enfant qui a échoué à son cycle primaire ?
–    Mo extra per mo pa pou gagn enn kolez si mo pa gagn A. Bien difisil pou gagn enn A. (La crainte)
–    Mo finn gagn 5 super U. (L’échec)

Peut-on faillir à 11 ans ? Le stigmate de l’échec scolaire te colle à la peau et te poursuit pour très longtemps. Si jeune et déjà marqué à vie ! Oui, ce système qui mène nos petits à l’abattoir est écoeurant. Ceux qui prêchent le contraire pensent plutôt à leurs intérêts personnels. Et le pire c’est que même les enfants qui s’en sortent seront traumatisés. J’ai vu couler beaucoup de larmes sur ce système qui tue nos petits génies, qui stresse nos formateurs, qui régimente l’école comme une armée qui part chaque année à la guerre. Le constat est fait ! L’école reste un instrument de reproduction sociale au service des classes dominantes. Une petite lueur d’espoir dans cette nuit infinie est venue de l’introduction de la langue kreol qui a ébranlé les murs de la forteresse et nous donne des raisons d’espérer que ce gouvernement aura la détermination et la force nécessaires qui lui permettra d’aller au bout de sa logique. Il reste encore maintenant que le kreol soit confirmé comme médium d’enseignement pour permettre un véritable projet éducatif où nos enfants pourront enfin développer leurs fonctions cognitives et où les enseignants pourront enfin véritablement faire office de formateur travaillant avec bonheur au développement de la pensée autonome, critique et créatrice de leurs élèves. La formation continue devrait aussi être une condition sine qua non car il y a des repères et des états d’esprit nécessaires pour ces métiers tellement exigeants.
La pédagogie différenciée : une nécessité
Ayant la chance de partager avec les enfants et les jeunes des moments emplis d’émotions, à travers le projet Saturday Care de ABAIM et son groupe musical, je prends la mesure de cette nécessité. Elle est fondée sur les concepts de l’unicité de l’enfant, de l’intelligence multiple, le « mixed abilities » entre autres.
–    Kifer ABAIM pa enn lekol ? Abaim mem kouma enn lekol, non ? Kifer Alain pa ti nou profeser ? Nou aprann telman boukou zafer dan ABAIM.
Questionnements, petites phrases anodines et assassines qui traduisent un mal-être profond. Mais aussi voeux pour la recherche d’une autre voie : celle de la pédagogie différenciée où le formateur prendrait le rôle de médiateur créant l’interface de confiance et de plaisir avec un arsenal de méthodes actives entre les savoirs et les élèves. C’est ce que l’on essaye de pratiquer à Abaim bien que l’on soit encore loin du compte. La mise à contribution du jeu, de la musique, du théâtre, des comptes, des sirandanes, du sport et de tant d’autres moyens constitue autant de pistes pouvant être érigées en méthodes pédagogiques. Les compétences locales sont là, la documentation et le matériel aussi. Il y aurait besoin en fait de les mobiliser ; les organisations et les individus concernés ne demanderaient qu’à se joindre à un mouvement en faveur de la pédagogie différencié.
SOS ENFANTS en eaux troubles
Malgré la présence de dispositifs étatiques assez impressionnants, les agressions contre les enfants continuent par ceux-là même, la plupart du temps, qui sont censés les aimer et les protéger. Les institutions ont amplement démontré leurs limites. Elles demanderaient à être revues dans la globalité des dysfonctionnements du système. Et il serait temps qu’une solution soit trouvée à la fragmentation de ce système. Entretemps, écoutons le cri de détresse de nos enfants :
–    Mo Mesye bat nou avek lareg. Gagn extra dimal sa !
Pourtant, malgré les maltraitances, les cas d’abus sexuels, ils se comportent en véritables petits héros et parviennent à survivre. Pas tous malheureusement. Certains échappent à cette bonne fortune et c’est la fatalité. Les cas de suicide, en augmentation ces dernières semaines, nous interpellent. Nos enfants ne sont plus à l’abri de ce mal et certains en deviennent les victimes. Ainsi donc, sont exprimés leur ras-le-bol, leur volonté d’en finir et leur vulnérabilité extrême. Avions-nous habitué nos enfants à réfléchir avant d’agir, notamment lorsqu’ils sont au coeur de situations conflictuelles ? Qui est le ou les coupables ? Avions-nous les possibilités d’empêcher ces désillusions ? Pourtant nous avons des outils qui devraient nous guider et nous permettre d’agir en conséquence. Parmi, la convention relative aux droits des enfants, document galvaudé certes par l’approche bureaucratique adoptée pour son dissémination, mais document clé quand même qui, si bien utilisé et vulgarisé, constitue un solide rempart contre les abus. Ceux qui professent le contraire devraient vraiment se poser des questions sur les véritables enjeux.
Les méthodes actives chez Abaim
Le jeu : structuré ou libre, le jeu constitue un des piliers sur lesquels se structure le développement intégral de l’enfant. Il a la capacité en outre de donner un sens d’équilibre tant à l’enfant qu’à l’adulte. Le jeu dans le contexte mauricien trouve sa pertinence chez Abaim, dans le contexte de la recherche identitaire du patrimoine commun de notre peuple. Les jeux d’antan prennent à ce titre toute leur importance.
La musique : innée de notre point de vue, elle devient vite véhicule par excellence d’acquisition et de transmission du savoir chez l’enfant qui, très tôt, porte en lui les capacités d’utiliser la musique dans son apprentissage. Dix ans après Ti Marmit, nous nous apprêtons à sortir un deuxième album de chansons issues cette fois de notre expérience d’accompagnement scolaire. Ces chansons traitent toutes, des thématiques d’apprentissage des sujets déjà enseignés à l’école, mais leur efficacité à gagner l’intérêt de l’enfant réside dans le fait que ce sont les enfants eux-mêmes qui les ont construit.
L’enfance demeurera la période clé dans le développement de la vie de chaque être humain. Mais il est tout aussi évident que toute réflexion autour de ce thème ne saurait se faire en dehors du système global de la société. Les enjeux de développement de l’économie, la pauvreté, les discriminations liées au communalisme, les injustices, les moyens de lutte, sont autant de liens qu’il faut pouvoir établir avec le thème de cette enfance en situation difficile pour une compréhension de tout ce qui a été dit dans cette tribune. Ce préalable devrait nous permettre d’appeler à une mise en commun de toutes les expériences valables pouvant aider à la formulation de solutions fondée sur des pratiques qui ont fait leurs preuves.
14 mai 2012