Tagore a su dans sa poésie magnifier la femme, la maternité et le monde de l’enfance, comme l’ont montré les quatre poèmes que le comédien Tico Soopaya a lus le lundi 31 octobre au Book Café devant une petite assemblée dans le cadre d’un « Après-midi avec Tagore ». Cette soirée était aussi animée par Issa Asgarally et Pahlad Ramsurrun, qui se sont penchés sur sa pensée et son influence à Maurice pour marquer le 150e anniversaire de sa naissance.
Les poèmes lus par Tico Soopaya étaient extraits de la revue Two Cities qu’éditait le Mauricien Jean Fanchette installé à Paris pour favoriser les échanges littéraires. Aussi après la traduction de Mme Sturge Moore éditée par la NRF en 1923 est-il venu proposer en 1961 son regard de poète mauricien, maîtrisant aussi bien l’anglais que le français sur des textes extraits de Crescent Moon que Tagore avait lui-même traduits du bengali à l’anglais puisant dans différents recueils.
Jean Fanchette a ainsi transmis la douceur, parfois l’anxiété et surtout la nostalgie poétique de Rabindranath Tagore. Ainsi Sur le rivage devient ici Sur la grève raconte des jeux d’enfants, des vagues qui chantent des plaintes incertaines, la rencontre des mondes sans fin que les enfants construisent et défont tels des châteaux de sable, la façon dont l’enfant joue tandis que la mort rode aux alentours.
Ayant perdu sa mère très jeune, Tagore n’a jamais oublié son enfance triste et malheureuse, où seule la nature était pour lui un havre de paix et une source d’inspiration. Il disait que l’enfant mieux que quiconque enseigne l’amour désintéressé. Tico Soopaya a également lu La terre d’exil dans lequel Tagore rend hommage à sa mère, La moisson et Le rappel.
Entre ces lectures, Issa Asgarally a commenté d’autres textes de ce numéro exceptionnel de Two Cities que Jean Fanchette avait consacré à Tagore pour le 100e anniversaire de sa naissance. Cette publication, dont ne subsistent que peu d’exemplaires, contient notamment un texte d’un intellectuel indien qui analysait les échanges entre Gandhi et le poète, les deux hommes ayant été des amis qui acceptaient leurs divergences débattant passionnément à leur propos. Aussi le Dr Asgarally en a-t-il profité pour évoquer l’essai que Tagore a écrit sur le nationalisme, contre lequel il s’insurgeait tout en défendant la notion d’Indépendance indienne.
Contre le nationalisme
Tagore, le philosophe et fin analyste des mouvements de l’histoire, faisait notamment remarquer que le colonialisme était mû en son sein par le nationalisme, qui ne pouvait aboutir à terme qu’à la perversion de la notion de liberté, d’indépendance et d’autodétermination des pays alors encore sous le joug colonial. Il revendiquait l’indépendance de l’Inde, mais en tant qu’universaliste et sans la motivation nationaliste. Son livre Nationalism, traduit en français dans les années 20, apporte la démonstration de sa pensée sur ce point.
Dans les débats qui opposaient Gandhi et Tagore, le poète et
penseur avançait qu’au-delà de la décolonisation, ce qui importait le plus était de libérer l’homme, car une fois que le colon est parti, la tendance consiste malheureusement à reproduire les mêmes structures et aliénations que le colon avait lui-même mises en place, ce que la plupart des anciennes colonies ont fait. Issa Asgarally estime que le point de vue de Tagore le rapproche sur ce point de la pensée d’Albert Camus.
Tagore a adhéré en 1919 à la Déclaration d’Indépendance de l’Esprit de Romain Rolland, qu’il rencontrera peu après en même temps que le philosophe Bregson. En référence à ces liens, Issa Asgarally a évoqué une lettre de Romain Rolland qui déclarait ne se sentir plus proche d’aucun autre poète et penseur que de Tagore. Pour le poète, l’appropriation des oeuvres de n’importe quel grand homme n’était guidée que par leur valeur et, en aucun cas, par la nationalité ou la communauté de l’auteur, comme c’est pourtant encore souvent le cas à Maurice. « Maurice a encore un long chemin à parcourir dans ce domaine », fait remarquer Issa Asgarally.
Pahlad Ramsurrun, le rédacteur en chef de la revue trilingue Indradhanush, a quant à lui dressé un inventaire édifiant de tous les écrits sur Tagore qui ont été produits à Maurice, achevant son exposé en apothéose avec les célébrations du 100e anniversaire qui ont amené avec le soutien de Kissoonsingh Hazareesingh une quantité impressionnante d’activités à Maurice, à quelques années de l’indépendance du pays.