Carl de Souza nous apporte avec son roman, particulièrement attendu, une belle surprise de fin d’année. S’il a continué d’honorer des activités littéraires et culturelles, cet auteur n’avait pas publié depuis 2001, quand il a sorti Ceux qu’on jette à la mer chez L’Olivier. Roman généreux à plus d’un titre, En chute libre renoue avec l’esprit du Sang de l’Anglais, et par certains aspects avec La maison qui marchait vers le large. Ce texte entraîne le lecteur dans l’univers du badminton et de la compétition sur les pas de Jeremy Kumarsamy, ancien champion international, revenu au pays natal à cause d’une blessure mal soignée. Il retrace son parcours depuis l’enfance, avec ses drames, ses réussites et ses failles.
Le roman En chute libre emmène le lecteur dans le milieu du badminton, aux îles Fernandez, une colonie britannique qui fait indubitablement penser à Maurice… Déjà ce roman se situe à une époque où les équipes mauriciennes de badminton tenaient le haut du pavé dans cette partie de l’océan Indien. Aussi cette histoire débute-t-elle dans les années 1960 avec en toile de fond la rumeur qui circule du départ du colon anglais, à une époque où des postes de police sont mis à sac, avant que la colère ne s’exprime massivement sous la forme d’émeutes qui opposent les quartiers populaires aux autorités. Le parallèle avec l’histoire mauricienne, particulièrement de son accession à l’Indépendance, ne fait aucun doute, pas plus que les caractéristiques culturelles de ce pays où diverses influences, anglaises, indiennes, tamoules cohabitent, se mélangeant parfois.
Ce texte dense et travaillé vous prend à la gorge dès les premières pages, certes en raison des faits marquants qu’il évoque, mais aussi par sa richesse stylistique. D’emblée, l’auteur nous plonge dans l’intimité du narrateur et personnage principal, Jeremy Kumarsamy. Ce dernier rêve d’un match avec un adversaire redoutable, dont il n’arrive pas à « apprivoiser l’impétuosité », un joueur indien dont la technique déroute littéralement ses concurrents. Cette description installe tout de suite le lecteur dans la frénésie des compétitions sportives, à ceci près qu’à la fin du rêve, il découvre avec stupéfaction que son narrateur joue avec un « corps mutilé », « le moignon de sa jambe ». Nous sommes en 1982, la radio évoque la guerre des Malouines, un conflit lointain et abstrait pour les habitants de Fernandez.
Revenu au pays natal après quinze ans d’absence passés en Angleterre, Jeremy se repose sous la véranda de la maison familiale face à la mer. Il est soigné par sa mère Ivy, née Barkly, femme énergique et dévouée tandis que le jardinier et homme à tout faire, Alaiarasan, est là pour le seconder. Inspiré par ces lieux qui l’ont vu grandir, Jeremy revit les moments clés de son enfance, dans les années 1960, comme ces parties de “bad” avec la tante Felicity. « Les après-midi passés à jouer au badminton sur le court de sable avec Felicity… suspendaient le temps. »
De Port-Benjamin à Londres
La présence fascinante de l’institutrice Miss Velvet qui lui demande s’il compte gagner sa vie avec une raquette, la pirogue La petite Aline avec laquelle son père Samy part pêcher après le travail, ces éléments et bien d’autres ont la saveur de l’enfance. Policier au service de l’État, Samy Kumarsamy était lui-même un champion redouté de badminton, et l’introduction de son fils au gymnase d’Albion Hall fait naître l’espoir de revivre de grands moments. À côté de ce milieu propret et conforme s’étale Camp Caroline, village d’ouvriers et de pêcheurs, où l’adolescent Jeremy va rencontrer la jeune Litchi et ses petits camarades, aussi attachants qu’insolents.
Le narrateur reconstruit au fil des pages tout le parcours qui l’a mené jusqu’à l’accident fatal à sa jambe. Ses succès et réussites s’alignent en même temps que ses fêlures et son inadaptation se révèlent plus évidents. Cet antihéros semble en errance sur ce chemin qu’on aurait pu croire tout tracé d’avance. Les règles du milieu sportif le dépassent. Revient la question du père, qu’il a vu dans l’autre camp alors qu’il s’était immiscé chez les émeutiers… Son nom est asséné comme un label mais il est absent de sa vie, prenant valeur de symbole plus que de véritable père. La deuxième partie de sa vie, à Londres, le conduit néanmoins peu à peu dans une impasse, malgré les nouvelles amitiés avec notamment Solomon, Heather et autres Malliga, qui l’illumineront.
Cette narration qui renoue les fils de sa vie est le seul et véritable travail de reconstruction qui transformera une chute accidentelle en acte de liberté. Lui-même ancien champion de badminton, l’auteur exprime une jubilation communicative à en décrire les mouvements et à composer le portrait de quelques grandes figures de cette discipline… Il sait de quoi il parle, certes, mais il ne pourrait ainsi convaincre les plus récalcitrants, il ne pourrait élever ce sujet à la dimension d’une réflexion sur la vie, sur la construction d’une personnalité, sur les tiraillements de l’existence, s’il n’était un écrivain accompli arrivé au faîte de son art.