Face au silence honteux des institutions censées être concernées, quelques doux rêveurs ont décidé de célébrer, même modestement, le 125e anniversaire de Robert Edward Hart avec la jeunesse… Kavinien Karupudayyan, ce jeune chercheur spécialiste de la langue tamoule, est originaire de Chemin-Grenier. Aussi est-il, avec Iqbal Fatehmamode, particulièrement impliqué dans les activités culturelles de la région. Avec l’aide de Robert Furlong, ils ont imaginé un atelier avec une quinzaine de jeunes de Souillac ainsi que ceux de la Ruth School, qui vont se retrouver ce matin pour… un Jardin poétique, dans les espaces verts qui entourent la Nef face à la mer indienne.
Mercredi prochain, Maurice pourrait célébrer les 125 ans de la naissance d’un de ses plus grands poètes, auteur d’une des oeuvres les plus riches de la littérature francophone indianocéanique. Le conditionnel est malheureusement de rigueur car il semblerait que nos chères institutions culturelles n’aient rien prévu sur l’auteur de Mer indienne et du Cycle de Pierre Flandre.
Même à Souillac, où se trouvait sa dernière demeure, qui a été détruite en 2001 à l’insu du ministre de la Culture de l’époque, et dont la réplique a été reconstruite en 2003 pour que les visites du musée reprennent, même dans cet ancien lieu des créations et rencontres littéraires de nos grands auteurs, rien n’est prévu par ceux qui gèrent le site, pour honorer la mémoire de ce géant de la poésie et de la littérature mauricienne. Il est bien loin le temps où les instituteurs emmenaient leurs classes en excursion dans ce musée parmi d’autres ainsi que sur les sites les plus emblématiques du pays. Lointaine aussi l’époque où feu le Centre culturel mauricien réunissait des artistes dans ce lieu, ou encore celle où le ministre Parsuramen visitait le musée.
L’amoureux de toutes les littératures et l’habitant de Chemin-Grenier qu’est Kavinien Karupudayyan s’est associé à Robert Furlong pour organiser un atelier avec une quinzaine de jeunes de Souillac et de la Ruth School, qui se retrouvent ce matin pour… créer un Jardin poétique, dans l’écrin même de la Nef qu’est son jardin boisé, promontoire du bout du monde plombant l’infinitude de l’océan. Les jeunes ainsi réunis pourront, à partir de 10h, imaginer des poèmes, du slam ou un tableau à base de collage, une esquisse à l’aquarelle, qu’ils présenteront en début d’après-midi comme les fleurs parfumées d’un bouquet qu’ils offriront au poète. En début d’après-midi, ils réciteront des poèmes et planteront un arbre dans le même jardin, laissant ainsi une trace vivante de leur passage.
De Tranquebar à Souillac
Des enfants de la Ruth School, qui ont des difficultés d’apprentissage, ont été associés à la démarche car la directrice de cet établissement, Jackie Forget, a voulu attirer l’attention sur le fait que Robert Edward Hart n’a pas été scolarisé, ce qui ne l’a pas empêché de marquer pour l’éternité l’histoire littéraire et intellectuelle du pays. Deux tentatives de scolarisation ainsi que le suivi d’un précepteur n’ont en effet pas réussi à apprivoiser cet enfant, qui est né dans une famille remarquablement lettrée.
Sa mère pourvoira à son éducation, lui enseignant « ce qu’on n’apprend pas : je veux dire la sensibilité, cette substance mystérieuse dont est tissée l’oeuvre d’un Shakespeare ou d’un Pascal », ainsi que les nombreux livres qu’il lisait, puis plus tard une école de psychologie parisienne. Né à Tranquebar le 17 août 1891, Robert Edward Hart vivra dans de nombreux endroits dans la capitale, puis à Moka, avant de s’installer définitivement, à partir de 1941, à Souillac dans cette demeure entourée d’une véranda qu’il appelle La Nef, ce que l’académicien Georges Duhamel décrira comme « cette retraite marine à la fois délicieuse et austère ».
Dans son oeuvre en prose – tout aussi poétique que ses vers –, cet adepte du vers libre, qui était un véritable Mauricien en ce sens qu’il a su s’immerger dans la culture indienne tout autant que celle de Madagascar, où il a vécu, prête au personnage de Pierre Flandre, qui lui ressemble étrangement, une définition du poète : « Le poète doit faire rire les gens tristes et pleurer les gens gais. Et quand je dis “doit”, j’erre, car le poète ne doit rien du tout à personne, ni à lui-même. C’est le seul homme qui ne doive pas… Voilà son secret, sa gloire, sa solitude, sa pauvreté, sa raison d’être. » Mais ses lecteurs ne lui doivent-ils pas la reconnaissance du coeur ?