Le jury du prix littéraire décerné par l’Organisation Internationale de la Francophonie, (OIF), a rendu public hier en début d’après-midi à Paris le fruit de ses délibérations, distinguant notre compatriote Amal Sewtohul pour son dernier roman, Made in Mauritius, paru chez Gallimard dans la collection Continents Noirs. Heureux et ému, Amal Sewtohul pensait hier soir à ceux qui soutiennent ses projets littéraires et se réjouit qu’un roman situant son action dans l’île Maurice indépendante bénéficie d’une telle reconnaissance. Il recevra son prix le 24 octobre prochain à Port-au-Prince, à Haïti.
Les membres du jury présidé par Jean-Marie G. Le Clézio ont choisi parmi les dix finalistes de cette édition 2013 du Prix des cinq continents d’attirer l’attention sur Made in Mauritius, le troisième roman d’Amal Sewtohul, paru en 2012 chez Gallimard. Ainsi hier au siège de l’OIF, ont-ils motivé leur choix en ces termes pour « une oeuvre qui traite d’un chapitre de l’histoire de Maurice (immigration, indépendance) en utilisant le conteneur comme symbole contemporain subversif et humoristique de l’identité dans un flux perpétuel : un roman qui parle aussi, avec fraîcheur et talent, de la solidarité entre jeunes venus de milieux différents. »
Comme c’est arrivé déjà à trois reprises depuis la création de ce prix en 2001, une mention spéciale a également été attribuée à un autre roman d’une tout autre veine : Dans l’ombre de la lumière de Claude Pujade Renaud « pour son écriture lumineuse qui révèle la concubine de Saint-Augustin, femme modeste et oubliée de l’histoire. » Rappelons que les autres ouvrages qui avaient été retenus comme finalistes cette année sur un total de cent-vingt-trois romans de l’espace francophone étaient : 39 rue de Berne de Max Lobe, Anima de Wajdi Mouawad, Un écrivain un vrai de Pia Petersen, La fiancée américaine d’Éric Dupont, Ils désertent de Thierry Beinstingel, Retour d’Outre-mer de Julia Pawlowicz, Sombre dimanche d’Alice Zeniter et enfin, Le terroriste noir de Tierno Monenembo.
Un conteneur pour cargo est, en effet, au coeur du roman plein de vitalité et de talent d’Amal Sewtohul. C’est d’ailleurs là que l’auteur fait naître son personnage principal, Laval, dans un conteneur de la TransAmerica Line qui a beaucoup voyagé avant de se fixer, puis d’être transformé en habitation et en boutique à la rue Joseph Rivière à Port-Louis… Emblématiques du monde d’aujourd’hui, du transport de marchandises et des activités portuaires si vitales dans les petites îles, les conteneurs peuvent aussi devenir dans la vie réelle des caches pour voyageurs clandestins qui cherchent meilleure fortune ailleurs. On connaît aussi des expériences de « recyclage » de ces grandes boîtes métalliques, transformées ici et là en petites maisons à bas prix pour étudiants ou village d’artiste. Mais dans ce texte, au fil des pages, ce conteneur connaît des transformations et même des aventures tellement inattendues, qu’il semble devenir un personnage à part entière. Du moins devient-il la métaphore des métamorphoses que connaissent les trois personnages principaux du roman, Laval, Feizal et Ayesha. Pour Matrice de Laval, point de repère de toute une vie, cet objet symbolise surtout ici l’espace intérieur que toute personne se façonne au fil de la vie, au gré des expériences et des réalisations personnelles. Ces trois enfants de Maurice nés dans les années soixante connaîtront des destinées différentes. Des liens indéfectibles tissés lors de leur enfance port-louisienne les feront se croiser jusque dans les contrées les plus désertiques d’Australie, ce continent dont les vastes étendues contrastent tant avec les petites dimensions de l’île mascarine…
Inscrit dans les mouvements qui agitent la planète à l’heure de la mondialisation, Made in Mauritius multiplie les références à l’histoire récente de Maurice, lançant des nombreux clins d’oeil à ceux qui ont connu l’accession à l’indépendance, les années de braise, l’avènement de la République, etc. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Amal Sewtohul évoque la grande histoire dans un creuset intarissable d’histoires individuelles faites de fantasme, de rêve, de déceptions et de réalisations propres aux personnages les plus communs de ce monde. Sous sa plume faite d’humour et de tendresse, ces êtres deviennent attachants et prennent les atours de ces « héros » de la vie ordinaire que nous sommes tous un peu finalement par nos rêves et notre fragilité…
Le premier texte d’Amal Sewtohul, Histoire d’Ashok et d’autres personnages de moindre importance, avait obtenu le prix Jean Fanchette en 1999 sur manuscrit puis a été publié en 2001. L’auteur y suivait la vie de quatre personnages mauriciens. Dans Les voyages et aventures de Sanjay, explorateur mauricien des mondes anciens, où son deuxième roman, dont le titre pastiche avec une sympathique dérision l’époque des grandes explorations et autres expéditions scientifiques, ses personnages se mettent à voyager et son héros tente l’expérience religieuse, aspirant à devenir swami dans une société allemande relativement étrangère à ces préoccupations… Lorsque nous lui avons parlé hier soir, Amal Sewtohul ne cachait pas sa joie d’avoir obtenu ce prix, réagissant depuis le début de l’après-midi aux félicitations qui lui arrivaient en ligne. Premier secrétaire de l’ambassade de Maurice à Tananarive depuis 2010, Amal Sewtohul a auparavant exercé des fonctions diplomatiques à Pékin, Berlin, Paris et Addis-Abeba. À Tana, dans cet « ailleurs proche » du pays natal, l’auteur n’oublie pas l’activité littéraire aux côtés des confrères malgaches ou dans quelque événement régional auquel il s’efforce de participer. D’ailleurs, il répondra présent à une manifestation littéraire qui se tient la semaine prochaine à Saint-Pierre, à la Réunion.