La lecture du roman de Jean-Luc Coatalem, Le gouverneur d’Antipodia, est aussi divertissante qu’agaçante avec le sentiment d’attente qui s’y développe de plus en plus, tout autant que les manies de ses personnages qui y sont décrites à satiété. Une fois épuré de précisions qui requiert que l’attention d’esseulés devenus un tantinet maniaque, ce texte d’une grande drôlerie ouvre parfois la porte sur les divagations un peu surréalistes de trois hommes qui s’arrangent comme ils le peuvent du poids de leur présence et de la fragilité de leur condition.
Jodic est sans doute le plus amusant des trois car la consommation effrénée de reva-reva, une herbe magique qui ne pousse que sur Antipodia, lui donne des hallucinations et le rend particulièrement dynamique. Mécanicien, charpentier, berger… il est un peu l’homme à tout faire sur cette île perdue des terres australes antarctiques. Une déconvenue sentimentale l’a amené ici et finalement, il se sent si bien sur ce territoire où aucune femme ne viendra le faire souffrir, qu’il s’est engagé pour une second mandat ce qu’aucun autre résident n’a fait jusqu’ici.
Débarqué après Jodic, le gouverneur ne vit pas ce séjour comme une sinécure… bien que c’en soit une pour lui, en ce sens que la position hiérarchique lui permet de faire très peu de choses et de déléguer les soucis à Jodic. Ancien conseiller d’ambassade dans un pays d’Asie, notre homme a été muté comme chef de la station d’Antipodia après avoir commis quelques honteuses malversations. S’il ne fait rien, son esprit rempli de remords n’en est pas plus tranquille. Il tricote ses pensées, rumine, rêve de sa vie d’avant et enrage au sujet de ce Jodic de moins en moins discipliné.
Un troisième personnage est un naufragé nommé Moïse… L’énergumène aurait porté malheur au bateau sur lequel il avait embarqué comme pêcheur du côté du Tropique du Capricorne. Ça lui vaudra de se retrouver à la mer accroché à une planche et dérivant pendant des jours des eaux tropicales à celles carrément glaciale de l’Antarctique, sans se noyer, ni mourir de froid, ni même se faire chahuter par quelque monstre marin. Cet homme chanceux que l’on devine aussi robuste est Mauricien, l’auteur voyageur ayant trouvé aussi un malin plaisir à instiller dans ses pensées un condensé de nos petites habitudes et traits de langages locaux.
Ces trois personnages partagent leurs réflexions et constats pendant quelque 200 pages qui se lisent allègrement, comme une sorte de film à suspense, où l’étrangeté des situations frisent parfois le burlesque, tandis que se dessinent des styles et approches de la vie assez distinctes. S’il est effectivement à mi-chemin entre Shining et Robinson Crusoé, ce livre ne cesse d’être drôle, traitant parfois la solitude et l’enfermement tant dans la tête que dans l’île (ou ses rares habitations), et la crainte d’autrui avec une finesse surprenante. Il n’atteint pas la profondeur et la poésie de Foe de Coetzee, ni celles du Rivage des Syrtes de Gracq, mais offre un sympathique divertissement, à moins 20° C et quelque…