L’écrivain le plus célèbre du Brésil, Jorge Amado, aurait eu cent ans le 10 août dernier, s’il n’avait disparu à 89 ans en 2001. À Maurice, les étudiants de l’Université ont eu la chance du 22 au 24 novembre dernier de pouvoir visionner six films qui ont été adaptés de ses principaux romans. Proposées par le professeur de portugais de l’université, Cidicley Miranda dos Santos, lui-même Brésilien, ces projections étaient commentées par Socorro Acioli, écrivain et spécialiste de Jorge Amado qui a fait le déplacement pour l’occasion. Nous reprenons ici une grande partie de ses propos.
L’auditorium Octave Wiehe a accueilli fin novembre un événement exceptionnel avec ces journées consacrées à l’écrivain brésilien Jorge Amado, même si l’assistance était relativement discrète, essentiellement composée d’étudiants du cours de portugais que dispense Cidicley Miranda dos Santos. Financées par le ministère des Relations internationales du Brésil, ces journées ont permis de voir gratuitement six films adaptés des romans les plus importants de Jorge Amado. Réalisé par Marcel Camus, Otalia de Bahia y a par exemple fait figure de véritable rareté, tandis que Capitaines des sables qui a été réalisé par la fille de l’auteur, Cecilia Amado, est particulièrement récent, puisqu’il a été réalisé en 2011. Le plus célèbre de ces films était assurément Dona Flor et ses deux maris, qui a conclu ces journées en beauté avec la fameuse chanson de Chico Buarque, Que sera que sera, qui a d’ailleurs inspiré Claude Nougaro en France (Tu verras tu verras).
À la veille des premières séances de projection, Socorro Acioli a donné un aperçu de l’oeuvre romanesque de Jorge Amado. Seul Paolo Coelho, le célèbre auteur de L’Alchimiste, a dépassé Jorge Amado en nombre de livres diffusés. Sa grande popularité tend cependant à nous faire oublier qu’il a été persécuté dans son propre pays en raison de ses idées politiques dans la première partie de sa vie. Athée et membre du parti communiste, il a dû s’exiler un temps en Argentine et en Uruguay au début des années 40. Lorsqu’en 1947, sous le président dictateur Vargas, le parti communiste est déclaré illégal, il choisit l’exil avec sa famille et se réfugie en France, à Paris, où il séjournera jusqu’en 1950 avant de partir en Tchécoslovaquie, puis en Union Soviétique. De retour au Brésil en 1955, il cesse l’activité politique et quitte le parti communiste.
Jorge Amado est connu dans 55 pays, ses livres ont été traduits dans 49 langues, et adaptés pour le cinéma, la télévision, le théâtre et même pour les défilés des écoles de samba organisés au carnaval de Rio. Né à Itabuna, à 400 km de Salvador de Bahia, il a consacré tous ses écrits à Bahia, situant très souvent l’action de ses romans dans les quartiers populaires de San Salvador.
Dans tous ses romans, il a prêté une attention particulière à l’histoire de la formation du peuple brésilien, à ses composantes (indiens indigènes, portugais, hollandais, africains) et à son métissage. Jorge Amado a toujours mis en valeur la transculturalité, en accordant une attention particulière par exemple à la cuisine, ou encore à la pratique du candomblé qui demeure très présente dans la plupart de ses livres, montrant notamment que les mères de sang qui président ces offices ont souvent plus de pouvoir et d’importance que n’importe quel politicien. L’autre grand thème récurrent de son oeuvre est la femme, toujours très belle et métisse, indépendante et faisant ses propres choix, souvent incarnée par l’actrice Sonia Braga.
Une oeuvre en trois temps
Socorro Acioli distingue trois périodes caractéristiques dans son oeuvre, avec l’engagement politique de 1930 à 1954, qui amènera la publication de seize titres tels que Capitaines des sables sur les enfants de rue de San Salvador, ou encore Cacao qui se déroule dans une fazenda ou propriété sucrière ou même Au pays du carnaval… De 1958 à 1977, une dizaine de titres et quatre films donneront naissance à des personnages féminins plus élaborés et complexes, ainsi qu’à des marginaux tels que Quinquin la flotte, un homme mort deux fois. Jorge Amado introduit aussi une dimension fantastique dans les romans de cette période, en faisant par exemple revenir les morts. Quinquin la flotte meurt deux fois, Dona Flor revoit le fantôme de son premier mari qu’elle décide d’accepter pour pimenter sa nouvelle vie. À partir de 1979, il écrira essentiellement pour le jeune public. Auteur le plus adapté à la télévision et au cinéma brésilien, Jorge Amado a aussi écrit de nombreuses pièces de théâtre.
Socorro Acioli a rappelé les paroles d’un critique qui a dit qu’Amado n’écrivait pas des livres mais qu’il écrivait un pays. L’auteur lui-même a notamment déclaré : « Je n’ai aucune illusion sur l’importance de mon oeuvre, mais s’il existe une seule valeur, c’est ma fidélité au peuple brésilien. » Il écrivait sur le peuple et pour le peuple, souhaitant que ses romans soient lus par le plus grand nombre, proposant toujours une écriture simple et privilégiant les expressions régionales.
Un documentaire consacré à son enfance a également permis de comprendre que toute l’inspiration de Jorge Amado, les intrigues, les thèmes, les décors et les personnages lui sont venus de cette période bénie de l’enfance. Il avait un oncle joueur et flambeur dont il s’est fait le complice, il était entouré de femmes belles et maternelles. Après les années de condamnation politique, ses romans ont connu un rejet dans la société brésilienne en raison de la trop grande liberté de moeurs qu’ils mettaient en avant, avec notamment des personnages très libres sexuellement, avec la pratique du candomblé, les personnages marginaux de l’alcoolique, du flambeur et de la prostituée qui reviennent régulièrement ou encore divers aspects de la culture populaire, tels que le candomblé très présent dans certains romans ou la capoera, etc. Socorro Acioli estime que l’on ne redécouvre véritablement la valeur de son travail que depuis cinq ou six ans.