Le président du Prix littéraire Jean Fanchette, l’écrivain et prix Nobel 2008 Jean-Marie Le Clézio, a donné lecture à 19 h 40 hier du verdict du jury de cette 11e édition. Avec Jean-Lindsay Dookhit, nous avons un écrivain confirmé plus connu pour sa production anglophone, et avec Sandiabye (Davina) Ittoo, nous découvrons une plume nouvelle et prometteuse, docteur en lettres qui plus est. Ils ont proposé, pour le premier, une pièce de théâtre satirique, et pour la seconde, une nouvelle dramatique.
Les deux lauréats, que les trois jurés de cette nouvelle édition du Prix Jean Fanchette n’ont pu départager, ont proposé des textes orientés vers les questions sociales. Chacun l’a fait dans un style et un genre différent. Sur les 28 textes soumis au jury 2015, un certain nombre a retenu l’attention du jury pour « leur originalité et leur qualité ». Ainsi viennent-ils démontrer une nouvelle fois la vitalité de la littérature mauricienne. Le texte de Jean-Lindsay Dookhit, que l’on connaît déjà bien pour sa production littéraire en anglais, est une pièce de théâtre satirique qui illustre le désenchantement politique.
Comme nous l’a confié l’auteur quelques minutes après avoir reçu son prix, Cette brûlante envie de servir a connu une première version en anglais, écrite il y a une dizaine d’années. Puis, estimant que ce texte sur la couardise et la corruption du pouvoir était toujours d’actualité, Jean-Lindsay Dookhit a décidé récemment de le reprendre en français en le réadaptant et en l’actualisant. « Imaginez, nous dit-il avec un rictus au coin des lèvres, que nos volcans que l’on dit éteints se réveillent un jour. Je suis certain que les politiciens seraient alors les premières personnes à s’enfuir du pays. » Cette métaphore, présente dans le texte de cette pièce que l’on pourra découvrir grâce à ce prix, rappelle le triste fait que l’envie de servir énoncée dans le titre est plus souvent orientée vers les intérêts personnels que vers les citoyens, comme l’actualité ne cesse de nous en donner l’illustration chaque jour.
Sandiabye (Davina) Ittoo a quant à elle concentré, dans une nouvelle intitulée La proscrite, le drame de la violence domestique et ses désastreuses conséquences. Ce texte d’environ 30 pages raconte l’histoire de Surya qui s’est mariée avec Ashok à l’âge de 20 ans. Malheureusement, cet homme est particulièrement violent lorsqu’il boit. Une nuit, il rentre au foyer conjugal à trois heures du matin complètement ivre et accompagné de trois autres hommes, ayant conclu l’ignoble marché de leur proposer du bon temps avec sa femme. Surya subit alors un viol collectif qui la fera basculer dans la folie. Son époux l’enfermera et les médisances ne manqueront pas de circuler dans le quartier et chez les proches. La jeune femme s’enferme dans son intériorité jusqu’au dénouement final tragique, qui d’une certaine manière la libérera.
Lorsqu’elle est revenue à Maurice après dix ans d’études, Sandiabye Ittoo a été particulièrement frappée par la présence prégnante de la violence domestique, du non-dit qui l’entoure et d’une de ses causes principales liée à l’alcoolisme. Aussi est-ce pour cette raison qu’elle a eu envie d’écrire sur ce thème qui concerne beaucoup de foyers encore de nos jours. Les lecteurs du Mauricien ont certainement déjà pu apprécier le style juste et passionné de cette jeune femme dans la rubrique Forum, à laquelle elle contribue régulièrement sur des sujets politiques ou des faits de société. Aussi est-elle revenue au pays avec en poche un doctorat en littérature française qu’elle a consacré au thème des mythes bibliques chez Albert Cohen.
Les trois membres du jury, dont faisait aussi partie Jemia Le Clézio, ont aussi profité de ce prix pour saluer deux autres textes : Citoyen d’en bas, de Marie-Jane Perrine, sur la descente aux enfers d’une Rodriguaise à Karo Kaliptis, puis le texte de Bertrand d’Espaignet, Les bâtards de la République, roman historique qui porte notamment sur les réalisations remarquables d’Adolphe de Plévitz au XIXe siècle. La cérémonie a été ouverte par le maire fraîchement nommé de Beau-Bassin/Rose-Hill, qui a rappelé les objectifs de ce prix et la volonté de son conseil de redonner sa place de capitale culturelle à Rose-Hill, notamment en se consacrant en priorité à l’achèvement de la rénovation du Plaza et sa réouverture en tant que véritable espace culturel. Le coordinateur du prix, Issa Asgarally, a réitéré son espoir que les chroniques que Jean Fanchette a publiées dans L’express soient un jour réunies dans un livre. Trois d’entre elles ont d’ailleurs été lues en attendant que la liaison avec la MBC soit établie pour le direct au journal télévisé. Aussi devait-il remarquer que « ce prix n’est qu’une goutte d’eau dans le vaste chantier de la culture, dont les grands travaux n’ont pas encore été faits… »