Qu’est-ce qu’un jour vivant pour Mary Grimes, le personnage principal du dernier roman d’Ananda Devi sorti fin mars chez Gallimard ? Cette question trouve diverses réponses dans la vie de cette vieille Anglaise vivant dans le dénuement et la plus extrême solitude dans un quartier bourgeois de Portobello Road à Londres. Elle se souvient d’Howard, l’amour de jeunesse jamais revenu de la guerre. Puis, elle rencontre l’adolescent de Brixton, Cub, qui fait renaître le désir et le bonheur en elle. Un roman étonnant avec un rebondissement inattendu en dernière partie, qui dénonce la dureté et les clivages de la société britannique, tout en magnifiant le pouvoir de l’amour et entraîne le lecteur de l’autre côté du miroir, flirtant avec le fantastique.
Avec Les jours vivants, Ananda Devi semble accomplir un chemin inverse à celui qu’elle donne généralement à ses personnages féminins. Alors que dans Le Sari Vert, Eve de ses décombres et bien d’autres textes, les personnages féminins s’affranchissent d’une emprise masculine étouffante et violente, ici Mary Grimes vit dans le désir et même l’attente d’Howard, un homme qu’elle a connu très furtivement 60 ans auparavant dans les années 1940 ! Elle avait 15 ans et vivait à la campagne dans le village de Benton-on-Bent. Elle était « si timide que le mot était peut-être né avec elle ». Et bien qu’elle se fondait à la tapisserie au cours d’un bal donné pour les jeunes qui partaient à la guerre le lendemain, Howard l’a remarquée. Ce souvenir nous offre dans les premières pages, la joie et l’étonnement des premiers émois. Mécanicien, Howard a des projets de garage pour son retour après les combats, des projets dont il parle avec force invitant Mary à vivre avec lui quand il reviendrait.
Aujourd’hui, en fait en 2005, aux lendemains de la guerre en Irak, elle a le sentiment de devenir invisible, sa maison à Portobello Road à Londres est à l’image de son corps, vétuste à l’intérieur comme à l’extérieur et même dans tout ce qu’elle recèle. À quoi bon entretenir et rénover quand on est si proche du terme de sa vie, se dit Mary. Elle évoque au passage « un trou au plafond, au dessus de son lit, (…). Un petit trou qui, au milieu de la nuit, s’ouvre sur un gros inconnu ».
Lorsqu’elle s’est installée à Londres, après la Seconde guerre mondiale, Mary Grimes a vécu la capitale « comme une ville de cadavres et promesses ». Malgré les bombardements qui ont fait tant de victimes et tout saccagé, elle y constate « le refus de plier », « une énergie directement née de la mort, le refus d’accepter le massacre ». Cette énergie apte à déplacer les montagnes la séduit tout de suite et l’aide à vivre sa propre renaissance et à créer. Dans ce quartier de marché aux puces, d’artisans et d’antiquaire, elle se met elle-même à créer, à façonner des figurines dans le plâtre et l’argile avec des postures et expressions à la Daumier, inspirée par les personnages de sa rue, mais surtout nourrie par son désir de retrouver Howard. Ces attendrissantes poupées, fétiches d’amour ou fétiches de mort, qu’elle crée de ses propres mains, on s’en rendra compte plus tard préfigurent peut-être aussi la capacité de Mary à se régénérer et recréer des êtres.