Le Dr Reshmi Ramdhony, professeure associée à l’Institut Mahatma Gandhi (MGI), fut l’invitée de l’Association des Amis d’Auguste Lacaussade pour la rencontre poétique du 9 février dernier, qui rendait hommage au chantre de Salazie, né le 8 février 1815. Le président de l’Association, le Pr Prosper Eve, qui a pris l’initiative de cet événement culturel en collaboration avec la mairie de Salazie, a rappelé « la nécessité d’aller vers l’essentiel, vers l’esprit de transcendance dans la recherche de l’âme créole. » Il a fait ressortir que la rencontre poétique est aussi « un exercice de coopération régionale mené par la base. » Élèves du collège, enseignants, poètes, universitaires et invités d’outremer se sont relayés jusqu’à la fin de la journée pour présenter des textes et des poèmes, suivis à chaque fois de débats et d’échanges entre les participants, sur les pas de Lacaussade. Tout comme pour le projet Ahimsa en octobre dernier, l’île-soeur avait fait appeler Mme Ramdhony, qui détient un doctorat en littérature hindi, afin qu’elle puisse partager sa connaissance de la poésie indienne en langue hindi.  Cette dernière se dit très contente de pouvoir valoriser et communiquer son savoir et ses expérimentations sur la littérature comparée et, surtout, d’avoir traduit le long poème d’Agyeya, La Veena Indomptée, pour le public francophone. Après Maurice en 2010, les Seychelles en 2011 et Madagascar en 2012, l’Inde était à l’honneur cette année. Reshmi Ramdhony nous livre, dans son intégralité, son intervention sur son poète préféré, Vatsyayan Sacchidananda Agyeya.
Pendant que j’essayais de rassembler et de comprendre l’entière compilation de la poésie indienne post-indépendance, j’ai senti qu’il y avait une immense variété dans cette poésie. Dans l’ensemble, la poésie occidentale n’a pas ce genre de diversité que possède la poésie indienne. Pour n’en citer que trois poètes:  Agyeya, Kedarnath et Nirala, je dirais qu’ils sont non seulement au centre de la poésie indienne, mais aussi au centre de l’entière tradition poétique indienne. Je ne prétends pas dire de nouvelles choses à propos d’eux. Cependant, j’ai traduit le plus long poème d’Agyeya, afin de vous montrer que tout en étant très moderne, il est tout à fait ancré dans la tradition.   
Ils voulaient écrire la poésie de telle façon qu’elle semble briser un fossé qui les écarterait de la tradition. Je n’ai jamais rencontré une bonne traduction de leur poésie. Ils n’ont pas été traduits avec compétence dans d’autres langues. Ce n’est pas possible de transmettre ce genre correctement.
De maintes façons, ils sont plus d’actualité dans les temps modernes que Tagore, par exemple. Dans les termes de la création poétique, l’oeuvre de Tagore est vaste, mais la poésie de Tagore n’atteint pas la présente génération.
De quoi est faite la poésie contemporaine? A quelle poésie peut-on donner ce nom? Est-ce que les écrits post-indépendance sont contemporains? Ou peut-on dire que quand Yuva Kavita (la poésie de la jeunesse) est apparue, la période contemporaine a commencé?
La poésie contemporaine est en train d’être employée comme une couverture qui couvrait le tout. Entre-temps, plusieurs tendances ont apparu dans la poésie et doivent recevoir un nom. Pour les trente dernières années, on a essayé de designer la poésie comme contemporaine seulement. Cela arrive quand il n’y a pas de nouvelles tendances. Dans le champ de la poésie, il n’y a pas de tendances, la poésie est en train d’être écrite dans une époque où il n’y a pas de tendances.  C’est quand de telles tendances apparaissent qu’elles apportent avec elles des noms qui expriment les tendances que ces mouvements représentent. Ainsi, des noms naissent de ces mouvements. Le fait que pendant trente années, la poésie a été « contemporaine » cela veut dire qu’il y a quelque chose qui manque à l’entier environnement littéraire. Il faut lui donner un autre nom.  
Agyeya, Kedarnath Singh et Nirala continueront à être d’actualité dans la poésie indienne dans le futur et continueront à nous lancer des défis. Ce sera un défi dans le sens positif. Il y a deux points de départ qui seront toujours un défi à la poésie et qui demandent encore à être écrits. Agyeya dit: « Le marché est une telle place où j’ai toujours trouvé une solitude que je n’ai pas trouvée dans la plus grande des jungles. »
Un si vaste répertoire
Tout le travail d’érudit sur la poésie moderne du critique littéraire Ramvilas Sharma est volumineux et varié. Ensuite, son successeur critique Namvar Singh a pris la relève. Selon eux, les années post-60 en hindi ont été une période prolifique pour l’écriture créative, l’expérimentation et le réalisme aussi. L’expérimentation a généré un nombre de mouvements qui ont fait ressortir beaucoup de brillants poètes actifs au travail littéraire, chose qui manquait auparavant.
Au fait, l’hindi parlé a un si vaste répertoire de travaux littéraires sous toutes ses formes qu’il est pratiquement impossible de les rassembler dans quelques pages.  Ajouté à cela est le fait que les écrivains hindi ne sont pas enclins à être traduits dans n’importe quelle langue, y compris l’anglais. Les écrivains hindi sont contents de l’attention et de l’accueil de leur propre groupe linguistique, qui sont définitivement enthousiastes. En vérité, les écrivains dans d’autres langues indiennes font des efforts pour être traduits et introduits en Hindi, tant le nombre de lecteurs est important. Ce qui fait que la dynamique de l’hindi n’a jamais dépassé le seuil de sa porte.
Il y a, pourtant, de vrais chefs-d’oeuvre. Chez Kedarnath Singh, on trouve le regard d’enfant et sa durable capacité d’émerveillement. Comme le relate le poète, il n’y avait pas d’horloge dans son école et ce qui donnait l’heure de midi, c’était la fleur qui s’ouvre à midi, la dupahariya. Pour l’enfant qu’il était, cette éclosion miraculeuse quotidienne créait midi chaque jour. Ce poète doit son innocence au milieu qui l’a vu grandir, milieu simple, voire pauvre et largement illettré, mais non sans culture.   
Dans le monde des lettres, qui s’en va grandissant, l’écrivain ou le poète hindi doit être plus enclin à parler à un plus large public en ce qui concerne ses travaux littéraires. Les traductions sont meilleures quand elles sont proches du texte, et pires quand elles sont comme des conversations à travers un interprète.
Écrire dans une langue indienne est comme écrire dans une langue dont le lien direct avec son propre passé et ses traditions était sous une forte pression. On ne peut connaître un pays et ses habitants à travers l’anglais, qui est la langue officielle de l’éducation; c’était en train de faire toute la différence à un écrivain indien qui se sentait aliéné dans sa propre langue maternelle. Une grande partie de la poésie indienne dans les années 50 et 60 était attirée vers d’anciennes épopées, la mythologie hindoue ou des versets philosophiques contenant une morale, un dogme et la raison pour cela ne réside pas loin. Les récentes recherches dans les milieux psychologiques, l’exploration du passé des hommes et ses liens vitaux avec le présent étaient en train d’ajouter des dimensions expressives, référentielles et connotatives à la langue.  
Quoique le mouvement moderniste a eu un impact global sur la poésie, la poésie moderne dans chaque langue a gardé ses caractéristiques marquantes des beaux arts, dont la littérature a absorbé, à travers les siècles, beaucoup d’influences étrangères, sans pour autant perdre leur indianisme typique. Cette attitude est une des façons qu’un auteur indien emploie pour concilier avec un passé qui est trop varié et trop long pour être interprété comme une seule tradition cohérente. Les plus longs poèmes évoquent une part amplifiée de mémoire culturelle. Le long poème d’Agyeya, La Veena indomptée, que j’ai traduit pour vous, illustre bien cette vision élargie de l’Indien et de ses attaches culturelles multi-millénaires. Ici, on voit comment la poésie, de tout art verbal, est le plus ancien, et a des attaches proches avec la musique et la danse, le son et le rythme.
Une peu d’histoire de la littérature hindi
Ces jours-ci, on constate que la poésie hindi se trouve plus ou moins au second plan, le cinéma indien rayonnant et prédominant. Bollywood augmente la curiosité des occidentaux pour le pays d’origine des films. Ils utilisent souvent le mot « hindou » au lieu de « hindi ».
Avant l’arrivée de la poésie contemporaine, le Chayavad, « mouvement de l’ombre » de nature romantique, dominait la scène littéraire hindi. Les partisans du Chayavad mettaient l’accent sur les thèmes de la nature, de l’amour et de la patrie dans une langue lyrique, symbolique, émotionnelle et mystique. Cette école était calquée sur la langue élégante et abstraite de la poésie romantique britannique.
Puis, il devint nécessaire d’émanciper des canons imposés avec ses icônes littéraires tels que Shelley, Keats ou Wordsworth. Les années 50 et 60, c’était l’époque de la poésie sonore, visuelle et concrète, de ce qu’on a appelé également la poésie jazz et blues.  
Il y a, donc, ensuite eu le mot d’ordre d’Ezra Pound: « Make it new ! »  ou « faites du neuf! » C’est bien ce qui incita les poètes à fonder des écoles de Nayi Kavita  (Nouvelle Poésie) en hindi, l’avant-garde littéraire hindi.
Il serait présomptueux de ma part de prétendre décrire toute la situation de la poésie en langue hindi, car l’Inde n’est pas un pays mais un continent. Ceci dit, je remercie les organisateurs, car ce séminaire est très « éclairant » et représente un travail de pionnier que j’ai été appelée à faire car pratiquement rien n’existe en français sur la poésie hindi moderne. Je suis persuadée que, grâce à l’encouragement donné par la France à la littérature hindi, le nombre de personnes passionnées par la poésie hindi s’accroîtra.
Le nombre de personnes qui veulent se frotter l’esprit contre l’esprit français augmente aussi. Les littératures indiennes modernes sont enseignées, traduites et lues avec avidité en France. On constate ainsi que les migrants de la diaspora indienne sont susceptibles de naviguer entre plusieurs identités, appartenances et affiliations transnationales.
La poésie hindi moderne devint ainsi rupture contre le romantique avec l’art académique et élitiste, mais aussi avec une langue ornementale, rhétorique et symbolique. Pour la première fois dans l’histoire de la littérature, nous voyons que les poètes se sont mis à privilégier les réalités les plus triviales et résiduelles, l’expérience immédiate et quotidienne dans une langue ordinaire.
Le cas du poète Agyeya – Sachchidananda Vatsyayan (7.3.1911 – 4.4.1987)
Agyeya, comme d’autres poètes de sa génération, est directement issu de cet « effarant chaos cosmopolite » urbain et il a reconnu que l’anglais fécond la poésie indienne contemporaine, véritable passerelle sur la littérature, le monde contemporain. Il voulait travailler sur des projets collectifs, formant de véritables fraternités artistiques, créant journaux, maisons d’éditions. Il faisait partie de l’élite éduquée et occidentalisée à laquelle de nombreux poètes indiens appartenaient et qui voulaient pourtant s’adresser à « l’homme ordinaire ». Il commença des expériences, le mouvement Prayogvada qui fut suivi par celui de la poésie nouvelle des années 60 à 70. Il a inspiré de nombreuses générations d’écrivains et a engendré le dialogue dans les sphères de la critique et de la pensée littéraires.
Chez Agyeya, on voit l’esprit distinct de la civilisation de chacun des peuples – intégré à l’esprit indien. Il interroge et il n’aura d’autre ambition que d’offrir des éléments de réflexion à ceux qui cherchent. Il maintient sa contemporanéité, tout en puisant largement dans les réserves  mythologiques.
Agyeya laisse derrière lui des oeuvres exceptionnelles. Sa démarche a toujours été multiforme – il a touché à et a excellé dans tous les genres littéraires. Il a écrit de la poésie, des histoires, des contes, des romans, des conférences cinématographiques sur des voyages, des essais, des critiques, des pièces de théâtre poétiques. En plus d’être un écrivain, Agyeya était un journaliste et un combattant révolutionnaire de la liberté.  
Le thème central de ses écrits ou son leitmotiv semble être que la vie n’est surtout pas un voyage absurde du ventre maternel jusqu’à la mort, mais devient l’occasion extraordinaire pour l’accomplissement et le développement spirituel.
Agyeya adore le passage de Kumarsambhavam, de Kalidasa, le plus ancien dramaturge du monde qui décrit cette scène exceptionnelle: Sati qui voit enfin Shiva après de longues années de tapasya (méditation, adoration, sacrifice et pénitence).  « Alors, reprenant sa forme réelle, Shiva, étendant le bras, l’arrêta en souriant. A sa vue, la fille du ROC, tremblant des pieds à la tête, se figea sur place, suspendue entre mouvement et immobilité, comme une grande rivière qu’une montagne arrête dans son élan. Imaginez là un pied tendu pour la marche, n’allant, ni ne demeurant, tel une rivière agitée, obstruée par un ROC. Un immense calme l’envahit.  Elle avait recueilli le fruit de sa tapasya. »
Il est né à Kushinagar dans le district de Devriyam en Uttar Pradesh dans un camp d’excavation archéologique, pendant que son père archéologue, Pandit Hiranand Shastri, était en train de superviser les excavations. Pendant son enfance, il a habité à plusieurs endroits – Lucknow, Shrinagar, Jammu avec son érudit de père.  Son éducation première commença en apprenant le sanskrit de son père, plus tard il étudia le perse et l’anglais, fit ses études intermédiaires au Collège scientifique de Madras. Après être gradué en science, il fit le M.A en Anglais. Avant de compléter cette maîtrise, il commença à prendre part dans les activités révolutionnaires. Écrire et le combat pour la liberté vont de pair chez Agyeya. Il a été arrêté en 1930, fut emprisonné pour activités anti-britanniques sous l’empire britannique.
Pendant qu’il était en prison, Agyeya a écrit son fameux roman radical Shekhar :  Ek Jiwani et un recueil de poèmes intitulé Chinta. Quand il sortit de prison, il a travaillé comme assistant éditeur dans le Hindi Daily Sainik à Agra et au Vishal Bharat à Calcutta. De 1943 à 1946, il servit comme capitaine dans l’armée indienne. Pendant qu’il était posté à la frontière Nord Est de l’Inde, son contact avec la vie de cette région devint une source de nombreux écrits plus tard.
La publication de son roman radical Shekhar Ek Jiwani (première partie) en 1941 eut pour résultat beaucoup de furie dans les cercles littéraires. En 1943, Agyeya édita Tar Saptak, un recueil de poèmes par sept poètes contemporains, chacun ayant sa propre vision du monde. Il se nomme lui-même et ses compagnons poètes « Rahi nahin, rahon ke anvershi » (qui signifie: pas des voyageurs, mais des explorateurs des sentiers).
A noter qu’Agyeya a publié quatre romans, sept recueils de poèmes, une pièce de théâtre, plusieurs ouvrages de critique littéraire, des essais et des récits de voyage.
Agyeya l’appela une expérience en sensibilité poétique aussi bien comme expression poétique. Tar Saptak souligne les tendances révolutionnaires dans la poésie hindi moderne, provoquant beaucoup de questions et de débats qui ont été éclaircis dans Doosara Saptak en 1951 et Tisara Saptak en 1958. Les recueils de ses poèmes enanglais sont intitulés Des jours en prison et autres poèmes (1933 – 38) et Nilambari (1981). Comme journaliste, Agyeya est connu pour ses journaux littéraires et socio-politiques, commentés et édités par lui. Il a aussi été l’éditeur de Nav Bharat Time, un quotidien hindi. Il a voyagé dans plusieurs pays européens de 1955 à 1956 et visita le Japon en 1957-58 grâce au plan UNESCO d’échange culturel. Il a été un professeur de la littérature et de la culture indienne, visitant l’université de Californie, donnant des conférences à des salons variés en Inde et à l’étranger.
Il a traduit en anglais deux de ses recueils avec Leonard Nathan, imprimés sous le titre de Une sélection de poèmes et Première Personne Seconde Personne. Tous ses poèmes en anglais ont été compilés dans ce volume avec les titres choisis à l’origine et ont été publiés par l’auteur lui-même dans le but d’offrir au lecteur anglais une vue intérieure profonde de sa poésie.
Il établit Vatsal Nidhi, un fond pour les activités littéraires et culturelles comme les conférences, les voyages d’auteurs, ateliers littéraires et publications, et créa une nouvelle façon de conscientisation pour la littérature et son accueil.
Les journaux intimes de l’éminent poète sont différents de la pratique usuelle de faire des entrées quotidiennes ou des entrées datées dans un journal intime. Agyeya les a appelé Antah prakriyayen (procédés internes) ou un carnet de bord de son voyage créatif. Il a mis de côté l’aspect autobiographique car il croyait que les autobiographies sont séductrices ; elles ne peuvent pas être honnêtes et vraies.  Ces journaux intimes rassemblaient les expériences et les luttes du procédé créatif.