Dans L’île au poisson venimeux, Barlen Pyamootoo expose une île Maurice intérieure, celle que l’on vit en soi, qui blesse autant qu’elle fascine. L’énigmatique disparition d’un époux et père de famille sera le grain de sable dans le mécanisme bien rodé de la vie de Mirna. Ce quatrième roman compose une fresque villageoise à la Jérôme Bosch, avec son onirisme et ses travers, ses moments intimes et sa vie sociale, ses splendeurs et ses bassesses. Il brosse un pays beau et sombre à la fois, presque inconséquent, comme le départ sans nouvelle d’Anil.
Dans L’île au poisson venimeux, se trouvent à la fois l’île Maurice que le narrateur aime, particulièrement dans la première partie avant qu’Anil ne disparaisse, et celle qu’il déteste, celle des charognards et mauvaises langues, celle de la suspicion et des politiciens corrupteurs, etc. L’île Maurice aimée prend ses aises dans l’esquisse de paysages urbains ou naturels, dans lesquelles sourd toujours la présence humaine, dans les scènes de vie, la description des gens à leurs activités, exprimant l’écoulement serein d’une vie quotidienne faite de gestes simples et vitaux. Là souvent, les phrases respirent, prennent de la longueur, comme tel est le cas dès les premières pages lorsque l’auteur décrit le réveil d’Anil, la scène du petit-déjeuner où il rejoint Mirna, l’épouse au visage en forme de coeur, en train de passer le thé. Barlen Pyamootoo nous fait entrer d’emblée dans leur intimité, leurs désirs l’un de l’autre et leurs pensées. 
Nous sommes à Flacq dans un de ces grands villages mauriciens, qui pourraient avoir le statut de villes en raison de leur taille, dont le coeur grouille de vie, mais où la campagne et la nature ne sont jamais très loin. Et ce village romanesque respire souvent les effluves du grand large, avec des plages qui s’étalent à proximité. Pendant que le couple prend son petit-déjeuner… « Dehors au soleil, sur un sentier herbu qui menait à la mer, un homme en blouse de coutil se trémoussait sur sa bicyclette, chantonnant sûrement. À sa gauche, des cabanes à outils dans des champs parsemés de pierres et d’arbres dépourvus d’ombre. Des femmes et quelques enfants y travaillaient, parfois dès l’aube, munis de sarclettes et d’une pioche à biner, et des chiens semblaient veiller sur eux, patrouillant entre les bottes de paille. »
 
Des souvenirs comme des détritus
Ces longues phrases descriptives dressent peu à peu le cadre de vie des nombreux personnages qui peuplent ce livre, et continuent de brosser le portrait de cette île Maurice mi-rurale, mi-urbaine, lorsqu’Anil entreprend à pied le chemin de sa maison en périphérie de Flacq au magasin de vêtements qu’il tient en centre-ville, dans une de ces allées couvertes qui donnent sur la route Royale. Et ce matin-là, lorsqu’il passe le quartier de son enfance, des souvenirs remontent… ajoutant un relent d’amertume au présent. « Mais où sont donc passés les poules, les potagers, les arbres fruitiers, les pieds nus dans la poussière qui prenait à la gorge, les haillons, les rideaux de plastique, les cerfs-volants, les chevaux de bois, tous ses jouets d’enfant ? En silence ils ont glissé sur la pente et atterri chez les éboueurs qui, repus à leur tour, les ont rejetés dans la mer où ils ont flotté parmi les détritus comme des poissons morts, avant de s’en aller à la dérive vers un autre siècle. » 
Anil peste aussi contre un agent politique de l’endroit plus soucieux de baptiser une rue trop étroite au nom de son grand-père que de l’élargir… Les vendeuses, Santa et Vimla, l’attendent, dans ce centre commerçant bondé qui fait dire au narrateur que « Flacq aussi est une foule ». Lorsque Mirna arrive à midi pour prendre la relève, il part déjeuner avec son ami Rakesh, revenu récemment au pays après avoir ouvert puis vendu une usine textile à Madagascar. Elle ne sait pas alors qu’elle ne le reverra plus et nous partageons la vie du magasin rythmée par le va-et-vient des clients. Mais quand le retour d’Anil commence à se faire attendre, la douce mécanique du quotidien s’enraye peu à peu. Missionnée pour aller le chercher au restaurant, Santa revient bredouille, et l’angoisse commence à se lire sur le visage de Mirna, qui ressemble soudain à « ses mannequins d’étalage »
Le récit s’articule alors autour de ce que Mirna se résoudra à nommer une disparition, qu’elle espère non macabre. Alors que des hypothèses plus ou moins sérieuses sur ce qui a pu arriver à Anil, sont énoncées par différents personnages, les vendeuses, l’ami de la famille Raffa, Elvis, le doute et les interrogations sur Anil naissent aussi, notamment chez Mirna. Une conversation avec Raffa ébauche d’ailleurs un homme secret, qui ne parle jamais de son passé, à peine de son enfance quand il a perdu sa mère, et ne sait pas projeter dans l’avenir. « Je me demande s’il croit à quelque chose, par exemple à une vie après le magasin, » confie-t-elle à Raffa. Ce dernier cherche des indices dans leurs conversations passées. L’attente d’une réponse, d’une explication plonge le récit dans un état de latence, où Mirna et les proches d’Anil en plus de désespérer de son absence d’autant plus pesante qu’elle demeure inexpliquée, remettent sa vie (voire la leur comme dans le cas de Mirna) en question. 
 
L’envers du décor
Et face à cette attente, l’île Maurice décrite plus haut prend un autre visage, animé par les questions des policiers qui vont mener une enquête, par l’attitude des clients du magasin, le passage aussi de fouineurs « à souhait de malheur en malheur », et la réaction du père d’Anil qui ne mâche pas ses mots à l’encontre de sa belle-fille. Mirna doit aussi gérer la tristesse des enfants, Ashok et Kamla. Ce climat d’attente révèle peu à peu les failles des uns et des autres, les fragilités et les tensions de la vie sociale dans lesquelles les lecteurs de Maurice reconnaîtront assurément leur pays. 
Dans son premier roman Bénarès, qui a d’ailleurs donné lieu à un road-movie, un trajet en voiture laisse place à toutes sortes de réflexions sur la vie et le pays. Ici aussi, l’attente d’une réponse permet aux pensées de vagabonder révélant une île Maurice sombre, énonçant certaines vérités cinglantes sur nos sales petites habitudes sociales et sur l’évolution du pays, montrant aussi la vaillance de Mirna et la valeur de l’amitié démontrée par Raffa. Et puis, chez Barlen Pyamootoo, il est toujours intéressant de s’attacher à ce qui est décrit au détour d’une phrase, ce qui émarge en passant : « les hôtels où tout est fléché du ciel aux coquillages »,  « des yeux qui supplient le fond de l’air », etc. 
Avec le temps et sans nouvelle, Mirna cessera de se perdre dans « le labyrinthe de ses réflexions ». Elle se fera une raison, et finira même par refaire sa vie, en s’installant deux ans plus tard avec le député Om Prakash qui lui a assidûment témoigné de son ardeur. L’auteur avait jusque-là donné peu de repères temporels, amplifiant l’impression que la vie se serait arrêtée avec la disparition inexpliquée d’Anil. Puis l’action reprend et s’accélère dans les derniers chapitres, créant un effet de panique.
Alors qu’on ne s’y attend plus vraiment, nous retrouverons Anil dans les dernières pages, dans un autre grand village du pays, où il mène une vie étrangement semblable à celle qu’il avait avec Mirna. Si l’explication qu’il fournit à Raffa paraît courte, elle atteste en tout cas l’idée selon laquelle nos vies et leur déroulement et même nos morts sont tout sauf rationnels. Comme un tableau abstrait qui ne demanderait nulle autre interprétation que le simple fait d’avoir appliqué telle ou telle couleur ici ou là, la vie déroule son fil sans raison, ni objectif, elle survient, et ses méandres peuvent demeurer inexplicables. Elle ne répond pas à une logique et paraît même absurde, tout comme d’ailleurs le titre de ce roman qui demeure énigmatique jusqu’à la fin puisqu’aucun fait, aucune caractéristique ou anecdote ne permet de l’expliquer. Serait-ce trop facile ? Le lecteur n’a plus alors qu’à se demander ce qui compose ce venin mortel qui souille finalement l’île Maurice que l’on aime…