Marie-Thérèse Humbert nous revient avec Les désancrés, un grand roman peuplé d’êtres mystérieux, qu’elle sait rendre intimes et attachants malgré l’inquiétude qu’ils expriment… Ce texte de près de 650 pages prend place dans une maison de retraite américaine des plus luxueuses par l’évocation de personnages exubérants, décadents ou déments, et déjà une grande jouissance de la langue et de la littérature s’affirme, puis au fil de la lecture, l’exploration de ces vies, et l’arrivée de nouveaux personnages conduisent sur les sentiers de l’accomplissement.
Le nouveau roman de Marie-Thérèse Humbert nous fait entrer dans le monde des Désancrés par ce qu’elle appelle un vestibule… cette antichambre qui accède à plusieurs pièces d’une maison, permettant d’entrer et de sortir, d’aller et venir en tous sens. Cette exposition raconte sur une centaine de pages la fin d’une époque : la tragédie de Jane Harcourt que l’on découvre démente dans une maison de retraite pour milliardaires, la fortitude tenace de son amie Abigail Dodds élégante et droite, et des personnages de soap opera tels que cet homme qu’on appelait Kubla Kahn (père de Jane en réalité), ou même l’atmosphère frelatée de cet asile où tout serait parfait si l’on n’y passait pas son temps à s’épier et palabrer à grand renfort de bien-pensance.
Lien plus ou moins volontaire entre les personnages du roman, Jane Harcourt retombe en enfance, et la réflexion sur le temps et la relativité de l’existence s’incarne symboliquement à travers cette femme « si vieille qu’elle a déjà dépassé tous les âges de la vie, elle est au-delà, dans un temps à jamais divergent, inconnu. » L’ironie, la tragédie, une jouissance impressionnante de la langue sont déjà là, mais le roman se déploie véritablement d’une autre manière dans une lucidité bien-veillante pour ses personnages principaux, avec d’intriguants nouveaux arrivants et une rassérénante dose d’humour.
L’auteure observe ses personnages dans deux régions différentes — la Louisiane et l’île imaginaire de Vesania — mais de manière plus essentielle à travers différentes approches du temps qui s’écoule, et dans une relation à l’existence qui laisse une grande part à la façon dont les êtres se pensent, se rêvent, se racontent et souffrent ; façonnent leur vie, la commencent ou la concluent et parfois la réinventent. Dans ce roman de presque 650 pages, la vie matérielle n’occupe qu’une place anecdotique, secondaire. Seuls les êtres et les paysages sont véritablement décrits avec un si grand soin qu’ils semblent faire corps ensemble, et même agir en miroir symbolique.
Temps passant
Cette saga familiale à l’envers, avec ses allées et retours entre le passé et le présent, de manière latente ses projections plus ou moins sensées vers le futur, laissent ses personnages s’épancher sans que l’action vienne véritablement les perturber, si bien qu’on accède à leurs secrets, aux motivations les plus irrationnelles qui pourraient déterminer leurs choix, parfois même aux méandres de leurs pensées. En éclairant ainsi ses personnages de toutes les nuances du temps, l’auteur induit une réflexion sur les variations de la perception et du désir selon les moments de la vie, sur le poids d’un passé dont chacun s’arrange comme il peut, sur le sens et les mystères de la vie…
L’auteur prend aussi de la distance de temps à autre tantôt à la manière des choeurs du théâtre classique qui annoncent l’action qui va se jouer ou ses protagonistes. tantôt en plaçant son narrateur dans la position de l’affabulateur, comme Vincent expliquant que la première aventure qu’il a lui-même choisie de vivre aurait été déterminée par l’apparition d’un oiseau. Ses mises en abîme par le jeu de l’écriture, l’évocation continuelle des doutes et des rêves viennent d’ailleurs malicieusement rappeler au lecteur qu’il est dans une fiction justement au moment où tout ce petit monde semble prendre chair…
Tant que l’on se construit, comme c’est le cas de Vincent ou de Jeff, et encore dans une moindre mesure de Sarah, l’espoir de trouver les réponses à ses questions est permis, le désir de découvrir demeure vif. Mais quand le temps poursuit sa course irrémédiable pour Jane Harcourt et Abigail Dodds, l’alternative se joue entre l’effacement dans la folie pour la première et la création pour seconde, qui publie des romans à succès sous l’extravagant pseudonyme de Minerva Knight.