Marie-Thérèse Humbert est une auteure fidèle. En témoignent les huit romans qu’elle a publiés en l’espace de vingt ans systématiquement chez l’éditeur français Stock. Il faut dire que cette relation avait très bien commencé avec l’extraordinaire roman À l’autre bout de moi, succès d’édition qui faisait découvrir d’une manière nouvelle mais néanmoins délectable, certains aspects de la vie insulaire du côté des îles de l’océan Indien. À partir de 2015, une nouvelle aventure commence avec la maison Gallimard.
Marie-Thérèse Humbert a vécu en quelque sorte une autre étape dans sa vie qui fait qu’elle n’a plus cherché à publier et que le lien avec son ancien éditeur s’est distendu. Son dernier roman publié en 2000 chez Stock était Comme un voile d’ombres. Elle a bien sûr continué d’écrire, elle « respire d’écrire » mais elle préférait rester silencieuse. Le désir de partager est revenu il y a quelque temps, un peu comme la sève monte dans les arbres au printemps, sur le vieux continent où elle a fait ses études puis voué sa vie à l’enseignement.
Elle avait un manuscrit, un roman qu’elle avait baptisé Désancrages, qui raconte le destin d’un personnage féminin et de sa famille entre la Louisiane et une île imaginaire au nom intrigant de Vésania. Grande lettrée, Marie-Thérèse Humbert a peut-être bien fait de cet ouvrage le livre de sa vie, celui dans lequel elle a mis l’exigence de l’auteure appliquée, doublée de la femme combative en quête tout à la fois de vérité et d’harmonie.
Ce roman relativement volumineux (plus de 450 pages) a d’abord impressionné les éditeurs auxquels elle l’a proposé, qui admettaient volontiers sa valeur littéraire mais craignaient qu’un tel ouvrage peine à rencontrer un lectorat à recréer… Le marketing littéraire n’étant pas une science exacte, l’un d’entre eux, et non des moindres, a finalement accepté de jouer le jeu.
Désancrages s’intitulera finalement Nos divertissements et sera édité en France chez Gallimard à la rentrée littéraire de janvier 2015. Des vers de Shakespeare ont inspiré ce nouveau titre, extraits de La tempête dans la bouche de Prospero : « Ici s’achèvent nos divertissements. Ces acteurs/Comme je vous en avertissais, étaient tous des esprits/Ils se sont dissipés dans l’air, l’air éthéré… »
En venant ici en mars, au salon mauricien du livre Confluences, cette femme de lettres a pu raviver les souvenirs de ceux qui l’ont lue et suivie dans son pays natal. Elle nous a rappelé aussi de quel bois littéraire elle était faite dans une nouvelle qu’elle a publiée dans la dernière édition de la Collection Maurice consacrée au thème de la musique. A nous de lire, pour patienter d’ici à 2015, ce petit morceau de littérature que l’on voudrait volontiers mauricienne mais qui peut s’entendre au-delà de nos rives.
Dans la préface du futur ouvrage, elle prévient son lecteur en ces termes : « Il se trouve simplement que j’aime la peinture et que je ne sais pas peindre. Alors je me suis servie de mon matériau privilégié : les mots. Ce que vous tenez dans les mains est donc une manière de tableau romanesque, constitué de lieux autant que de fantasmes, et où s’entrelacent un certain nombre de trajectoires humaines imbriquées les unes dans les autres — dont se détache, dès la première partie de l’ouvrage, la figure du narrateur occasionnel de l’histoire. »
Sans rien révéler de l’intrigue qui structure ce texte, précisons simplement qu’il évoque les liens longuement tissés par l’histoire et les destinées individuelles, entre la bourgeoisie wasp (Anglo-saxon white protestant) et la population noire. Notre interlocutrice écrit encore en préface : « J’invite souvent le lecteur de ces pages à s’y hasarder — sans rien lui garantir que mon entière bonne foi : j’ai toujours cru, moi, aux oiseaux appariteurs de l’Invisible.
Quant aux lieux… Tous ceux qu’on se figure connaître ne sont-ils pas largement réinventés ? »
En janvier, nous pourrons aussi nous demander si elle est écrivain insulaire comme elle le revendique aujourd’hui, ou écrivain de l’exil dans le vaste monde de la francophonie littéraire. Et conclure peut-être que l’insularité serait un genre littéraire, l’exil et l’errance habillant les personnages d’une bandoulière sans attaches… l’essentiel se résumant au nécessaire, un sac fait du plaisir d’écrire, et à l’infini bonheur de lire.