En ces temps de recueillement pour les 180 ans de l’engagisme à Maurice, ce système de migration massive et institutionnalisée d’une main-d’oeuvre à bon marché, à l’heure où les ancres sont jetées sur notre île de la future route de l’engagisme, une visite du tout nouveau Centre d’interprétation Beekrumsing Ramlallah s’impose avec et à côté des vestiges du dépôt d’immigration et de transit, mis en place par les institutions coloniales pour faire face aux besoins grandissants de l’industrie sucrière du XIXè siècle. Et pour prolonger en pensée la visite de cet espace brillamment conçu, se plonger dans l’extraordinaire roman d’Amitav Ghosh, Un océan de pavots, ou Sea of poppies dans sa version originale en anglais est une odyssée.
Le Centre d’interprétation Beekrumsing Ramlallah avait reçu à hier soir, plus de 800 visiteurs depuis son ouverture publique il y a une semaine, essentiellement des touristes. Le potentiel est énorme en regard de la capacité d’accueil qui est de cent personnes en une seule fois contre 80 personnes sur le site d’Aapravasi Ghat juste à côté. L’ouverture de cet espace intelligemment conçu et richement documenté, qui s’adresse réellement à tous les publics, du petit bout de chou au plus tatillon de l’historien amateur, ajoute un complément considérable aux propos des guides qui accompagnent la visite sur site. Aussi, y a-t-il des fortes raisons d’espérer pulvériser le chiffre annuel de 25 000 visiteurs. D’accès libre et gratuit, le centre d’interprétation est ouvert du lundi au vendredi, de 9 heures à 16 heures, et le samedi de 9 heures à midi.
Quand les mots ne viennent pas pour exprimer ce que l’on ressent face aux faits et aux êtres, l’écrivain vole à votre secours… Existant en versions anglaise, française et bien d’autres, en poche et 1è édition (comme ci-contre), Un océan de pavots est le premier roman d’une trilogie, dont le troisième volume est attendu. Sur près de six-cents pages, ce texte flamboyant raconte dans une langue extrêmement riche et précise, aussi métissée que les abords du Gange et du golfe du Bengale en ce XIXè siècle où les feux de l’Empire luisent encore, les heurs et malheurs de ceux qui ont finalement choisi parfois contre leur gré, de monter à bord de l’Ibis, amarré à Calcutta, comme girmitiya ou travailleur engagé, échangeant leur nom contre une somme d’argent versée à leur famille en guise de compensation pour cette perte. Concentré d’érudition historique et ethnographique, ce roman dépeint au fil des pages le portrait de plusieurs personnages féminins et masculins aux destinées toujours singulières, parfois extrêmement insolites, qui ont embarqué sur cette frégate à trois mâts que le malik appelle « jahaz » dans l’extrait ci-contre.
Deeti est encore loin d’imaginer qu’elle fuira le bûcher auquel sa belle-famille la destine pour embarquer finalement sur ce bateau qui l’effraie après avoir vécu le déchirement de la séparation avec sa fille. Son défunt était ouvrier dans une factorie d’opium non loin de Bénarès et elle cultivait le pavot. Elle ne sait pas encore que le colosse Kalua, habitant de son village, charretier, l’accompagnera dans son périple non sans l’avoir sauvée de la répudiation et de la mort. Elle côtoiera sur ce bateau une jeune métisse, l’orpheline Paulette, travestie en femme modeste du peuple paysan, après s’être enfuie d’une maison confortable où son mariage était tout arrangé avec un notable. Botaniste, elle rêve de fouler la terre où des aïeuls de la branche Commerson ont longtemps herborisé. La jeune femme est une amie d’enfance de Jodu ce jeune homme que la bonne société lui interdirait de considérer comme un frère en raison de sa basse condition.
Enchevêtrements de destins insolites
Du côté des hommes montés à bord par dizaines, la destinée du Rajah de Rakhali, Neel Rattan, est absolument fascinante. Trahi par un de ses créditeurs anglais, cet homme élevé dans la soie et le culte des arts est condamné à la perpétuité par les autorités coloniales. Nous le voyons apprendre les manières du peuple avec dignité, à commencer par accepter le contact physique avec d’autres prisonniers, tels qu’Ah Fat un métisse chinois plutôt taiseux, une épave encore en manque d’opium…
L’équipage est particulièrement haut en couleur avec ses lascars et officiers anglo-saxons aux parcours parfois très pittoresques comme l’est celui de Zachary Reid, officier mulâtre au charme efficace, qui se fait passer pour un blanc. L’attachement à ces personnages et bien d’autres venus des quatre coins de la grande péninsule, grandit au fil des pages, et l’on s’enrichit d’un savoir impressionnant sur les préoccupations et pratiques de l’époque, des plus insignifiantes aux plus politiques, chez les notables indiens et les colons, comme chez le plus modeste des paysans.
Roman fluvial et maritime, ce texte développe l’art de la fresque anthropologique avec un souci du détail contagieux, qui fait que plus on en sait, plus on souhaite en savoir, ce sentiment n’étant pas étranger au souffle passionné et à la dynamique du texte. Aussi, y découvre-t-on les préjugés de classe et de communauté que sont bien obligés de réviser ces personnages au cours de leur confrontation à d’autres conditions et horizons. Les pleutres imbéciles qui parlent encore chez nous de pureté raciale, d’un retour aux sources et d’une pseudo-authenticité culturelle qu’ils défigurent en fait le plus souvent avec des clichés éculés, feraient bien de lire ce roman pour ne serait-ce que réaliser enfin que la rencontre miraculeuse, le métissage des cultures et des langues ont commencé avant même que ces honorables ancêtres voguent sur le kalapani.
Ce roman est celui des aventures humaines qui ont construit l’île Maurice moderne (Maureech ci-contre) aussi bien que l’Inde actuelle, celui du mariage des langues, de l’anglais avec le lascari, le bengali, le bhojpuri ou encore le français et le chinois… Épopée des migrations, il raconte avec une grande vigueur les trajectoires extraordinaires des gens ordinaires. Quand ils comprendront qu’après la famine et la misère, leur destinée sur le bateau et dans la terre promise sera désormais « gouvernée par le fouet et la potence », les premiers chants de l’exil s’élèveront… « La mare est sèche/ Le lotus fané / Le cygne pleure / Son amour absent. » Imaginez ces vers dans la langue et la musique de l’amour qu’est le bhojpuri.