Le roman noir — dit policier, polar, histoire d’angoisse, de suspense — se rapporte quelque peu à l’humour noir. Il titille nos sens, nos peurs, et en les contemplant, parvient souvent à les sublimer, leur donner un ça d’artistique. Franck Thilliez, auteur de best-sellers, rappelle ainsi le sens profond de cet art, qui décortique le monde, le libère de sa chair, croque le dur, jusqu’à la moelle du social.
Quel est ce plaisir incohérent ? On a envie de se sentir pris d’angoisse, de se ronger les ongles à chaque page, à chaque répit que peut encore offrir la virgule, le point. Franck Thilliez est auteur de ce genre. Et de redonner au polar, injustement considéré comme sous-littérature, ses lettres de noblesse. On ne se coltine plus à l’opus d’une lecture de train. De celle qui ne nécessite pas de grand investissement, dans lequel on pourrait errer, se permettre de perdre le fil sans stresser et de se laisser récupérer au moment du dénouement prévisible.
Franck Thilliez ne réinvente rien. Mais il s’inscrit dans ce qu’on pourrait décrire comme la nouvelle exigence du polar (celle qui viendra couronner un Da Vinci Code, un Millenium) : avec la construction d’un Stendhal, le brin de perversion créatrice pour agencer les cadavres et les mystifier, l’oeil d’un Flaubert pour ce qui est de pointer les maux, et jusqu’au fatalisme grec qui poserait la question « Le crime est-il inscrit dans les gênes ? ». Le Mauricien a rencontré Franck Thilliez la semaine dernière à l’Institut français de Maurice lors d’une soirée littéraire. Et de se poser la question : quel est ce style Thilliez ?
D’abord : il est méthode qui mêle art, pour ce qui est de l’incontrôlable « désir d’écrire des histoires », et science pour l’architecture romanesque détaillée « sur de grandes pages A3 ». Franck Thilliez se fait ainsi orfèvre. L’auteur, qui est ingénieur informatique de formation, revendique sa minutie. « Il faut écrire en pensant au lecteur », dit-il. Penser à quoi ? À cette espèce de « curiosité morbide » qui anime nos recherches, ce penchant pour le fait divers, sur les détails, les mécaniques du crime. Le lecteur de polar est en quelque sorte comparable au client de restaurant qui sait exactement ce qu’il veut sur la carte mais qui s’essaiera à la même recette de « mine frit » à cent mille adresses différentes.
« Non, il ne faut pas le décevoir » et ne pas décevoir, c’est « de ne pas se rater pour la fin ». La fin, cerise sur le gâteau, bien sûr. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que la pâte du gâteau est plus facilement altérable, modelable. Grosso modo, dans une histoire policière, on peut « toujours créer un accident, un fait nouveau, qui donne un nouveau rythme ». On peut toujours ranimer la scène. Mais on ne peut jamais ranimer une fin. Et là, « ça se joue à dix pages ». « J’ai déjà eu le choix entre une fin heureuse et une fin malheureuse, raconte Franck Thilliez, et on opte pour la logique, cette fin qui ne rompt pas avec le ton du roman. »
Franck Thilliez défend son école. Après tout, « Germinal de Zola est également un roman noir… Le roman noir, à diverses périodes, immortalise la société ». On prend l’exemple des USA des années 50. Le roman noir marque son temps. Il est témoin de moeurs. Un suspense amélioré : c’est le temps que veut suspendre Franck Thilliez, comme le ferait un photographe.
Et ce, au sens littéral du terme. Dans Le Syndrome E, par exemple, premier volet de son diptyque sur la violence, on n’hésite pas à se départir de l’homme contemporain, d’aller faire un tour chez Cro-Magnon. Franck Thilliez s’intéressera dans ses romans à une palette de thématiques variées : de la génétique, à la psychiatrie, à la mnésique, au rouage du cerveau. L’oeuvre de Franck Thilliez est riche en documentation ; elle saura nourrir la curiosité – étant de teneur moins morbide – du lecteur.
Mais il ne s’agit pas pour Franck Thilliez de noyer le poisson dans un embrigadement surdocumenté. Dans Vertige, son précédent opus, il osera le huis clos, ou un type d’angoisse plus intimiste : « La recherche d’un esthétisme nouveau, un défi d’auteur. » Et d’expliquer : « On fait alors le choix de n’utiliser que trois gouaches au lieu d’une palette complète. » Au lecteur de se demander : comment nous fera-t-il vivre 400 pages avec trois personnages au fond d’un puits ?
Vers quoi l’auteur nous emmène-t-il ? « La vraie problématique que je me pose : tout le monde est capable de Tout. N’importe quel être humain est capable du pire. Pourquoi ? Est-ce à cause de la société ? De la violence en soi, dès la naissance ? C’est vrai que le lecteur est confronté à la peur de basculer… Quand les circonstances sont réunies, on peut passer à l’acte. Cela les touche. » Voilà, c’est ce « polar qui va jusqu’à l’os ». Faire que le lecteur tombe sur quelque chose de dur, qui peut renvoyer à ces squelettes dissimulés dans des placards d’inconscience.
Franck Thilliez est publié depuis 2002. Son roman policier La Chambre des morts (2005) remporte le Prix des lecteurs Quai du polar 2006 et le Prix SNCF du polar français 2007. Ses trois derniers opus – Le Syndrome E, Gataca (diptyque sur la violence) et Vertige – sont publiés au Fleuve Noir. Le 11 octobre 2012 sort Atom [Ka] où le lecteur retrouve Lucie Henebelle et Franck Sharko (les Hercule Poirot ou Mrs Marple de Franck Thilliez) qui, un an et demi après la fin de Gataca, se mettent sur la trace d’un tueur obsédé par l’hypothermie.