Le cinéma Star du Caudan a accueilli des cinéphiles d’une espèce particulière le 10 mai dernier… des cinéphiles qui mettent le noeud papillon et le décolleté plongeant par respect pour les artistes, même si ces derniers ne les voient pas. Des cinéphiles qui applaudissent à la fin de quelques morceaux de bravoure, comme ça, gratuitement, histoire de dire leur contentement, même si encore une fois les artistes qu’ils admirent sont bien trop loin pour entendre leurs ovations ! Juste pour un soir et en attendant qu’Opera Mauritius réitère l’opération de manière régulière, ces hommes et ces femmes ont entendu et vu en direct la dernière représentation de la Cenerentola, dirigée par Fabio Luisi, qui est venue conclure la saison lyrique 2013/14 new-yorkaise.
Tout était prêt, tout avait très bien fonctionné lors des essais techniques, mais à quelques minutes du lancement de la liaison satellite via Londres avec le Metropolitan Opera de New York, une insondable défaillance technique a fait paniquer les organisateurs. On craignait le pire alors que les invités et mélomanes prenaient place dans leurs sièges rétractables de la salle II du Star Caudan. La climatisation à fond les manettes (sale habitude des exploitants qui poussent le son autant que la clim, favorisant allègrement à chaque fois le gaspillage énergétique autant qu’ils piétinent l’éco-responsabilité de leur clientèle) commençait déjà à faire frissonner quelques dos nus que la faille a enfin été trouvée ! « Ce n’était rien du tout en fait, une simple erreur de branchement », nous a confié, après coup, Paul Olsen, le président-fondateur d’Opera Mauritius, à qui nous devons cette soirée exceptionnelle.
Bien sûr, plus de 60 pays bénéficient déjà de ce service en haute définition que seule la technologie numérique permet, notamment en termes de qualité d’images… Deux liaisons par satellite, entre New York et Londres, puis de Londres à Port-Louis, et le tour était joué. Nous pouvions, moyennant quelques antennes et autres équipements de réception, voir sur grand écran le charme incarné du ténor péruvien Juan Diego Florez, qui mène une carrière absolument fulgurante depuis une dizaine d’années, excellant dans le peloton de tête de la nouvelle génération des grands ténors internationaux aptes à prendre la relève des Luciano Pavarotti et autre Placido Domingo.
Cette nouvelle génération se doit en passant de présenter aussi des atouts physiques qui prennent de plus en plus d’importance depuis que les DVD et enregistrements vidéo numériques rendent l’image presque aussi importante que le son pour les spectacles lyriques… Notre homme semble avoir été conçu pour ce rôle si attendrissant du prince charmant, même dans l’oeuvre bouffonne de Rossini, qui se moque du maniérisme et de l’apparat aristocratique tout autant que de la veulerie et de la vanité grotesque des “roder bout” de la petite noblesse déchue cherchant leur virginité dans quelque alliance par mariage bien calculé. Sa voix tutoie habilement les aigus, sa beauté toute latine et son langage corporel, d’une agréable sobriété, en font un interprète tout à fait pertinent de l’homme en quête de grandeur d’âme qu’est Don Ramiro, le prince qui a un jour été ému par la générosité d’une femme simple. Juan Diego Florez a d’ailleurs déjà fréquemment joué ce rôle.
Farce et conte de fée
Cendrillon, la Cenerentola ou Angelina trouve en Joyce DiDonato une femme tendre et touchante jusque dans la douceur grave de sa voix de mezzo-soprano. Si affligée soit-elle par le traitement qu’elle subit de la part du pervers et grossier opportuniste Don Magnifico, tout comme de celle des odieuses demi-soeurs Tisbé et Clorinda, elle garde l’espoir de rencontrer le grand amour. Et l’on veut bien y croire tant son jeu est plaisant et ses prestations enthousiasmantes. Rôle-titre, rôle exigeant, tout autant pour la complexité musicale que pour la comédie, cette Cenerentola n’épuise pas le talent de cette chanteuse au faîte de sa carrière.
Les personnages secondaires apportent une note burlesque très satirique avec les demi-soeurs jalouses, ou très sympathique, avec le magicien Alidoro ou le valet, qui se travestit en prince pour mieux servir son maître au premier acte. Les demi-soeurs nous offrent des moments de drôlerie dans un style proche des french cancans ou de l’ambiance cabaret des années folles, scènes où la vulgarité le dispute au comique de situation. Ce spectacle marque aussi pour ses choeurs d’homme qui apportent une solennité propre à effrayer les esprits les plus veules…
Nous n’avions pas besoin de prendre l’avion ou de nous doter de jumelles pour voir ce spectacle. Nous étions à peine 200 dans la salle à observer, presqu’en voyeurs, le public américain de cette salle de renommée internationale prendre place dans ses beaux sièges que le Théâtre de Port-Louis pourrait lui envier. L’à-propos des cameramen nous a permis de voir, comme si nous étions dans les premiers rangs, telle ride d’expression, tel fugace cillement de dépit sur le visage de Cendrillon ou la révélation intime illuminant le visage du prince. Et puis, à l’entracte, une présentatrice a tendu le micro aux artistes pour qu’ils partagent avec nous leurs toutes dernières émotions et leurs impressions sur cette expérience artistique au terme d’une saison américaine, qui pourrait devenir mauricienne quand Opera Mauritius proposera à nouveau ces retransmissions à la rentrée.