Avec Des hommes et des arbres, Pierrot Men nous invite à renouer avec ce pilier de notre biosphère qu’est l’arbre. Ses photographies extraites de ses archives, ou réalisées en 2014 pour ce livre et l’exposition qui l’accompagne, nous rappellent avec puissance et beauté à quel point les arbres sont bénéfiques à la terre, à l’humanité et à la vie. Réservoir de vie, compagnon de jeu pour les enfants, ami du quotidien, abri, source de matériaux, être majestueux… L’arbre est aussi souvent injustement maltraité. Le photographe humaniste montre tout cela à la fois dans son pays natal si cher, Madagascar, rappelant le caractère précieux de la vie qui nous entoure, où que nous soyons…
Des hommes et des arbres met l’accent sur l’humaniste soucieux de l’environnement qu’est Pierrot Men, le plus souvent en noir et blanc et parfois en couleurs. Tout au long de ses pérégrinations dans la Grande Île, le photographe de Fianarantsoa n’a cessé de prêter attention aux humains – aux enfants, aux femmes et aux petites gens – et aux paysages. Et sur les terres généreuses de Madagascar, les arbres, jeunes et vieux, majestueux ou naissants, ont souvent retenu son regard et actionné l’obturateur de son appareil photo. Il les montre tels des sentinelles de la planète, arbres millénaires, à l’instar des géants baobabs, ou jeunes pousses esquissant les prémisses de la vie avec fragilité et élégance.
Paru en juillet à Madagascar, l’ouvrage fait suite à une grande exposition qui s’est tenue à l’Institut français de Madagascar. Ce livre peut être commandé chez Carambole, son éditeur, ou à travers Amazon. Avec la centaine de photographies soigneusement sélectionnées et mises en page, il constitue le fruit d’un formidable élan collectif rassemblant toute une myriade de contributeurs ayant réagi avec leur sensibilité, leur intelligence et leurs compétences diverses aux images de cet inlassable ambassadeur de la Grande Île et photographe internationalement reconnu qu’est Pierrot Men. Scientifiques, agroforestiers, géographes, agronomes, lycéens de la ville ou enfants de la brousse, ils ont inscrit ici un sentiment, un poème ou des pensées suggérées par les photographies qui s’étalent souvent sur de grandes pleines pages.
Élan collectif
Des adolescents du Centre de renforcement éducatif et secondaire ou encore ceux du lycée français de Fianarantsoa posent ici leur ressenti avec bon sens et simplicité, parfois avec lyrisme, conscients que ceux qui détruisent ces forêts et ces arbres vivent à côté d’eux, sensibles à l’évocation de la pauvreté plus qu’à l’esthétisme puissant de ce photographe de l’instant et des contrastes lumineux. Nicolas Hulot ouvre le bal en préface des contributions nombreuses d’universitaires, d’intellectuels et de spécialistes de l’environnement et de Madagascar, tandis que Philippe Bataille, de l’Agence universitaire de la francophonie, le ferme dans un épilogue. À ces mots et aux clichés s’ajoutent les fines illustrations au trait de Grazyna Krecka et des esquisses de Bertrand Duchaufour. Ce travail complet et remarquable prouve une fois encore que l’art remplit la mission fondamentale et indispensable aux sciences, de toucher et d’émouvoir par la beauté pour rendre intelligibles les données les plus rationnelles. Philippe Bataille parle en conclusion de l’enchantement constant qu’il a éprouvé à découvrir ces images page après page.
Ce travail photographique est le fruit de la sagesse et de la patience d’un homme qui pare avec les yeux. Par la magie de la perspective, une petite fille en train de faire une roue apparaît au premier plan d’une image simple, plus grande, que l’arbre qui étale ses frondaisons sur la ligne d’horizon. Dans cette région d’Ambalavao, elle grandira, comme lui. Pour l’heure, elle jouit en toute gratuité de la totale liberté de mouvement dont elle nargue son compagnon de jeu, comme si elle lui disait : « Regarde ce que je peux faire avec mes jambes que tu ne peux pas faire avec tes racines ! »
La vivacité de cet enfant fait écho ailleurs aux grands arbres bouteilles, témoins millénaires de l’évolution de la planète. Qui dit Madagascar dit allée des baobabs géants. L’Adansonia grandidier est endémique de la grande île rouge. S’ils peuvent vivre au-delà de 2 000 ans, ils subissent néanmoins les méfaits des humains. Ces êtres de sagesse, ces sources nourrissières sont pourtant fortement menacés par la déforestation galopante, le changement climatique et la pénurie d’eau. Les enfants qui jouent, tels de petits lutins à leur pied, n’aimeraient-ils pas vivre dans un paysage moins aride, comme le suggère une démographe de l’IRD ?
Son bois spongieux est une extraordinaire réserve d’eau, tant est si bien que l’un d’entre eux sert littéralement de citerne à toute une famille qui vient régulièrement y puiser sa ration journalière d’eau à travers le trou qui s’est creusé à mi-hauteur de son tronc. De ses fleurs, les abeilles confectionnent un miel rare; de ses fruits multiples, les humains font une confiture acidulée à l’arôme puissant.
Mère végétale
Avec ses branches qui ressemblent à des racines, le baobab géant communique avec l’au-delà et son ventre bombé, couvert d’une écorce qui ressemble à la peau de cet autre ancêtre qu’est l’éléphant, il est un élément féminin chez les Sakalava, il est la mère de la forêt, tel la femme enceinte « qui porte l’eau ». Mère végétale, il est aussi l’intercesseur des dieux qui veille sur l’enfant, qui lui apportent assistance, protection et vitalité.
Matériau des charbonniers, des cabanes de fibres que se construisent les hommes, l’arbre demeure un symbole de vitalité, le rappelle tous les sept ans la fête de la circoncision dans la région de Mananjary, dans le sud. S’il a survécu aux grandes inondations qui ont dévasté ces terres dans des temps reculés, le Ramiavina en a acquis le pouvoir sacré d’arbre de la longévité pour les garçons qui suivent l’initiation et rassemble les hommes et les femmes autour d’un rituel, symbole d’unité, de solidarité et de fraternité entre les hommes.
Les contrastes de lumière, l’instant capté à la seconde propice, le mouvement du vent et ces légers déséquilibres des lignes qui donnent la conscience du caractère éphémère de la vie, tout cela associé à un sens de la composition impressionnant, rappelle l’importance fondamentale de cette nature qui nous entoure et nous chérit, bien que nous passions notre temps à la maltraiter, à la bitumer et la bétonner. S’ils ne savaient rien de l’ADN ou de l’ethnobotanique, les hommes du Moyen-Âge mesuraient mieux que l’homme moderne la valeur de l’arbre. De tout temps, ils ont vénéré des arbres sacrés, l’arbre cosmique, l’arbre des Séphiroths, l’arbre de la sagesse, le rameau de la paix, etc. Parce qu’il est nourricier, protecteur, purificateur, parce qu’il relie le monde souterrain et le ciel, parce qu’il purifie l’air que nous respirons, parce qu’il repeint le paysage à chaque saison, l’arbre est l’ossature, la fondation de notre écosystème. Des hommes et des arbres nous le rappelle magistralement.