Inutile de présenter Benjamin Moutou qui nous fait la grâce d’un livre assez régulièrement pour être devenu un des écrivains les plus lus à Maurice. Cet ancien haut fonctionnaire s’étant fixé pour objectif de consacrer ses années de retraite à l’écriture, il n’épargne pas son énergie pour partager ses pensées et le fruit de ses recherches dans les archives et sa documentation personnelle. Paru en septembre son dernier livre compile une série de trente-deux articles sur des thèmes variés jamais totalement étrangers à la nation mauricienne.
Outre ses ouvrages sur l’histoire de certaines régions du pays ou sur les chrétiens de Maurice, Benjamin Moutou publie régulièrement des articles d’opinion dans la presse dans lesquels il utilise des données historiques. Prendre le recul de l’historien est d’ailleurs un réflexe chez cet auteur pour examiner tout sujet sur lequel il lui prend l’envie de deviser. L’homme se plaint facilement de la condition d’intellectuel à Maurice, obligé de prendre son bâton de pèlerin avec une persévérance de bénédictin pour que les ouvrages aient bonne presse et soient mis en valeur dans les librairies, ce pour quoi il n’hésite pas à prendre son téléphone… autant de fois que nécessaire. Aussi ses affinités et son parcours de conseiller lui permettent-il de bénéficier d’un lancement adoubé par le PM et un ouvrage préfacé par le secrétaire général de la COI.
Son dernier ouvrage, Pages d’histoire d’ici et d’ailleurs, était de ceux-là. Il édite une partie des articles d’opinion qu’il a publiés ces dernières années dans L’Express et Le Mauricien ainsi qu’une série de textes inédits. L’auteur se pose souvent ici davantage en sociologue ou en observateur de la société de Maurice, qu’en simple historien. Ses réflexions ont la grâce de s’appuyer sur des données chiffrées ou certains faits historiques qu’il a eu le bonheur de rappeler. À part les coquilles assez rares pour être pardonnées ainsi qu’une photo de Benoît XVI illustrée d’une légende consacrée à Jean-Paul II, il paraît difficile reprocher quoi que ce soit à ce livre si ce n’est un style parfois un peu lénifiant, que la longueur des textes et l’attrait de sujets permettent de supporter sans ennui.
Intellectuel mauricien, passionné d’histoire et de politique comme beaucoup, soucieux des intérêts de certains groupes communautaires minoritaires, Benjamin Moutou a suffisamment de recul pour dévoiler le fond de sa pensée sans se compromettre ou choquer qui que ce soit. Aussi le fait-il de telle sorte que son lecteur y songe plutôt que de s’en offusquer. Qu’il considère par exemple la langue créole comme un médium dans lequel on ne sait guère s’exprimer autrement qu’en termes vulgaires au parlement, se traduit pour lui en terme élégant comme cette langue du coeur qui n’est à ce jour qu’une pierre brute, sur laquelle les chaires de linguistiques devront encore travailler avant qu’elle ne trouve suffisamment de grâce pour entrer dans nos institutions. Compte tenu de la façon dont il écrit cette langue en page 222 et 223, il est possible de douter du fait qu’il se soit passionné pour le dictionnaire unilingue d’Arnaud Carpouran et ses étudiants linguistes, pas plus d’ailleurs que pour ceux qui ont oeuvré depuis les années soixante à sa reconnaissance. Son sujet n’est pas là puisqu’il s’intéresse à un “inextricable écheveau linguistique” envié par tant de pays monolingues…
Économie et histoire
À chacun de ses sujets, l’auteur élargit le champ de vision pour peser le pour et le contre, ou examiner une question sous divers angles. Même si elle n’énonce rien de particulièrement avant-gardiste, même si elle ne se caractérise pas par une pensée fulgurante ou un style flamboyant, cette collection de textes a le mérite de proposer une réflexion souvent documentée sur un choix très varié de sujets contemporains. Ceux-ci sont librement choisis dans la vaste hotte des sujets d’intérêt de l’auteur qui s’intéresse autant aux religions qu’à l’économie ou l’histoire : des questions éthiques avec l’euthanasie à travers le prisme des religions, aux conversions religieuses en passant par l’animisme, théocratie et laïcité, aux évolution économiques avec “la folle histoire du pétrole” et la tout aussi “folle histoire du tabac et de la cigarette”, ainsi que “la folle aventure du sucre mauricien”, aux castes d’ici et de la Grande Péninsule, à la condition de la femme, au métissage ou à la diaspora mauricienne… La jauge de ces textes est suffisamment longue pour explorer le sujet et y distiller quelques repères historiques, faits ou chiffres éloquents. La couverture a été consacrée à une gravure représentant la prise de la Bastille à Paris, en vertu d’un article sur l’impact et le vécu de la Révolution française dans la colonie qu’était l’Isle de France. Benjamin Moutou évoque aussi le traité de capitulation de 1810 dont il questionne l’honorabilité et entame cet ouvrage sur « Port-Louis, capitale délaissée » un titre qui trouvera échos chez tous ceux qui se désolent le soir de voir cette ville si morte sous les étoiles, ou encore de prendre un bain de pieds dès qu’un pluie tropicale en baigne les caniveaux obstrués…