En cette fin d’année, deux maîtres américains du thriller pour adultes, Harlan Coben et John Grisham, publient un roman pour les adolescents ; Daniel Pennac, lui, se penche sur les plus petits avec l’histoire d’Ernest et Célestine, tandis que le Suédois Henning Mankell dévoile sa face tendre dans un livre publié au Seuil Jeunesse. Michel Butor, enfin, est prêt à en découdre avec les plus petits et leur offre, à quatre-vingt-six ans, un conte dans une nouvelle collection jeunesse aux Éditions de la Différence. L’année prochaine, on annonce encore l’Israélien David Grossman et ses six histoires à lire le soir, interdites aux plus de dix ans…
Une épidémie de jeunisme aigu frapperait-elle les auteurs habitués à écrire pour un lectorat adulte? On peut se poser la question au regard des noms qui ornent les livres destinés aux enfants. Si le phénomène n’est pas nouveau, Michel Tournier a réécrit Vendredi ou la vie sauvage en pensant à de jeunes lecteurs, il s’amplifie aujourd’hui. Le livre pour la jeunesse est sorti du purgatoire dans lequel les auteurs dits «sérieux» l’avaient maintenu. Il fut un temps où l’on préférait jouer dans la cour des grands plutôt que végéter dans celle des petits. Ceux qui s’y risquaient prenaient même un pseudonyme. L’époque est révolue puisque les auteurs sautent le pas, sans complexe, de David Foenkinos à Stéphane Audeguy en passant par Olivier Adam, Agnès Desarthe ou Marie Desplechin. Le succès commercial des livres pour la jeunesse a fait sauter les derniers verrous. Non seulement écrire pour les enfants est plaisant mais cela peut rapporter gros. Alors opportunisme ou vrai désir?
Une récréation
À en croire les auteurs, c’est d’abord le plaisir qui motive cette démarche. «J’ai eu envie d’écrire une sorte d’Alice au pays des merveilles pour garçon, souligne Maxence Fermine qui vient de publier son premier roman pour enfants, La Petite Marchande de rêve (Michel Lafon). J’ai vécu l’écriture de ce livre comme une récréation entre deux romans pour adultes. Cet univers du conte m’était familier, j’ai fait cela avec un grand plaisir. J’aimerais même continuer si ça leur plaît.» L’auteur avoue s’être laissé influencer par ses filles. Avec elles, il a découvert les romans de Roald Dahl et a été rattrapé par la nostalgie de ces histoires que l’on décide de laisser aux petits quand on quitte l’enfance. Même constat chez Jean-Philippe Arrou-Vignod, qui débuta dans la collection «Blanche» chez Gallimard avant de livrer de tonitruants best-sellers à la branche enfants de la maison d’édition avec Enquêtes au collège. «Lorsque j’ai écrit mes premiers livres, pour adultes, j’avais cette nostalgie de la littérature jeunesse et le sentiment que c’était fini. Jusqu’au jour où une éditrice m’a dit qu’elle sentait dans mes textes une fibre jeunesse. J’ai écrit un roman pour eux en quinze jours avec l’impression que toutes mes lectures d’enfance revenaient d’un coup. Les mots s’ordonnaient tout seuls. J’ai découvert le bonheur qu’il y avait à alterner les deux genres qui révèlent chacun une part de ma personnalité. Mes livres pour les adultes sont en général assez sombres, ceux pour les enfants sont gais et toniques.»