« L’homme est dominé de partout, et le rôle du cinéaste c’est de rendre visible cette domination. » – Jean-Luc Godard

Avinaash I. Munohur

Tout art produit de la pensée, comme peut le faire la science ou la philosophie. Il n’y a pas de primauté d’un domaine sur un autre lorsqu’il s’agit du monde de la production des idées ; la seule différence se situant dans la nature des outils, des matériaux et des appareils avec lesquels ces idées sont produites. Un politologue peut avoir une idée en sciences politiques alors qu’un cinéaste peut avoir une idée en cinéma. La première passe par une analyse conceptuelle et critique des institutions et des pratiques politiques, alors que la seconde s’apparente plutôt à la création d’une image cinématographique. Mais le concept et l’image peuvent être issus de la même nécessité ; ils peuvent se rencontrer sur le même problème social et politique. Or, il nous semble que le film Lonbraz Kann est un excellent exemple de cela.

À travers le récit de la fermeture d’une usine sucrière, David Constantin, le réalisateur de Lonbraz Kann, exploite une idée qui devrait fortement nous interpeller: et si nous vivions dans une multiplication et dans une hétérogénéité d’espaces clos ? Et si notre vie se passait entièrement à l’intérieur de ces espaces clos ? Et si l’expérience de la vie sociale était de continuellement passer d’un espace clos à un autre ?

Avec les appareils et les techniques propres au cinéma, David Constantin semble donner corps à cette idée. Tout son film est une succession d’espaces clos ; une multiplication des espaces clos même. Nous sommes comme plongés dans un huis clos permanent, un enfermement de tous les instants qui se partage entre l’espace général de la plantation et les plus petits espaces qui la composent. Le champ de canne, l’usine, les bureaux, les habitations, la petite boutique en bordure de la plantation. Ce sont tous des espaces de vie, des espaces de travail, des espaces de socialisation propres à une plantation sucrière, car voilà bien le personnage principal de ce film : le monde de la plantation sucrière à Maurice.

 

Lonbraz Kann est ainsi un voyage au pays du sucre, à un moment particulier de son histoire : celui de son effondrement. Toute la trame narrative s’articule autour de la fermeture imminente de l’usine et du licenciement des travailleurs – fermeture qui coïncide avec la conversion des champs de canne à sucre en de luxueux projets immobiliers. Une image que l’on peut voir aujourd’hui un peu partout à travers le pays.

Le regard du spectateur est ainsi introduit dans ce monde en train de s’évanouir. Ceci est particulièrement accentué par le sentiment de latence qui habite tout le film. C’est comme si le temps lui-même était suspendu, les personnages ne faisant que passer d’un espace clos à un autre sans qu’il ne s’y passe grand-chose. Il ne s’agit pas là d’un hasard ou d’un manque de créativité de la part du cinéaste. Bien au contraire, David Constantin produit une image qui résonne fortement avec ce que le philosophe et historien des idées Michel Foucault appelait la société disciplinaire et les milieux d’enfermement.

L’essentiel des recherches de Foucault a porté sur un certain type d’organisation sociale dont il a identifié l’émergence à partir du XVIe siècle, au tout début de la grande transformation des sociétés féodales européennes – transformation qui s’est amorcée parallèlement à la période des grandes conquêtes coloniales. Cette mutation des pratiques de la souveraineté politique et de ses institutions font partie de tout un ensemble de mécanismes complexes dont l’objectif était le développement de la production, l’augmentation des richesses, la valorisation juridique et morale des rapports de propriété, l’apparition de méthodes de surveillance plus rigoureuses, l’application d’un quadrillage plus serré de la population grâce à la création d’espaces clos, ainsi que des techniques mieux ajustées de repérage, de capture et de surveillance de cette population dans ces espaces clos. Tout ceci peut se résumer en un mot : la discipline.

Et le pouvoir disciplinaire a eu besoin d’un dispositif très particulier afin de pouvoir exercer son action : les milieux d’enfermement.

Ce nouveau pouvoir aura donc besoin d’enfermer les individus afin d’avoir sur eux un moyen de surveillance et d’action quasi absolu, l’enfermement garantissant le contrôle de tout l’espace et de tout le temps de la vie. Ainsi, et contrairement aux sociétés dites de souveraineté dont l’objet était le contrôle et la sécurité d’un territoire, les sociétés disciplinaires amorcent un changement radical dans la forme, l’objet et le mode d’exercice d’un pouvoir. La forme devient celle de l’enfermement généralisé par la multiplication des milieux d’enfermement ; l’objet devient une population plutôt qu’un territoire ; et le mode d’exercice de ce pouvoir passe par la production des normes et des comportements auxquelles doivent être soumis les individus enfermés.

La prison, l’hôpital, l’asile, la caserne militaire, la plantation… Voilà quelques exemples de milieux d’enfermement faisant leurs apparitions au XVIe siècle. On développera au sein de ces milieux tout un ensemble de règles, de conduites, de normes et de postures dont l’objectif est la production d’un ensemble de comportements normatifs et normalisés. Dans l’espace de la prison, on se comporte en prisonnier. Dans l’espace de la caserne, on se comporte en soldat etc. Ces comportements – qui sont tout autant des comportements économiques, sociologiques et culturels – n’ont rien de naturels mais sont plutôt le résultat d’un travail minutieux de la discipline sur les individus enfermés. L’ « Homme moderne » ne serait ainsi rien d’autre que le résultat d’une production disciplinaire.

 

Par exemple, la plantation sucrière se divise en une multiplicité de plus petits espaces où l’on enferme les individus afin d’en régler les comportements à travers la production de conduites. Ainsi, le travailleur coupe la canne au champ le matin, se repose dans son habitation l’après-midi, socialise avec ses camarades à la boutique en soirée et interagit avec ses supérieurs hiérarchiques dans l’espace des bureaux de l’administration. Chaque espace géographique et chaque segment temporel sont soumis à un type d’action et à une fonction socio-économique précise, voilà comment le pouvoir disciplinaire produit des comportements chez les individus disciplinés. Il s’agit en quelque sorte de conduire la conduite des individus afin d’en faire les agents d’un ensemble d’actions prévisibles. Les Lumières, qui ont découvert les libertés, ont aussi inventé la discipline – discipline qui conditionne ces libertés.

Or, c’est exactement cela que nous montre Lonbraz Kann : la multiplication des milieux d’enfermement où s’exerce une discipline de tous les instants – discipline dont l’objectif est de conduire la conduite des hommes et des femmes qui vivent dans ce milieu afin d’en maximiser le rendement économique pour la production sucrière. Et c’est en ce sens qu’il s’agit d’un film politique d’une très grande force, car nous sommes introduits dans le lieu de la discipline originaire de la société mauricienne : la plantation sucrière.

L’histoire de notre pays est celle du sucre. C’est la production sucrière qui nous a menés de la colonisation à la globalisation. C’est la production sucrière qui a mobilisé les grandes diasporas d’esclaves et de travailleurs engagés, et c’est sur ce fondement sucrier que s’est construite notre société moderne. D’où le fait aussi que ce film nous montre un monde sucrier en effondrement. Le sucre n’est plus, place maintenant aux grands projets immobiliers, aux grands ensembles hôteliers, aux centres commerciaux, à la ‘privatisation’ des plages, au morcellement de notre espace océanique… Autant de nouveaux milieux d’enfermement que nous sommes en train de multiplier, et les preuves tangibles que la logique de la discipline est maintenant entrée dans une phase correspondant à une économie néolibérale et à une société de la consommation infinie.

 

Car voilà l’autre grand message politique de Lonbraz Kann : nous vivons à Maurice dans un enfermement permanent. La division du travail, la division sociale, mais aussi la logique des communautés, des ethnies, des castes, et du socio-culturel ne sont rien d’autre que l’extension de la logique de l’enfermement et de la discipline aux sphères de l’économique, du social et de la représentation politique – représentation politique devenue par là même politique des identités, ces identités n’étant rien d’autre que des normes produites par cette même discipline. On ne cesse de nous enfermer, on ne cesse de multiplier les frontières pour délimiter les espaces physiques, idéologiques et spirituels dans lesquels nous devons vivre. On nous enferme dans une religion ; on nous enferme dans une communauté ; on nous enferme dans une langue ; on nous enferme dans des pratiques économiques, sociales et culturelles dont le but est la maîtrise des comportements économiques, la maîtrise des comportements sociaux, la maîtrise des comportements communautaires etc. – maîtrises qui sont devenues absolument essentielles au contrôle politique de la population mauricienne.

Lonbraz Kann refuse ainsi de se poser comme un récit national ou comme le mythe fondateur d’une quelconque mauricianité, et c’est là toute sa force politique. Il s’agit plutôt de mettre à nu un pouvoir et sa logique qui trouvent leur source sur le milieu de la plantation sucrière, mais qui ont aujourd’hui pénétré toutes les sphères d’activité du vivant. La logique de l’enfermement se trouve ainsi au fondement même de la division sociale, communale et économique de la société mauricienne contemporaine, et Lonbraz Kann nous montre le lieu de sa genèse.

 

Avinaash I. Munohur est politologue et le fondateur du think-tank progressiste Mauritius Forward. Pour en savoir plus : www.mauritiusforward.org