Les longères de Chebel étaient composées de sept maisons et d’une salle de bains et toilettes communes initialement

Bientôt, les longères de Chebel ne seront plus alimentées gratuitement en électricité. Les sept maisons en tôle qui ont initialement abrité des sinistrés du cyclone Dina, en 2002, plongeront alors non seulement dans l’obscurité, mais leurs occupants (des squatters) s’enfonceront davantage dans la précarité, d’autant que les conditions sanitaires y sont déplorables. Des femmes y élèvent parfois seules leurs enfants. Sans emploi, elles subviennent aux besoins de leurs familles grâce aux allocations sociales.

Entre le chantier où se construisent 99 logements en béton et les longères de Chebel, il n’y a que quelques pas. Le contraste entre les deux types d’habitation est non seulement flagrant, mais aussi parlant. Mais à Chebel, précisément non loin du centre sir Gaëtan Duval où il se situe, ce chantier – où des travailleurs, y compris des étrangers, s’activent à finir le projet de la National Housing Development Company – fait partie du quotidien des résidents et se fond dans le décor du quartier. Tous les jours, Priscilla, 26 ans, et Bianca, 41 ans, deux habitantes des longères, et Stéphanie, 34 ans, une voisine qui vit dans la précarité, voient évoluer les appartements qui pourvoiront confort et aménités à leurs futurs occupants. D’ailleurs, qui sont-ils ?

Pour l’instant, personne ne connaît le profil des bénéficiaires. Mais il est plus que certain que les trois femmes n’en feront pas partie. Avec une allocation sociale d’un peu moins de Rs 5 000 mensuellement, ces mères de famille sans emploi et qui ne sont pas stables financièrement ne seront pas éligibles à un projet de logement qui requiert le paiement du loyer. Pour changer la donne afin de vivre dans de meilleures conditions, elles n’ont qu’une solution, la plus vieille qui soit, c’est-à-dire trouver un travail et percevoir un salaire. Mais ce qui est une évidence pour les uns ne l’est pas toujours pour les autres.

« Si je travaille, je perds mon allocation », dit d’emblée Bianca, mère célibataire de cinq enfants, dont quatre à sa charge. La quadragénaire, qui travaillait autrefois dans le potager d’une organisation non-gouvernementale de la région, attend que sa cadette atteigne ses 15 ans dans pas longtemps pour se mettre à la recherche d’un emploi. « Quand elle aura 15 ans, je n’aurai plus droit à l’aide sociale qui lui revient », explique Bianca. De son côté, Priscilla, jeune mère de trois enfants et qui tient dans les bras son benjamin âgé de deux ans, confie en toute franchise : « Je peux travailler. Pour cela il me faut trouver une garderie pour le petit. Ce qui va absorber une partie importante de mon salaire. Il me faut aussi trouver un travail qui me permet de m’occuper de mes enfants à leur sortie de l’école et le week-end. Je ne crois pas que je pourrai travailler tant que mes enfants seront encore jeunes. »

C’est ce petit coin à ciel ouvert qui sert de toilettes et de salle de bains aux enfants de Bianca. C’est aussi là qu’elle fait la vaisselle et la lessive

Enceinte de son septième enfant, Stéphanie promet que « c’est la dernière fois et que plus jamais » elle se fera avoir par un homme ! Sans subvention sociale, elle ne s’en sortirait pas. Il n’y a pas longtemps encore, elle travaillait dans son “snack”. Mais après quelques ennuis et sa rencontre avec un homme marié qui n’a pas tenu ses promesses de divorcer et lui donner un foyer stable, Stéphanie explique qu’elle mène un combat au quotidien pour vivre et faire vivre deux des enfants qui sont à sa charge.

Même coin pour toilettes, vaisselle et lessive

« NEF finn pase pou dir ki pou koup kouran. » La nouvelle auprès des familles des longères circule depuis plusieurs jours. Construits après le passage du cyclone Dina, les longères sont en effet connectées à l’électricité et l’eau courante (pour certaines maisons). Ces deux services sont pris en charge par la National Empowerment Foundation. Une coupure d’électricité et d’eau plongera ces familles davantage dans la précarité. Elles disent s’en inquiéter, mais sont impuissantes face à cette éventualité. D’ailleurs, c’est un peu le hasard qui les a conduites dans ces maisons occupées autrefois par des sinistrés de Dina, lesquels par la suite ont été relogés ailleurs.

À leur arrivée dans ces maisons en tôle qui tiennent grâce à des poutres en bois et renforcées par diverses manières qui relèvent du système D, les occupantes des longères ont accepté de vivre sans sanitaires. Le plus important, alors, était de s’abriter pour ne pas ou ne plus dormir à la belle étoile. Bianca et ses enfants prennent leur bain à ciel ouvert à l’extérieur de leur maison, là où la mère de famille a aménagé une niche pour le chien, un coin d’eau pour faire la vaisselle et la lessive. C’est aussi là qu’ils se soulagent quand ils en ont besoin. Sinon, les toilettes de l’école pour les enfants scolarisés d’un voisin quand c’est possible ou la nature sont des dépannages.

Avec l’aide de quelques volontaires, Priscilla a pu construire des toilettes dans un coin de sa cour. L’eau n’y est pas accessible. D’ailleurs, le bain des enfants se fait à l’extérieur. Quant à Stéphanie, les deux pièces qu’elle squatte depuis quatre mois sont pourvues de toilettes, le seul endroit d’ailleurs qui dispose d’une ouverture d’aération, hormis la porte d’entrée de sa maison. Stéphanie et ses deux filles vivent dans une maison sans fenêtres. Celles-ci ont été barricadées.

Elle a connu trop des situations pénibles, dit-elle, et vécu dans la peur pour ne pas prendre le risque de s’installer dans la maison qu’elle occupe quand l’occasion s’est présentée il y a environ un an. Bianca est d’origine rodriguaise. Mais c’est à Richelieu qu’elle a grandi et connu ses premiers déboires. Elle raconte qu’elle était une passionnée de foot, sport qu’elle a pratiqué au sein d’un club. Elle a joué dans des tournois. Mais ça, c’est le passé, regrette-t-elle. La mère de famille raconte qu’après l’échec de sa vie conjugale avec le père de ses premiers enfants, elle s’est retrouvée à la rue.

Dormir dans un jardin public  avec les enfants

« Avec mes enfants, nous avons dormi dans un jardin public pendant quelques mois ! Kan mo’nn vinn rod lakaz dan Chebel, mo’nn zwenn enn misye ki dir mwa mo kapav res kot li ek mo bann zenfan. Me aswar li rod pretex pou sey tous mwa. Mo pa dormi ditou pou mo vey mo bann tifi ziska mo resi ale. J’ai cru trouver une autre maison et un compagnon pour me soutenir. Mais là aussi je me suis trompée. J’ai eu un autre enfant. Je me suis installée chez une femme qui a voulu nous héberger, mais le problème est qu’elle avait 14 chiens qui partageaient sa maison. C’était devenu invivable. Quand j’ai appris que la personne qui vivait ici déménageait, je lui ai demandé de me céder la maison », raconte Bianca.

Cette dernière vit au jour le jour, sans trop savoir ce qu’il adviendra de l’avenir de sa famille si elle changera à nouveau de maison ou se retrouvera à la rue Dans un coin de la chambre à coucher, sur une table basse, des coupes ramenées par sa cadette, Sibella, font sa fierté. À bientôt 15 ans, celle-ci sillonne déjà le pays pour participer à des compétitions de kick-boxing et remporter ses combats (voir plus loin). Si sa soeur aînée a abandonné le sport, l’adolescente elle veut poursuivre sa passion jusqu’au bout.

Elle vivait chez son beau-père, mais des raisons familiales l’ont contrainte de chercher une autre maison. Priscilla était à peine adulte quand elle est devenue compagne, mère et sans domicile. Comme d’autres pour qui les longères de Chebel, convoitées par des familles sans logements, sont une opportunité, Priscilla y a emménagé aussitôt une maison libérée. Elle n’avait jamais connu un foyer classique, avec des parents et tout ce qui va avec. Enfant abandonnée, elle a été en placement dès l’âge de trois ans jusqu’à ses 18 ans. Elle a cru que le concubinage serait une porte vers le bonheur, la stabilité, une nouvelle vie. Mais elle a vite déchanté et est tombée dans la précarité.

Stéphanie et ses deux fillettes vivent dans une maison sans fenêtres. Celles-ci étaient déjà barricadées lorsqu’elle s’y est installée. En instance de divorce, elle a tenté, dit-elle, de refaire sa vie à quelques reprises. Mais à chaque fois, ses relations se sont soldées en échec et lui ont donné un enfant supplémentaire. Aujourd’hui, la jeune femme enceinte de sept mois se retrouve seule, sans emploi, dans une maison qui n’est pas la sienne et qu’elle aura à quitter à n’importe quel moment.