Réservoir Road, Goodlands. Nichée entre un terrain sous culture de canne à sucre et des habitations, se trouve la masure qui sert de maison à Louis et Isabelle Arlanda, âgés respectivement de 90 et 86 ans. Ce vieux couple abandonné à son sort survit dans une pièce à ciel ouvert et dépourvue d’électricité. Des trois fils qu’ont eus Isabelle et Louis, l’un est décédé, un autre souffre de déficience mentale et le dernier, également atteint de troubles psychologiques, rend visite sporadiquement à ses parents… Livrés à eux-mêmes, Isabelle étant invalide depuis une congestion cérébrale, c’est Louis qui s’acquitte de faire tourner la cuisine, donner son bain à son épouse, laver le linge… Une existence à la limite de l’imaginable pour une île Maurice moderne de 2014.
Bien qu’écrasé par toute cette misère qui s’est abattue sur ses frêles épaules ces dernières années, Louis James Arlanda trouve la force de sourire et de faire rire… Tel ces êtres qui puisent au fond d’eux une source d’énergie intarissable, dont aucune épreuve de la vie, même les plus dures, ne parviendront à venir à bout. Une petite blague n’est jamais trop loin dans la conversation avec Louis Arlanda. Bien que n’étant pas avare de propos, notre interlocuteur trahit sa condition fragile : un débit saccadé, parfois interrompu par un lapsus ou un oubli. Pas délibéré, mais presque inévitable. Le dialogue avec cet homme de 90 ans, maigrichon et tout cabossé par le grand âge, n’est pas un flot débité avec rapidité. Car même s’il ne souffre d’aucune pathologie grave, Louis Arlanda subit quand même les affres de son âge.
Une mauvaise alimentation, exécrable dirait un médecin, un manque d’hygiène de vie et d’avoir à s’acquitter de toutes les tâches ménagères, ainsi que de prendre son épouse dans ses bras pour lui donner le bain, tout cela ne manque pas d’affaiblir et de fragiliser davantage M. Arlanda. Quatre murs en béton constituent la « maison » des Arlanda : la terre en guise de sol, des murs qui n’ont jamais été crépis et donc encore moins peints… Dans cette même pièce, deux lits. Sur lesquels sont jetés, dans le désordre, des draps et des tissus sales. Sur l’un des deux lits, à peine visible tant elle est menue, Isabelle Arlanda, l’épouse de Louis James. « Fer komie banane li pa leve… », nous explique notre interlocuteur. Et d’inviter sa femme à « lever ! Guette, bann misie inn vinn rane nou visit… Leve, dir zot bonzour ! »
Allongée, comme épuisée par la vie et ses souffrances, Isabelle Arlanda esquisse un faible sourire. Son corps ne répond à aucune instruction, mentale ou verbale. « Cela fait plusieurs années que Mme Arlanda est alitée, nous informe son médecin traitant, le Dr Patrick How. Elle a eu une congestion cérébrale, ce qui a énormément affecté sa mobilité ainsi que ses facultés mentales. Elle ne parle plus depuis très longtemps. » Et comme pour confirmer les dires du médecin, les yeux d’Isabelle Arlanda pétillent de vie, à l’arrivée des nouveaux venus, dans une tentative ultime de se redresser et d’accueillir ses invités…
À ses côtés, son époux secoue la tête, résigné. Abattu. Soumis. L’homme est loin de ceux qui, voyant débarquer chez lui mécènes et volontaires. Quand, par exemple, Gérard Lepinasse, expatrié Français, « grand ami » de l’île Maurice depuis des décennies et qui depuis sept ou huit ans, s’est installé dans le pays, lui demande : « De quoi avez-vous besoin comme aide ? Comment pouvons-nous vous venir en aide ? », Louis Arlanda n’énumère pas une longue liste… « Si zot kapav zis riss enn tol, kuver nou lakaz… Li va abrite nou impe », est sa réponse.
Sans électricité
Et pourtant, il aurait besoin de tout pour transformer le lieu où il habite en logement décent : aucune lumière, puisque la maison n’est pas pourvue en électricité ; pas de plaque à gaz pour faire à manger ; des matelas complètement usés et sales ; les draps, les vêtements qu’ils portent, lui et sa femme, tous sont usés, par des lavages et les ravages du temps. Outre les deux lits, aucun meuble à signaler : une chaise, sur laquelle s’empilent leurs quelques rares vêtements. Une très vieille table, reconvertie en table de cuisine, sur laquelle on trouve des « restes » d’une ancienne plaque à gaz, inutilisable, et sur laquelle Louis a posé un « primus », cette antique lampe qui fonctionne avec du pétrole, et qui est très dangereux, compose également le décor.
Si Louis Arlanda doit baisser la tête et courber ses épaules pour s’avancer dans l’unique pièce qui constitue sa maison, ce n’est pas parce qu’il est bossu. Mais bien parce que sa maison n’ayant pas de toiture, il a rafistolé, autour d’une feuille de tôle, posée à même les colonnes qui composent l’architecture d’origine de sa maison, des sacs en plastique, des « gonis », des morceaux de tissus et autres éléments destinés à empêcher les gouttes de pluie de tremper les lits. Et eux avec…
C’est en 1979, ainsi que s’en souvient Louis Arlanda, que lui et sa femme sont venus s’installer sur ce lopin de terre de Goodlands, où ils ont démarré la construction de leur maison. Ce qui explique les quatre murs et d’autres, sis derrière ces murs : « Sa, pou mo garson so par, sa. Me li pa vini… So latet pa tro en plas… Parfoi kan li bien, li vini. Sinon, si li pe travay, li pa vini… » Notre interlocuteur raconte encore comment, durant ces années où il était « employé dan « developman » (ndr : feue la DWC, département de l’État) », et qu’il construisait sa maison, celle-ci a été « victime de la méchanceté des voisins. »
Ainsi, Louis Arlanda explique qu’« un de nos fils jouait et a, accidentellement ou par jeu, envoyé une pierre qui est tombée dans la cour des voisins. J’avais, à cette époque-là, déjà posé les fils électriques destinés à alimenter la maison en courant. » Mais, un jour, se souvient encore le vieil homme, « zot inn met dife dan lakaz la… Ala tou inn brile ! Narien pann reste… » Cet épisode et d’autres problèmes survenant à la même époque — de leurs trois fils, Lindsay, Pierre et Alain, l’un est décédé, un est atteint de troubles psychologiques et interné et le dernier « ne jouit pas, non plus, d’une excellente santé mentale » — le couple Arlanda n’a connu que « souffrans lor souffrans… »
« Monn avoy promene ! »
Quand Isabelle Arlanda est victime d’une congestion cérébrale, ce qui la rend invalide et lui fait perdre ses facultés mentales, il y a quelques années, la situation s’aggrave. Certes, étant enregistrés à la Sécurité sociale, Louis et Isabelle Arlanda sont automatiquement, passé leurs 75 ans, bénéficiaires d’un suivi médical à domicile par les médecins constituant un board au sein de ce ministère. Ce qui n’a pas empêché Louis Arlanda de solliciter l’aide de ce même ministère, par exemple, « pour avoir une ceinture afin d’aider Isabelle à se lever du lit, quand je dois lui donner son bain ». « Hélas, mes tentatives ont échoué… On m’a dirigé vers tel bureau, puis vers tel autre bureau… » Au final, lâche-t-il, agacé, « zot zoue ping-pong ek moi… Enn vye dimounn, tousel ek fatigue. Monn avoy promene ! »
Du coup, chaque jour, entre aller chercher un morceau de pain ou un peu de riz, un peu de poulet ou de viande, et revenir, pour se faire à manger, mettre le riz à cuire, laver le linge, Louis Arlanda se fait un devoir de prendre Isabelle dans ses bras, la mener à l’extérieur, où il aura ramassé et fait chauffer un peu d’eau, pour lui donner son bain… Car les Arlanda n’ont pas de salle de bains. C’est à même la cour, sans aucun barrage, ni en bois ni en tôle, qu’il donne son bain à son épouse.
Isabelle ne pouvant pas marcher, il doit la soulever de son lit et la prendre dans ses bras, tel un bébé, pour cela. Notre interlocuteur explique que « pena la fors mem, mai ki pu fer ? Momem mo bizin rode la fors… Pa fasil. Tulezur pa parey… Ena fwa, la sante pa bon… » De plus, confie-t-il, « personne ne veut me donner un coup de main. Une fois, j’avais proposé à une femme de venir nous aider, dans l’espoir qu’elle pourrait m’aider pour donner son bain à ma femme et faire un peu de vaisselle. Mais quand elle est venue et qu’elle a vu l’état de notre maison, le fait qu’il n’y ait pas de sol, pas de peinture sur les murs, pas de toit… Elle a préféré s’en aller. Dimounn delika… Zot pa pou aksepte lav linz mo madam, si par examp linn fer pipi ladan… » Résigné mais pas négatif, Louis Arlanda soutient : « C’est donc moi-même qui dois tout faire… Mo pa delika moi. » Et de désigner les cuvettes, la brosse et la fameuse « roche laver » dans la cour qui servent à cela…
Des jours, des semaines, des mois et des années se sont écoulés. Louis et Isabelle Arlanda ont continué à survivre, en dépit de tous ces obstacles. N’ayant personne sur qui compter, ni à qui demander de l’aide, puisque certaines portes auxquelles Louis Arlanda est allé frapper se sont refermées, sans aide, le couple a pris le parti de tirer ses derniers jours, au gré des saisons, des fortes pluies, des chaleurs torrides, des cyclones et des grands vents.