Ludovic Matombé a fait partie des premiers élèves de l’Atelier Mo’Zar. Il est devenu un des saxophonistes les plus respectés du pays et a collaboré avec les principaux artistes et groupes de Maurice. Mais après un brillant parcours, il pense désormais à l’exil. La musique ne le faisant plus vivre…
Commençons par un air connu. Pourquoi pas cette mélodie popularisée par le thème musical du célèbre dessin animé La panthère rose ? Que ce soit celle-là ou une autre, il n’y a rien de compliqué, du moment que l’on respecte les règles, souligne Ludovic Matombé. Cette base posée, la leçon improvisée à l’ombre d’un arbre à côté du débarcadère de Pointe aux Sables peut se poursuivre. “Il y a un élément primordial à se mettre en tête. On n’est pas obligé d’en faire des tonnes en jouant plein de notes. Ça, c’est la première chose que j’explique toujours à mes élèves.”
Ce principe, il l’a appris auprès de ceux qui l’ont accompagné dans ses premiers pas au saxophone. José Thérèse sera plusieurs fois cité dans la conversation, mais Ludovic Matombé veut aussi se souvenir d’Ernest Wiehé, de Noël Jean, de Philippe Thomas et de tous ceux qui l’ont montré où mettre les pieds pour avancer.
Ten Pieces et les autres.
À 30 ans, il est considéré comme l’un des saxophonistes les plus talentueux dans le domaine musical mauricien. Son souffle a enrichi plusieurs albums et morceaux produits durant ces dernières années. Citons, en guise de référence, des oeuvres de OSB, Windblows, Cassiya, Natir, Fight Again… “Des albums, il y en a eu beaucoup. J’aurais du mal à les citer.”
En sus du monumental Ten Pieces d’Ernest Wiehé, des grandes sorties de l’Atelier Mo’Zar et autres événements reggae, séga ou jazz, son nom a été associé à plusieurs projets, y compris dans le circuit hôtelier. S’étant singularisé par son jeu, Ludovic Matombé a également été invité à La Réunion et en Europe, où il a tutoyé des pointures de la scène jazz. Jusqu’à la période des vaches maigres, il était aussi l’un des saxophonistes les plus appréciés dans le circuit hôtelier.
Cuivre et noir.
Le parcours est honorable. Mais l’homme au saxophone noir et cuivre a toujours préféré demeurer discret et humble. “On peut avoir les plus grandes techniques, mais l’important demeure le son produit”, dit-il, en montrant le bec de son instrument. “Tout commence ici”, confie-t-il, en faisant tournoyer l’objet entre ses mains, marquées par les efforts faits sur le chantier de construction où il a dû se faire embaucher pour survivre. Car la musique, en temps de crise, ne fait plus vivre l’homme.
Mais la flamme et le goût du partage ne l’ont pas quitté. “Il faut savoir où poser les dents, où mettre les lèvres. Après, on apprend à souffler pour produire le son. Pour y arriver, il faut beaucoup pratiquer”, poursuit Ludovic Matombé, en fixant le bec au saxophone.
Un Mozart de Roche Bois.
En 1998, à ses débuts dans l’Atelier de Roche Bois, Ludovic Matombé est nourri à la musique classique et contemporaine, s’abreuvant d’un répertoire allant des oeuvres du compositeur allemand Jean-Sébastien Bach (1685-1750) à ceux du saxophoniste alto américain Charlie “Bird” Parker (1920-1955). Depuis, il se nourrit d’un cru tout aussi raffiné où s’entassent, pêle-mêle, les oeuvres de John Coltrane, Sonny Rollins, Chris Potter et autres références du saxophone. Bien entendu, il connaît aussi Pink Panther, le grand classique d’Henry Mancini (1924-1994), qu’il a souvent interprété. “Ce morceau est très simple. Il ne contient que quatre notes et bouge avec la même rythmique”, rassure-t-il, histoire de faire comprendre que ce n’est peut-être pas aussi compliqué que ça, le saxophone.
Mais tout aurait été trop simple si on s’arrêtait à la maîtrise de la technique et de la théorie pour se dire musicien. La même logique se retrouve en dessin, par exemple : “Demandez à plusieurs enfants de dessiner un bol. Vous n’aurez jamais deux dessins identiques. La différence viendra dans la manière dont ils s’y attaquent. En musique également, il y a des particularités et des spécificités qui différencient les uns des autres.” Des critères définissant le talent.
Histoire de sax.
La famille des saxophones conçue par Adolphe Sax et brevetée en 1846 comprenait quatorze tailles, dont sept sont utilisées aujourd’hui. À 16 ans, Ludovic Matombé ignore tout de ce bien étrange instrument que José Thérèse lui présente alors dans les locaux de l’Atelier Mo’Zar. Plusieurs modèles sont placés devant lui, et il en choisit un.
L’adolescent de Baie du Tombeau s’est retrouvé dans cette école parce qu’un son entendu sur l’album Freedom in the Groove l’a intrigué. Il se renseigne et on lui parle de José Thérèse. C’est l’un des rares maestros qui a la volonté et la patience pour répondre à la curiosité musicale des enfants du ghetto. Il apporte à Ludovic la réponse recherchée et le met sur la voie de Joshua Redman, l’auteur de l’album que lui a offert sa mère. Un cadeau dont elle n’a pas mesuré l’importance qu’il aura dans la vie de son fils.
Mélodie du bonheur.
L’Atelier Mo’Zar en est alors à ses balbutiements. Ce projet a été imaginé pour offrir une bouée aux enfants des banlieues de Port-Louis, grâce à la musique. Une telle occasion ne peut mieux tomber pour Ludovic Matombé. “Si je ne m’étais pas retrouvé là, j’aurais sans doute connu le même destin que certains des amis que je fréquentais à cette époque. Comme eux, j’aurais aussi connu la prison ou la drogue. Je n’aurais pas connu la musique, la scène, les beaux habits…” Dans ce pays où l’égalité des chances n’est souvent qu’un slogan, certains sont condamnés d’avance parce qu’ils sont nés dans ces endroits exclus des projets de développement. “Quand tu vis dans une cité, les choses ne sont pas toujours très simples. Tu dois savoir faire des choix et survivre. J’estime avoir eu de la chance.”
José Thérèse fera de lui un des héritiers de Mozart et lui inculquera le sens de la responsabilité, du savoir-vivre et de la discipline. “Nous ne venions pas là-bas uniquement pour jouer. Nous apprenions aussi la vie.” Progressant rapidement dans son apprentissage, il passera brillamment ses examens de la Royal School of Music et commencera tôt dans le circuit hôtelier. Ses mentors miseront sur ses aptitudes pour lui ouvrir d’autres portes. Ludovic Matombé sera aussi enseignant au Conservatoire Frédéric Chopin grâce à Dean Nookadu.
Fausses notes.
Aujourd’hui, l’air de son conte devient mélancolique. Il prend des teintes sombres lorsque s’élèvent ces notes gorgées d’amertume, qui frisent le désespoir. Vivant désormais à Pointe aux Sables, c’est souvent seul, à l’ombre des arbres qui abritent les pirogues, que le musicien peut se faire entendre. “Dans les hôtels, ils ont subitement cessé de faire appel à nous. Je n’ai plus de travail. J’attends que l’on m’appelle pour un remplacement. Nous sommes désormais plusieurs professionnels dans ce cas.”
Puisqu’elle se loue au rabais, la médiocrité connaît des jours meilleurs. Pas la qualité, ni le talent. Ludovic Matombé s’est converti dans la construction. “Mais je n’ai aucun complexe et je continue à jouer. Quand je passe avec mon vélo et mon saxophone, je m’arrête souvent ici pour accompagner ceux qui jouent de la guitare.”
Fusion.
Les marques d’usure ont commencé à marquer son instrument. Le musicien en est fier. Ce Selmer, Ludovic Matombé l’avait obtenu après un accord avec José Thérèse lorsqu’il est rentré de La Réunion. Son mentor estimait que son protégé avait changé de catégorie et qu’il méritait un instrument adapté à son talent. Depuis, c’est dessus qu’il joue et compose. “Je me retrouve davantage dans un style fusion. D’ailleurs, à Maurice, les puristes qui évoluent exclusivement dans le registre jazz sont rares.” En 2011, il a procédé à des enregistrements en studio. Mais faute de fonds, il n’a pu lancer l’album qu’il espérait.
Dans son milieu, certains ont fini par déposer les armes et ont abandonné. Ludovic Matombé, lui, veut persister : “Je ne peux pas concevoir d’arrêter la musique. Mon saxophone fait aujourd’hui partie intégrante de ma personne. Si j’arrête, je ne serai plus le même. Ce serait comme une amputation.” L’homme envisage de partir, comme les autres talents qui évoluent aujourd’hui sous d’autres cieux. “Ce ne sera pas de gaieté de coeur, mais mon pays ne m’offre plus d’autre choix.”
Bientôt, Pink Panther ne résonnera plus sous les arbres de Pointe aux Sables…