FIROZ GHANTY

La réaction mécanique prévisible, c’est la résurgence du fascisme et des extrêmes-droites partout en Europe au cours des dernières décennies avec les invariants de leur doxa idéologique traditionnelle, antisémitisme, populisme, homophobie, nationalisme, racisme, xénophobie, suprémacisme blanc, détestation hystérique de l’Idée d’Europe, de l’Euro, des Droits de l’Homme, simplisme rhétorique pour l’enfermement et l’isolement identitaire, politique et économique dans un capitalisme national primaire. Avec en plus le discours hallucinatoire anti-immigration, anti-Establishment et anti-élite et bien sûr le renouveau de la haine viscérale de l’Arabe, du musulman et de l’Islam, vieil archétype revisité des Croisades. La violence politique est aussi un des composants intrinsèques de l’extrême droite, même si à certains moments de son histoire elle la met en veilleuse pour donner une image de façade plus acceptable, ce que les médias appellent la dédiabolisation.

Deux situations récentes confortent la thèse d’une prise du pouvoir de la Pensée par l’extrême droite en Europe. Premièrement l’erreur politique de François Hollande au moment du débat sur le Mariage pour Tous, sans encadrement sur un sujet de société sensible, il donne le prétexte à une montée en première ligne et crée les conditions d’une structuration politique formelle des catholiques ultras, antirépublicains anti laïques, fanatiques de la cellule familiale monogame et hétérosexuelle. Deuxièmement, l’incendie de la Cathédrale de Notre Dame de Paris a donné lieu à deux types de discours, d’abord instiller le doute sur sa nature accidentelle, puis la remise en cause de la capacité de l’État à entretenir et à protéger le patrimoine architectural chrétien, dont il est le dépositaire par la Loi de 1905 de la Séparation de l’Église et de l’État, pour tenter d’ouvrir des discussions sur le bien-fondé de la loi à ce chapitre, poser l’éventualité de son abrogation et partant questionner la laïcité. Certains intervenants évoquent les racines chrétiennes de la France (et de l’Europe) et le renouveau de la Foi, accusant d’anticléricalisme toute critique sur le financement de la reconstruction.

Derrière l’extrême droite actuelle, il y a le vieil extrémisme congénital européen qui remonte à bien plus loin qu’Hitler et Mussolini qui lui avait donné de la visibilité et les capabilités opérationnelles. C’est la fin des monarchies de Droit Divin qui donnent naissance à un mouvement qui se veut traditionaliste, réfugié dans des valeurs dites naturelles, un catholicisme ultra qui refuse la modernité.

L’élection de Donald Trump, bâti sur ses tweets irrationnels, les fausses informations, les mensonges, les manipulations et sa haine de la presse confortent les populistes. Le Brexit s’est construit sur une promesse opportuniste de David Cameron de tenir un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Europe lors de la campagne électorale de 2015 pour sa réélection et l’engagement de démissionner s’il perd. Le référendum est organisé en 2016, les anti-européens avec Nigel Farage de UKIP en tête gagnent en manipulant les électeurs avec de fausses informations à travers les réseaux sociaux. La gestion catastrophique du Brexit par Theresa May et la crise politique qu’elle provoque, si elle n’encourage pas la sortie de l’Europe renforce néanmoins le camp des populistes. C’est une fin de partie, sûrement provisoire comme l’enseigne l’Histoire, pour l’Europe qui se pensait unifiée, pacifiée et prospère.

Manifestation de certains membres de l’extrême droite à Milan en 2018 (AFP)

L’isolationnisme et le protectionnisme de Trump remettent en question l’équilibre politique, commercial et militaire du monde parce qu’il désengage partout les États-Unis, de la défense de l’Europe, Des accords et traités qui régulaient les relations internationales dans un ordre généralement consenti et respecté. Il devient de fait la caution internationale de tous les extrêmes partout dans le monde, de Bolsonaro au Brésil à RecepTayyip Erdogan en Turquie, en passant par les Duterte aux Philippines, Narendra Modi en Inde, Matteo Salvini en Italie, etc.

La probabilité que l’extrême droite prenne le pouvoir dans l’UE en mai, malgré ses orientations, ses contradictions internes et ses divergences de fond nombreuses, est une tendance lourde. L’UE est sur le point de bascule, elle est déjà à l’Agonie, elle n’a aucune réponse aux questionnements, aux peurs des peuples face à l’avenir bouché. Pour tenter de freiner le nationalisme et le populisme fascisants, les partis de droites classiques épousent leurs thèses. Presque partout dans le monde l’extrême-droite et les Démocrates Autoritaires, sont au pouvoir ou au seuil du pouvoir. Le PPE, Parti Populaire Européen, regroupant les partis de droite classique, se démarquaient des extrêmes, mais certains de ces extrêmes sont dans ses rangs, et, pour tenter de tracer une ligne rouge, il y a eu le vote inédit de l’exclusion du hongrois Viktor Orban et son parti, qui vont naturellement rallier l’extrême droite. Les partis conservateurs fortement droitisés rejoignent l’extrême droite sur certains sujets, dont l’immigration. Le Cordon Sanitaire face à l’extrême droite s’est largement effacé avec les coalitions au pouvoir dans certains pays. Quand l’extrême droite hurle à l’invasion, (Alain Finkielkraut, philosophe islamophobe français, parle de grand remplacement), que certains pays de l’Europe de l’Ouest refusent d’accueillir des migrants en perdition dans le Cimetière Méditerranéen, sauf si ce sont des Chrétiens d’Orient, que ceux de l’Est ferment leurs frontières, la France, éternelle donneuse de leçon d’humanisme, en fait autant en fermant ses ports, mais en catimini. Et quand l’Allemagne de Mme Merkel, toujours mal avec son Histoire, ouvre les portes aux réfugiés, l’AFD, Alternativ Für Deutschland, l’extrême droite s’y engouffre. Elle est désavouée aux législatives, tellement qu’elle est poussée vers la sortie.

Emmanuel Macron arrive à la Présidence Française avec un quart des voix exprimées pour lui au premier tour, plus celles reportées au second tour pour contrer le Front National. C’est une victoire par défaut. Victoire minoritaire. En Marche est un populisme lisse qui fait sien le discours centriste, « ni droite, ni gauche », « pour un nouveau monde contre l’ancien », dans les faits c’est le projet libéral de réformes structurelles dures et la poursuite du quinquennat de l’ancien Président Sarkozy par la démolition des syndicats, des services publics, des acquis sociaux et des entreprises publiques. Macron bénéficie de circonstances favorables, d’abord avec le reniement du Président Hollande à son programme social-démocrate en cours de mandat et les guerres fratricides qui entraînent la déliquescence du Parti Socialiste; La France Insoumise de Jean Luc Mélenchon en reconstruction d’une Gauche Radicale n’est pas encore prête à prendre le relais, ensuite les déboires de la droite à la veille de la présidentielle et le ras-le-bol de l’électorat face à des partis qui n’offrent ni avenir et ni progrès. Macron trouve l’espace pour échafauder sa stratégie de conquête du pouvoir. On comprendra trop tard qu’en Démocrate Autoritaire, il doit tuer les institutions sociales et démocratiques bourgeoises de la Ve République en concentrant tout le pouvoir politique au sommet de l’état, ouvrant un boulevard au libéralisme. Les syndicats et la Gauche diminuée n’arrivent pas à l’arrêter, ce sont les Gilets Jaunes, cette fraction lumpenprolétaire, quoiqu’on puisse en penser, qui mettent le coup d’arrêt à ses réformes.

Il pensait qu’avec la Chancelière allemande, dans un axe Paris-Berlin de droite rénovée, soumettre toute l’Europe. Angela Merkel est sur le départ et lui, affaibli et renvoyé à son pré carré électoral du premier tour de la présidentielle, il n’est plus en capacité de provoquer l’effet d’entraînement nécessaire pour endiguer la progression de l’extrême droite et encore moins regrouper la droite centriste européenne. Il se pose en dernier rempart contre l’extrême droite à l’échelle de l’Europe, il clive encore plus la scène politique. Au plan européen il a perdu toute crédibilité et à l’international il n’est rien face à Trump et Poutine. Il faut noter qu’avec l’inflation du langage politique, c’est paradoxal qu’un Emmanuel Macron Démocrate Autoritaire, puisse se poser en progressiste.

L’extrême droite européenne a voulu longtemps détruire l’UE. Elle a changé de tactique, elle pratique maintenant l’entrisme. Elle a compris qu’elle doit prendre possession de l’Union, pour cela il faut le regroupement de toutes ses sensibilités, construire une force déterminante, capable de la refaçonner et influer sur le monde. Elle est pour les avantages qu’elle procure, mais parallèlement foncièrement engagé pour le développement séparé sur la base de la souveraineté et l’indépendance nationales, pour éliminer les standardisations des normes, le démantèlement des mécanismes, instruments et outils faits pour uniformiser les lois et réglementations communes, limiter les pouvoirs et prérogatives des institutions, pour le rétablissement des frontières intérieures et la fermeture de celles de l’extérieure, l’interdiction de l’immigration, le remplacement du droit du sol par le droit du sang, arrêter le regroupement familial, appliquer la déchéance de la nationalité de personnes d’origines étrangères pour délits criminels et leurs expulsions, éliminer l’asile politique, l’expulsion systématique de personnes en situation irrégulière, limiter l’accès aux services sociaux de personnes d’origines étrangères, la remise en cause des Droits de l’Homme, etc., etc.

La recomposition géopolitique, depuis l’implosion de l’URSS et la dislocation du Bloc de l’Est, a changé l’équilibre bipolaire qui régissait le monde. Elle se réarticule autour de trois pays dits émergents, la Chine, l’Inde et la Russie. L’Europe s’est montrée incapable de contenir la Russie en Syrie et en Crimée. Puissances nucléaires depuis longtemps, ces pays sont désormais des superpuissances économiques et technologiques qui s’étendent face à une Europe en recul, impuissante et lâchée par les États-Unis en repli. Dans cette configuration nouvelle, les pôles contradictoires de pouvoirs, d’intérêts et de décisions se sont déplacés et démultipliés. Une Europe d’extrême droite malgré certaines convergences d’intérêts et d’idéologies avec les autres extrêmes dans le monde, en confrontation pour sa survie dans un contexte de guerre économique sans merci où les accords et traités internationaux sont défaits, avec son aura culturelle et intellectuelle perdue, reléguée en puissance militaire de seconde catégorie, elle aura définitivement perdu toute prééminence. Elle entraînera avec elle dans sa chute les pays qui dépendent d’elle.

Nous sommes à une période charnière de l’Histoire de notre Monde, personne ne peut prévoir à quoi aboutira cette transition longue. Période de glaciation fasciste ou sursaut humaniste ? L’Histoire ne se répète pas, mais la situation actuelle permet un parallèle avec l’entre-deux-guerres en Europe, les Années Trente, ces Années Folles précédant la grande crise, la montée des périls et ses retombées planétaires. On retrouve d’un côté l’insouciance d’une minorité fortunée s’autorisant tout, s’évadant et vivant hors du réel et de l’autre le Drame nouant la grande majorité engluée dans la réalité liberticide, mortifère et anxiogène, aggravées par les réseaux sociaux des fausses informations, des fake news, de l’infox. Le pire est peut-être à venir, parce que le système économique libéral de fuite en avant du productivisme, de la consommation, en plus des dérèglements climatiques, nous mènent au Chaos.

FIN

Ce 3 mai 2019

Cascadelle,

Beau-Bassin