Le dernier rebondissement dans l’enquête sur des saisies d’héroïne, d’une valeur marchande de Rs 2,5 milliards, soit les 135 kilos du 9 mars, les 20,3 kilos du 24 mars et les deux kilos du 25 mars respectivement, constitue un coup dur pour la profession légale. Avec l’interrogatoire Under Warning de Me Rex Stephen, vendredi, et une menace d’inculpation provisoire sous la section 3 de la Financial Intelligence and Anti-Money Laundering Act pesant sur lui,  l’Independent Commission Against Corruption (ICAC) a placé des membres de la profession légale sous couvre-feu. En début de semaine, le commissaire de police, Karl Mario Nobin, devra décider s’il exercera ou non ses Powers of Arrest sur la base du dossier à charge soumis depuis vendredi dernier. Mais ce ne sera pas tout, car les limiers de l’ICAC comptent maintenir la pression en convoquant pour interrogatoire formel deux autres membres des Astor Law Chambers, ayant bénéficié de ce paiement en avance de Legal Fees pour un montant de Rs 1,5 million. Sur un autre plan, la Commission d’enquête sur la drogue, présidée par l’ancien juge de la Cour suprême, Paul Lam Shang Leen, met la dernière main à une première liste d’une dizaine de membres du barreau, dont au moins deux Seniors avec des liens des plus étroits avec le pouvoir politique en place. Les convocations ne devront intervenir qu’une fois l’étape de l’audition des Prison Officers aura été bouclée. D’autre part, les confessions du Customs Clerk et directeur de Kun Manangement INT Ltd, Navind Kistnah, aussi connu sous le nom de  Kunal Ramchurn, l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU), devra entamer une nouvelle phase dans les jours à venir. Ce Star Witness-In-Waiting se prépare à faire état de ses contacts à la douane pour faire accélérer les procédures de dédouanement des conteneurs à leur débarquement.
Indépendamment de la présence de Me Stephen dans les locaux de l’ICAC au Reduit Triangle, le dossier de la lutte contre la drogue était à l’agenda des délibérations du Conseil des ministres de vendredi dernier. Ainsi, les membres du gouvernement ont été informés du projet d’élaboration d’un National Drug Control Master Plan. Cette démarche sera mise à exécution avec l’assistance technique de l’United Nations Office on Drugs and Crimes. L’objectif du gouvernement est de pouvoir disposer d’une approche intégrée dans la lutte contre la prolifération du trafic de la drogue à Maurice.
Sur fond d’une guerre de provocation engagée par le Premier ministre, Pravind Jugnauth, contre le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, au sujet d’une éventuelle Private Notice Question (PNQ)  à l’Assemblée nationale sur le fléau de la drogue, les ministres ont été tout simplement informés que d’autres arrestations du genre Navind Kistnah sont à prévoir dans les jours à venir. « Le Premier ministre n’a pas voulu être plus précis. Il a préféré garder les détails pour lui-même dans la conjoncture et cela pour des raisons qui ne sont qu’évidentes », ont fait comprendre à Week-End des sources ministérielles autorisées après la réunion du Conseil des ministres de vendredi.
Presque en même temps, la confirmation de la présence de Me Rex Stephen dans l’Interrogation Room du QG de l’ICAC pour une première séance d’interrogatoire Under Warning au sujet des connexions avec le prisonnier Peroumal Veeren, condamné à une peine d’une trentaine d’années de prison pour trafic de drogue, avait eu l’effet d’une bombe au sein de la profession légale. D’ailleurs, le président du Bar Council, Jacques Tsang Man King, n’a pas hésité à faire le déplacement pour se rendre à l’étude de Me Stephen en vue de se rendre compte de la situation de manière personnelle.
Depuis la dernière semaine d’avril, l’ICAC a constitué une escouade en vue d’élucider une transaction financière d’un montant de Rs 1,5 million entre le dénommé Peroumal Veeren et l’étude de Me Stephen, un de ses avocats attitrés. Ce transfert en argent liquide avait été exécuté le lundi 24 avril sur ordre du parrain des parrains, actuellement en Solitary Confinement à la prison de Beau-Bassin. Toutefois, dès la fin de la semaine, l’ICAC était déjà sur la piste des principaux protagonistes dans cette affaire.
Une petite armoire fermée à clé
Ce jour-là, le Legal Clerk des Astor Law Chambers, Nawaz Aboobakar, devait subir un long interrogatoire serré au sujet de ce versement en liquide avec pour source Peroumal Veeren. Les explications de ce Legal Clerk sont que dans un premier temps, un homme, faisant partie du panel de « jockeys » du caïd Veeren, avait téléphoné pour informer officiellement de ce paiement pour des cas criminels à venir contre lui et ses proches. Effectivement, au jour et à l’heure convenus, une femme s’était présentée à l’étude de Me Stephen pour remettre le montant annoncé. Presque tout de suite après réception de l’enveloppe contenant l’argent, le Legal Clerk devait recevoir un nouvel appel téléphonique, avec une voix masculine à l’autre bout du fil, pour la confirmation de l’affaire. Avec de tels éléments versés dans le dossier à charge, les enquêteurs de l’ICAC, en consultation avec le directeur général, Navin Beekarry, devaient entériner la décision de la convocation pour interrogatoire formel de Me Rex Stephen.
Nawaz Aboobakar a également fourni des détails à l’ICAC sur ce qu’il est advenu à cette somme, soit la plus grosse partie remise à Me Stephen et également assurant le paiement des Fees entre Rs 50 000 et Rs 250 000 entre deux autres avocats, Mes Panchoo et Marie, faisant partie de l’étude. Un troisième avocat d’une autre étude aurait également été payé de ces mêmes fonds. L’audition de ce Legal Clerk par l’ICAC s’était déroulée dans la discrétion la plus totale le mercredi 26 avril en vue de ne pas porter atteinte à l’intégrité de l’enquête.
Puis, pendant toute la matinée en présence de son homme de loi, Me Gavin Glover, Senior Counsel, Me Stephen fut confronté à ces éléments accablants et des infractions à la section du 14 de la Financial Intelligence and Anti-Money Laundering Act, car les hommes de loi font partie de la catégorie des Relevant Professions avec obligation de vérifier les Sources of Funds.
Me Stephen devait faire comprendre qu’une partie de ces fonds devait être utilisée pour les frais dans un cas logé par Peroumal Veeren aux Nations unies. Il devait concéder aux limiers de l’ICAC que « ce paiement en liquide n’était pas normal » et qu’il avait l’intention de « raise a Suspicious Transaction Report » au terme de la loi contre le blanchiment des fonds. Il a ajouté qu’il était également disposé à remettre à l’ICAC le reste du Rs 1,5 million, qui n’a pas été dépensé. D’où la décision d’une descente des lieux dans les Astor Law Chambers à Port-Louis. Après un premier constat, des enquêteurs de l’ICAC devaient relever la présence d’une petite armoire fermée à clé. Dans un premier temps, la clé fut déclarée introuvable, mais fut subséquemment retrouvée dans la poche de la veste de Me Stephen.
Dans cette armoire avaient été placées Rs 748 500 en coupures de Rs 500 et de Rs 1 000, des Rs 1,5 millions du 24 avril dernier. L’argent fut saisi par l’ICAC à des fins d’enquête. Entre-temps, l’ICAC a soumis un rapport officiel au commissaire de police, Karl Mario Nobin, en vue de l’arrestation et l’inculpation provisoire pour délit de blanchiment de fonds de Me Stephen et du Legal Clerk Aboobakar.
« Severe Warning » à l’ensemble de la profession légale
Une décision dans un sens comme dans un autre, notamment après des consultations avec l’Office of the Director of Public Prosecutions est attendue en début de semaine. Dans d’autres High Profile Probes de l’ICAC, le commissaire de police avait préféré laisser les enquêtes suivre leurs cours sans se prononcer sur la demande d’inculpation provisoire jusqu’au rapport final au DPP. L’exemple le plus flagrant demeure le traitement accordé au ministre Vishnu Lutchmeenaraidoo dans le cadre de l’opération Goldfinger. De son côté, l’ICAC poursuit sur sa lancée avec la convocation de Mes Panchoo et Marie pour interrogatoire dans cette même affaire dès le début de la semaine.
Que ce soit au sein de la profession légale ou au niveau des enquêtes initiées du côté de l’ADSU, de l’ICAC et même de la commission Lam Shang Leen, le cas Stephen est perçu comme un « Severe Warning » administré à l’ensemble de la profession légale quant à ce qui pourrait survenir lors des prochaines étapes de la lutte contre la drogue. Il n’est un secret pour personne que la commission d’enquête sur la drogue est déjà en présence d’une liste de membres du barreau, dont les visites égulières à la prison et leurs contacts au sein de l’univers carcéral suscitent des interrogations.
Au moins une dizaine d’entre eux, dont les noms sont connus, pourront difficilement échapper à des auditions devant la commission Lam Shang Leen. C’est ce qu’affirment des sources autorisées, qui n’hésitent pas à soutenir que parmi se trouvent deux VVIP’s avec des attaches politiques majeures avec l’Hôtel du gouvernement. L’étape des convocations ne devra être franchie qu’une fois le gros des Prison Officers, soupçonnés de faire partie du réseau de complicité avec des parrains de la drogue en prison, aura été entendu.
En dépit du coup de l’ICAC de la fin de la semaine, la Commission d’enquête sur la drogue n’envisage nullement de se départir de son calendrier initial, préférant compléter autant que possible les dossiers contre ces avocats avec la possibilité que ces auditions, annoncées depuis le début de cette année coïncident avec la présentation du prochain budget à l’Assemblée nationale .