Alors que des collèges d’État nationaux s’apprêtent, théoriquement, à changer de profil en marge du Nine-Year Schooling, les enseignants des collèges catholiques sont contre l’idée de convertir certains de leurs établissements en académies. Leur syndicat, la Secondary and Preparatory School Teachers and other Staff Union (SPSTSU), est catégorique à ce sujet. Lysie Ribot, la présidente du syndicat, demande même aux autorités de l’éducation catholique de ne pas mettre les enseignants au pied du mur en leur imposant un choix qui n’est pas le leur. La conversion des collèges catholiques en académies, selon le syndicat, irait à l’encontre de l’identité et de la mission de ces établissements confessionnels.
Alors que différents acteurs du secteur éducatif manifestent leurs opinions sur le Nine-Year Schooling, votre employeur, le Bureau de l’éducation catholique (BEC), est plutôt silencieux. Quel est votre avis sur ce silence ?
 Après consultations, nous, les enseignants qui sommes aussi au syndicat, avons préparé un document complet pour l’envoyer au ministère de l’Éducation, au BEC, à l’association des recteurs, la PSSA… Bref à tous les stakeholders. Effectivement, le BEC avait dans un premier temps, et par l’entremise de sa directrice Gilberte Cheung, décrété qu’il était d’accord avec le Nine-Year Schooling. Mais lorsque nous avons rencontré les trois responsables de l’éducation catholique, c’est-à-dire les Lorette, les Filles de Marie et le diocèse, et que nous leur avons exposé nos réserves, nous ne les avons plus entendus. Est-ce qu’ils sont pour ou contre la réforme ? Nous n’en savons rien. La question reste entière. Il semblerait que le manque de communication du côté du ministère ait, malheureusement, aussi gagné les autorités catholiques.
Pendant ce temps, la ministre de l’Éducation, Leela Devi Dookun-Luchoomun, communique et laisserait comprendre que le BEC adhère à la réforme, alors que celui-ci est en train de mettre en route son projet éducatif Kleopas….
 Quand nous avions soulevé la question de la réforme avec le BEC, on nous a répondu que rien n’avait été décidé. “Nous verrons”, c’est ce qu’on nous a dit. Pour l’instant, ils sont pris par Kleopas. Quoi qu’il en soit, nous sommes dans le flou total quant à l’avenir de nos collèges et de nos personnels.
Le projet Kleopas pourrait-il s’inscrire dans la réforme à venir sans lui faire obstacle ?
 Je ne pense pas que le projet Kleopas soit un obstacle à la réforme. Nous avons été appelés par Mme Cheung et le père Romaine, deux des responsables de l’éducation, qui nous ont présenté le projet Kleopas. Lors de cette présentation, nous avons exprimé pas mal de réserves portant sur l’éducation, les écoles… On nous a dit qu’on prenait nos réserves on boardet qu’on nous rappellerait avant la promulgation du plan final de Kleopas.
Pouvez-vous être plus précise sur la nature de vos réserves ?
 Je ne peux en dire davantage. Ce sont des réserves concernant le personnel et le profil de nos écoles. Nous attendons que les responsables de notre secteur nous relancent et nous supposons qu’à ce moment-là il y aura des amendements au projet Kleopas.
Revenons à la réforme. Lorsque la ministre de l’Éducation communique sur le Nine-Year Schooling, elle met aussi l’accent sur un projet qui se soucie du développement global de l’enfant. C’est un message rassurant, non ?
 Je reste très sceptique face aux arguments de la ministre. La compétition, la course pour une place en Form I et les leçons particulières sont les trois grands maux qui rongent notre système éducatif. La ministre vient dire que le Certificate of Primary Education sera enlevé et cette annonce a été profondément ancrée dans la tête des parents, alors que cet examen ne disparaît pas pour autant mais sera remplacé par le PSAC (Primary School Achievement Certificate), lequel est à mon avis l’équivalent du CPE. Comme le CPE, le PSAC sera un examen dont les résultats vont déterminer l’admission de l’enfant en Grade 7. Mais comment se passera l’admission de deux enfants résidant dans le même quartier dans lequel se trouve un collège star et un autre qualifié de sub-standardpar la PSSA ? Lorsque nous n’avons pas de réponse à ce genre de question, l’on est en droit de se demander si l’on aura encore une fois recours à une liste de rankingcachée du MES. Avec l’augmentation des leçons particulières, je vois mal comment on peut parler de l’épanouissement des enfants. Actuellement, même si les leçons particulières sont interdites aux enfants de Std IV, ils sont nombreux à se rendre aux cours privés, y compris le dimanche. Au secondaire, les collégiens en Form I et II ne prennent pas de leçons. C’est une période de répit pour les enfants. Avec la réforme, les enfants vont continuer à prendre des leçons à cause des examens du PSAC et ce, afin qu’ils obtiennent un bon collège. Une fois en Grades 7 et 8, ils poursuivront avec les leçons en prévision des examens en Grade 9, dont l’enjeu est une place dans une académie. Et quand la ministre qualifie les académies de centres d’excellence, elle a fini de mettre dans la tête des parents que ces collèges seront les meilleurs de l’île. Donc, la course vers ces académies va continuer de plus belle. Dans ce contexte, je vois mal comment on peut donner l’assurance qu’un enfant va respirer et profiter de son enfance (…) Je me demande si les élèves qui seront dans des académies auront plus de facilités que les autres collégiens. Il ne faut pas oublier qu’un enfant qui fréquente un collège d’État coûte deux fois plus qu’un collégien du privé. Le per capita grantpour les élèves des académies augmentera-t-il ?
En tant que politicienne et membre du Mouvement Patriotique, vous êtes, sur ce point, sur la même longueur d’onde que Steve Obeegadoo, président de la commission de l’Éducation du MMM….
 C’est exact ! Steve Obeegadoo était ministre de l’Éducation et il sait de quoi il parle. Il y a aussi beaucoup de parents et d’enseignants qui sont sur la même longueur d’onde que nous.
Néanmoins, malgré le fait que tout ce monde est en désaccord avec plusieurs aspects du projet de réforme, la détermination de Leela Devi Dookun-Luchoomun semble plus forte que tout !
Le système de l’éducation demande à être revu. Je le reconnais. Tout parti qui arrive au pouvoir veut changer le système éducatif et récolter la gloire du changement. La ministre est déterminée parce qu’elle a le soutien du gouvernement. Mais elle a été pédagogue pendant des années et je ne crois pas être la seule à entendre les avis de mécontentement. Nous verrons bien jusqu’où elle pourra aller avec le projet de réforme, parce que des difficultés vont surgir bien vite. Par exemple, les enfants qui prendront part aux premiers examens de PSAC n’auront pas obtenu de remedial educationcomme le stipule le projet. Et qu’ils échouent ou réussissent les épreuves, ils monteront en Grade 7. Ceux qui auront échoué auront une année supplémentaire avant de concourir aux examens de Grade 9. Je voudrais savoir combien d’enfants qui ne savent parfois même pas écrire leur nom vont pouvoir arriver en Grade 9 épanouis et capables de prendre part aux examens nationaux. Tout cela est une farce. D’autres difficultés surgiront avec les continuous assessmentsqui ne seront pas standardisés. Or, on sait très bien que les écoles primaires et secondaires ne sont pas de même niveau. Chaque école préparera son programme d’évaluation selon le niveau de ses élèves. Une école de la ZEP et une Star School n’obtiendront pas les mêmes résultats. Mais au final, la performance académique déterminera l’accès en Grade 7, dans une académie ou ailleurs. Ce qui sera injuste envers les écoles moins performantes dont les enfants ne seront pas capables de faire au-delà des tables 2 ou 3 en mathématiques alors que ceux d’une école star vont régler des problèmes. Qui va standardiser les évaluations continues ? C’est le flou ici aussi. D’ailleurs, il n’est un secret pour personne que des enseignants ont déjà reçu des directives de leurs managers pour éviter l’échec en Form III afin que les élèves restent dans le même établissement. Où est la transparence ? Peut-on juger le niveau d’un enfant à partir de contrôles non standardisés ?
Y aurait-il une démarche pour faire reculer ou une révision de la réforme ?
La demande est là. Des associations de parents, des enseignants et la société civile nous contactent régulièrement. Ceux-ci ont envie de se regrouper pour essayer de faire entendre raison à la ministre (…) Je sens qu’un lobby est en train de se former, qu’un mouvement de mécontentement est en train de gagner du terrain et que des parents commencent à réaliser ce qu’il adviendra réellement à leurs enfants. C’est une chose à suivre. Pour le bien-être de l’enfant mauricien. Je ne démolis pas le plan à 100%. Il y a du bon dans ce projet, à l’instar des collèges techniques, des cours de rattrapage, des cours non-académiques… Pourquoi ne pas appliquer les bons points d’abord, faire une refonte à partir du préprimaire pour procéder au changement de façon graduelle ? Cela donnera le temps aux parents d’adhérer au projet et surtout de communiquer avec tous les partenaires. Quand la ministre vient dire qu’elle est en communication constante avec le BEC et l’association des managers, soit ! Mais qu’en est-il des autres partenaires ? Personne n’est propriétaire du système de l’éducation à Maurice (…).
Voyez-vous l’éducation catholique transformer un ou plus de ses collèges en académies ?
Ce serait très mal vue. Quand nous avions changé le profil de nos collèges et que nous avions introduit l’option préférentielle pour les pauvres, faisant de nos écoles des mixed-ability schools, du jour au lendemain les enseignants se sont retrouvés au pied du mur. Ils n’avaient reçu aucune formation en marge d’un changement auquel ils ne s’attendaient pas. Tant bien que mal nous nous sommes adaptés à cela. Comment maintenant expliquer à ces mêmes enseignants qu’on a balancé de l’élite aux mixed abilitiesqu’ils seront à nouveau basculés vers l’élite dans une académie ? Nous resterons dans le concept de mixed abilities. Si les autorités catholiques veulent construire une académie, libre à elles. D’ailleurs, la meilleure décision que les autorités catholiques pourraient prendre en ce sens serait de construire une académie. Mais qu’elles ne prennent pas les profs pour des balles de ping-pong.
La conversion d’un collège existant lui coûtera-t-elle son identité, sa mission ?
Tout à fait ! Une conversion serait aller à l’encontre de la mission que nous nous sommes donnée qui est de pourvoir une éducation aux enfants de différents niveaux et l’option préférentielle pour les pauvres.
Qu’elle est votre point de vue sur la disparition annoncée du secteur prévocationnel dans le sillage de la réforme ?
Cette disparition m’inquiète beaucoup parce que ce secteur fonctionne bien dans les collèges privés. De nombreux enseignants du prévocationnel sont gradués. Avec la réforme, on vient leur dire qu’ils pourront envoyer leur candidature dans le streamnormal quand il y aura des postes vacants. Sinon, ils seront appelés à être des enseignants de rattrapage. Mais entre-temps, des enseignants ont été recrutés et formés à cet effet. Donc, mes pauvres collègues du prévocationnel sont dans le flou total. De son côté, la ministre dit qu’elle donne la garantie qu’aucun enseignant ne perdra son emploi. Il y aura un redéploiement. J’aimerais bien lui demander où elle compte redéployer ces enseignants. Aujourd’hui, MEDCO est devenu un panier à crabes. On sait que d’anciens recteurs ont été redéployés comme enseignants à MEDCO, mais touchent toujours leurs salaires de recteurs.