Faire la part de ce que l’on doit à une culture que l’on a côtoyée ou qui vous a habité durant plus de trente ans revêt un défi des plus impossible à relever. Cela reviendrait un peu à tenter d’imaginer ce que l’on serait devenu si l’on n’avait pas rencontré sa femme et pouvoir en quelque sorte, en négatif, en déduire ce qui s’en est trouvé changé dans notre vie. Un peu comme l’acteur James Stewart dans le célèbre film de Franck Capra, La Vie est belle, qui peut voir ce que le monde serait devenu s’il n’avait pas existé… On réfléchit un instant et on finit par se dire que cet exercice est tout bonnement de l’ordre de la trahison ou de l’absurde. Nous ne sommes qu’un, indivisible, entier et unique, quand bien même pluriel, pluriel mais pas plusieurs, c’est là sans doute la leçon mauricienne.
 Changé pour la vie, certainement et sur tous les plans. Il n’y a pas de jour que l’influence tamoule n’ait pénétré dans notre famille. Depuis le massage des bébés à leur naissance, où j’apprenais les coutumes ancestrales avec une peur incroyable et idiote, mon beau-père massant ses petits enfants à la naissance sur un foyer de braises ardentes avec de l’huile de coco, étirant l’enfant de tout son long dans un bien-être infini, pétrissant sa chair d’un bonheur palpable, roulant les minuscules doigts de pieds entre son pouce et son index, allant jusqu’à masser la fontanelle, nulle partie n’étant oubliée…
Je me rappelle encore l’accueil de ma belle-mère, Canagamah, qu’on appelait tous Gaboulouk, au seuil de la maison familiale de la rue Maupin, ma femme avait omis de me prévenir, à moins qu’elle n’ait pas mesuré le degré de différence extrême avec ma culture d’origine. Je me rappelle encore ma trouille bleue d’imbécile, lorsque je m’agenouillai pour la première fois au sol et que ma belle-mère tourna trois fois son plateau au camphre allumé au dessus de ma tête, puis ce fut le sel dans sa main, pour éloigner le mauvais sort.
J’étais alors aux antipodes de ma culture d’origine et j’aurais peine et difficulté à exprimer le choc que cela représenta alors pour moi. Mais j’étais marié et éperdument amoureux, aussi tout se passa au mieux et aujourd’hui, lorsque je repense à mes craintes d’alors, je souris avec moquerie de mon ingénuité et de mes peurs infondées et ignorantes.
 Avoir pu accompagner ma femme si souvent au kovil, participer de nombreuses fois à des cérémonies, cela m’a enrichi et a sans doute aussi, loin de l’amoindrir, renforcé en prime ma culture d’origine judéo-chrétienne et occidentale. D’ailleurs, mon épouse elle-aussi, en se mariant, ajouta certainement une corde à son arc ! Durant sept années, ce ne fut sûrement pas par hasard qu’elle devint même professeur de français à l’Alliance française de Port-Louis et l’une de ses plus grandes fiertés, elle qui avait appris l’amour de la langue française dans Alain Fournier et son Grand Meaulnes, fut d’avoir pu rencontrer en 2010 à Maurice, son idole littéraire, Jean Marie Gustave Le Clézio, en chair et en os.
 Evoquer ce temps passé en si peu de mots, c’est parler d’une imprégnation quotidienne et réciproque, d’un parfum de la vie, d’une saveur des jours, de quelque chose d’ineffable que rien ne pourra vous ôter, qui est demeuré à jamais dans ce qui forme notre identité propre et unique. Quelque part, par mon mariage comme par ma mauricianité, je suis Tamoul, … de cette immense migration, je revendique un héritage personnel autant qu’une sorte de responsabilité. De cette façon de vivre et de penser, je me retrouve, moi-aussi, dépositaire, peu ou prou.
J’ai eu la chance de naître dans une culture et d’épouser une autre culture, parce que les deux, par nos familles respectives et pour des raisons différentes, s’avéraient foncièrement tolérantes. Je suis allé des centaines de fois au temple et on ne m’a jamais demandé quelle était ma religion ou si je m’étais converti, j’étais là, présent, on me reconnaissait et c’était très bien comme ça, on n’exigeait rien de plus que ma simple présence.
Aujourd’hui, mon sentiment est très étrange, surtout en tant que responsable de musée. Vous allez sans doute rire, mais ma situation personnelle s’avère désormais des plus compliquée à saisir. Ma femme est décédée en décembre 2012 et c’était comme si ma maison s’était effondrée sur moi, mon bonheur enseveli.
Pourtant, avec le temps, j’ai fini par réaliser l’étrangeté très mauricienne de mon héritage tamoul, en quelque sorte, ma responsabilité de père et d’oncle. Jugez plutôt :
 Mon beau-frère, Oncle Seeven, l’aîné de la famille, a émigré en Angleterre en 1967. Il était alors aux H.M.S. de Vacoas et l’opportunité d’un job sérieux au sein d’un hôpital près d’Oxford l’attira alors qu’il n’était qu’à peine arrivé à l’âge adulte. Il se maria là-bas avec une Mauricienne, elle aussi d’origine tamoule. Ils eurent trois enfants, tous nés et ayant grandi en Angleterre. Nous demeurons en contact constant, grâce à internet, ils viennent tous régulièrement à Maurice, aussi souvent qu’ils le peuvent, et une grande part d’eux-mêmes est demeurée mauricienne et tamoule. Je dirais même qu’ils emportèrent avec eux une part certaine de créolité et de francophonie. Mais malgré tout, même avec skype, le don d’ubiquité n’existe toujours pas et leurs centres d’intérêts se trouvent être définitivement outremer, avec l’âge, les perspectives d’un retour à Maurice sont désormais peu probables.
Mon beau-frère Kumar, quant à lui, s’est établi en France où il a épousé une Bretonne et a eu deux filles, mariées elles-aussi. Tout comme pour Seeven l’aîné, les préoccupations sont désormais totalement tournées vers ce nouveau pays.
La soeur aînée de ma femme, Oulagamal, quant à elle, a ses deux enfants en Australie près de Melbourne, tous deux mariés et installés là-bas avec leurs propres enfants. Avec les années, les retours à Maurice se sont plus espacés et l’avenir semble bel et bien australien.
Quant à ma seconde belle-soeur, Ranee, elle vient de quitter définitivement Maurice cette année, pour s’installer au Canada avec deux de ses filles, la troisième se trouvant elle-aussi durablement en Australie…
Tous aiment Maurice et voudraient pouvoir revenir plus souvent, mais pas pour s’y installer… Ils pensent tous que le Canada, l’Australie, la France ou la Grande-Bretagne sont meilleurs pour l’avenir de leurs enfants…
 Finalement, je me retrouve dans une situation des plus paradoxales… J’ai l’impression d’avoir fait les choix inverses de toute ma belle-famille, d’avoir fait marche arrière depuis le début… Peut-être suis-je fou ? Avec ma femme, qui était demeurée 17 ans en France, je suis revenu à Maurice par choix autant que par amour et j’en ai pris la nationalité. Mon fils est né ici et je me retrouve seul aujourd’hui, avec mon dernier beau-frère, Kanabadee, qui, lui aussi, a toute sa vie rêvé et projeté de partir mais n’y est jamais parvenu. Seul à veiller sur notre héritage culturel familial à Maurice, seul représentant local d’une longue et vaste épopée migratoire qui, peut-être, n’est même pas achevée. Démarrée près de Tanjore au commencement du 20e siècle, cette migration sur trois générations, aura connu une dispersion géographique phénoménale, comme peu de peuples en ont connue précédemment, d’où sans doute le mot de diaspora, en apparence inapproprié, personne n’a forcé personne et tous sont partis de leur plein gré, même si les raisons économiques avaient leur place dans tous ces choix, mais ce mot se trouve seul à même d’évoquer l’ampleur de tous ces exils consécutifs.
Mon sentiment est très étrange, car ma femme, après avoir passé tant d’années en France, décida de rentrer définitivement au pays où je ne fis pas d’ailleurs que la suivre… Un an avant sa mort, alors qu’elle se voyait en pleine forme physique, elle manifesta le désir profond et indispensable de se rendre en Inde, au Tamil Nadu, la terre de ses ancêtres, dont son père, orphelin, lui avait tant parlé petite. Aussi est-il remarquable et vraiment étrange que nous ayons fait exactement le parcours inverse de la communauté.
J’avais l’habitude de dire, alors que nous vivions en France, que «ma femme n’avait pas défait ses valises dans sa tête», formule qui illustrait l’idée que, durant 17 ans, elle fut chaque jour prête pour le grand retour… Retourner à Maurice était un but, un leitmotiv, un projet commun qui hantait nos journées parisiennes.
De la même façon, visiter le Tamil Nadu eut pour nous tous, mon épouse et mes deux enfants, valeur d’initiation, comme un retour au pays. Cela me rappela le plaisir que j’avais pu avoir étant gosse, à visiter la Grèce, berceau de toute ma culture européenne. Quelque chose du même ordre, mais en dix fois plus fort. Nous nous trouvions en fait en terre de connaissance et loin de nous y trouver étrangers, nous nous y sentions à l’aise et parfaitement heureux. Nous étonnant de tout, nous nous adaptions à tout comme lors de retrouvailles. Je me rappellerai toujours ce village non loin de Tanjore où de grandes demeures magnifiques mais délabrées nous interpellèrent au point d’y deviner une source familiale certaine, avec le sentiment que ces maisons étaient encore comme lorsque les ancêtres les avaient quittées… Un village entier où nombreux étaient les patronymes mauriciens.
Aujourd’hui, je vis à Maurice, je suis celui qui demeure là. Tous sont partis ou presque… Je demeure là, avec les clefs de la maison port-louisienne, contrôlant que les locataires respectent l’édifice, moi, la pièce rapportée, qui l’eût dit ? Qui l’eût cru ? Et le pire, ironie du sort ? Actuellement, ma fille est en Inde où elle retourne pour la seconde fois… Cette fois ci plus durablement, en principe, une année universitaire… Mais qui sait ? L’avenir, contre toute attente, n’est-il pas là-bas ? Bien malin celui qui pourrait répondre à cette question…