Christina s’apprête à se rendre aux funérailles de son arrière-grand-mère. “Elle est décédée aujourd’hui (ndlr:vendredi dernier), elle avait 93 ans”, confie la jeune femme de 26 ans. Quand on lui demande si son arrière-grand-mère était une résidente d’un foyer pour personnes âgées, Christina répond d’emblée: “Certainement pas!”Elle explique: “Dans notre famille, nous avons fait le choix de nous occuper de nos aînés. Monarrière-grand-mère vivait chez une de ses filles.” L’une d’elles a un lien particulier avec Christina. Elle est sa grand-mère.“Je suis très proche d’elle”, dit la jeune femme, également mère de deux enfants. Pas la peine de demander à Christina si la place de sa grand-mère est dans une résidence. Elle est catégorique sur la question: “Les personnes qui prennent la décision de faire admettre leurs proches dans une home avec pour argument le manque de temps, fuient leurs responsabilités et agissent par lâcheté! Pourquoi? Parce que le temps n’a jamais été un obstacle pour nos parents quand ils ont eux à s’occuper de nous, quand nous étions enfants!”Christina est limite indignée. A 65 ans, sa grand-mère n’a pas forcément l’âge d’être admise dans une structurerésidentielle. En effet, selon des responsables d’institutions“de plus en plus l’âge des pensionnaires à l’admission est avancé. Lorsqu’ils ne sont pas malades ou souffrent d’un handicap, ils arrivent à l’âge de 75 ans!”Mais, pas toujours autonome, pourdes raisons de santé, la grand-mère de Christina compte sur ses proches pour le quotidien, notamment pour l’aider à marcher : “Malgré ses difficultés de santé, nous avons fait le choix de nous occuper d’elle. L’idée d’un placement ne nous a pas effleurés,même si nous avons déjà évoqué ce que nous en pensons. Notre grand-mère fait partie intégrante de notre vie, nous avons grandi à ses côtés. Aujourd’hui encore, c’est elle qui nous conseille. Ce serait faire preuve d’ingratitude que de l’envoyer dans une home. D’autre part, elle aime sa maison.” La grand-mère de Christina vit avec un de ses fils dans une cour familiale. Cette proximité, explique la jeune femme, permet aux autres membres de la famille de veiller au bien-être de sa grand-mère.“Nous nous sommes réparti les responsabilités. Comme je ne travaille pas, je m’occupe des tâches qu’elle ne peut faire pendant la journée. Et puis, elle passe beaucoup de temps chez moi, nous déjeunons et regardons la télévision ensemble. Ce sera ainsi tant qu’elle vivraet ce qu’importe son état de santé!”,dit Christina. 
Pas de temps
Dire qu’on a peu ou pas de temps pour s’occuper de ses parents âgés, ou malades, est selon Christina, un faux argument. Pourtant, selon certains responsables de foyer, le manque de temps serait une des premières raisons qu’avancent ceux qui les approchent pour une demande d’admission pour leur proche. “Il y a quelques mois, la responsible party d’un de nos résidents nous a dit qu’elle ne reviendra qu’en août prochain faute de temps!”, confie, non sans regret, Sandra Athalie, nouvelle directrice d’une maison de retraite. “Les enfants disent qu’ils travaillent et qu’ils ne trouvent pas de temps pour visiter leurs parents”, ajoute une employée d’une autre structure. Mais ce qui désole Jhingoor Oomar, directeur d’un centre résidentiel pour hommes, “c’est, dit-il, de voir que plusieurs résidents ne reçoivent plus de visite depuis de nombreuses années”. Un tiers des résidents des foyers que nous avons contactés et visités seraient concernés par l’abandon ou quasi abandon de leurs proches. “Quand des responsibles parties optent pour le paiement mensuel du foyer, sur place, c’est une façon d’être certain qu’ils verront, au minimum, une fois par mois leurs proches. Toutefois, la majorité choisitle paiement par virement bancaire. Ce qui veut aussi dire que certains parmi ceux qui optent pour ce mode de paiement ne sont pas là à l’heure des visites. Pourtant, même si nous permettons à ceux qui sont retenus par leur travail de venir voir leurs proches après les heures de visite, cela ne les a pas pour autant incités à se déplacer!”,confie une autre directrice.
Ils viennent qu’auxfunérailles
“D’aucuns agissent comme si une maison de retraite est un dépotoir!”,observe sévèrement Sandra Athalie. Une maison de retraite, fait-elle remarquer, est loin d’être que la dernière demeure d’une personne qui aborde les dernières années de sa vie. Elle ne se résume pas non plus à un toit, de la nourriture et des soins. Cependant, pour certaines personnes, la maison de retraite est synonyme de solution idéale quand le septuagénaire ou l’octogénaire de la famille exige plus d’attention ou devient encombrant. Ce n’est pas Jhingoor Oomar qui contredira Sandra Athalie. Après 35 ans de service au sein du foyer, géré par une institution charitable, où nous l’avons rencontré, Jhingoor Oomar concède qu’il a régulièrement vu ce que décrit Sandra Athalie. “Une fois qu’ils ont le dos tourné, il arrive que les enfants ou ceux qui accompagnent leurs aînés ne reviennent plus. En 35 ans, j’ai été témoin de bien de choses qui relèvent de l’ingratitude envers les parents. Un cas me revient à l’esprit, c’est celui d’un vieux monsieur qui ne recevait jamais de visite. Lorsqu’il est décédé, nous avons essayé de contacter ses proches En vain ! Longtemps après ses funérailles, son fils s’est présenté à mon bureau. Il voulait voir son père. Il était abattu quand il a appris que celui-ci était mort. Je n’ai pu m’empêcher de lui rappeler que c’est quand son père était encore en vie qu’il fallait venir le voir ! Les morts n’ont pas besoin de visite! Je pense également à un autre cas : il s’agit d’une personne qui nous avait laissé de fausses coordonnées après l’admission d’un parent”,raconte Jhingoor Oomar.  Il y a aussi ceux qui se présentent uniquement au moment des funérailles du résident. “Ils viennent en grand nombre !”, dit-il. Et de poursuivre: “Il est rare de voir des enfants ici ! Ce n’est pas anodin. Cela démontre la coupure existante entre la famille et les pensionnaires.” Aux dires de nos interlocuteurs, la plupart des oubliés des résidences sont ceux qui ont été référés par le ministère de la Sécurité sociale.
Oisiveté
Pour palier la solitude et au chagrin occasionnés face à l’absence de leurs proches à l’heure des visites, l’établissement que gère Sandra Athalie a mis en place, dit-elle, des activités communes et fait des arrangements dans l’organisation de la vie au foyer, pour combler le vide que peuvent ressentir les résidents les plus touchés. Et pour les résidents dont leurs enfants sont à l’étranger, la structure encourage le contact par Skype. Pour Sandra Athalie, s’il revient aux foyers de s’assurer que leurs résidents aient des occupations et maintenir le contact entre ces derniers et leur famille, cependant, dit-elle, le ministère de la Sécurité sociale est aussi appelé à intervenir. Les autorités, explique-t-elle, doivent à leur tour épauler les foyers dans cette tâche et surtout veiller à ce que ceux-ci s’y appliquent. Sinon ? C’est une source qui a réclamé l’anonymat qui répond à cette question. Pour cause, cette personne a côtoyé le Krishnanad Seva Ashram au centre d’un scandale autour du trafic de cadavres de ses pensionnaires. Et elle raconte ce qu’elle y a vu durant son passage dans l’aile réservée auxhommes. “Quand il n’y a pas de monitoring dans ce sens, les résidents sont contraints à l’oisiveté. Le foyer n’a pas pensé à l’importance des activités. Pour toute distraction, les pensionnaires se contentent de la télévision. Ils n’ont même pas accès à des jeux de société. Un autre problème est l’hygiène. Dans cet ashram, les pensionnaires malades et alités n’ont pas l’attention qu’ils méritent. Après la toilette matinale, plus personne ne s’inquiétera de leur hygiène.”Si notre interlocuteur se dit offusqué par la qualité de l’alimentation des pensionnaires, il raconte que des dons de produits frigorifiés n’arrivent pas toujours dans l’assiette de ces derniers.
Comme une salle d’hôpital
Jhingoor Oomar nous ouvre la porte d’une chambre commune de son foyer. Cette salle, semblable à une salle d’hôpital, peu accueillante, est destinée aux pensionnaires malades ou présentant un handicap. Ils passent la plupart de leur temps au lit, ou sur un matelas posé à même le sol pour l’un d’eux. Certains y sont depuis plusieurs années. Les visites sont rares. Des préposées à l’entretien tiennent compagnie aux résidents, visiblement habitués au bruit infernal des travaux dans le bâtiment. Dans l’enceinte exiguë du foyer, il n’y a pas d’espace de détente. Des détritus (des travaux) y sont même entassés dans un coin. Assis sur le bord d’un petit mur, ses béquilles posées à ses côtés, un septuagénaire confie: “Je passe mes journées à l’extérieur, je laisse faire le temps “Comme lui, certains résidents ont été écartés par leurs proches pour des raisons liées à des conflits familiaux, au décès de leur conjoint ou refus des enfants ou de leur partenaire à prendre leur responsabilité   De son côté, Sandra Athalie note:“Il y a des personnes âgées qui préfèrent leur propre espace que de vivre entouré de leurs enfants et petits-enfants. Pour des raisons de sécurité, elles vont dans des maisons de retraite. La demande pour vivre en résidence vient aussi de ces personnes. Malgré tout, le fait de quitter sa maison est pour une personne âgée un déracinement difficile à vivre!”