Il y a quarante ans, des milliers d’étudiants marchaient vers la capitale pour dire leur révolte contre le système d’éducation en place. Ce mouvement a poussé le gouvernement d’alors à accorder l’éducation gratuite et le droit de vote à 18 ans. Mais aujourd’hui, force est de constater que cet événement qui a marqué l’histoire du pays n’est qu’un simple souvenir. Les retombées du mouvement n’ont pas toujours été reconnues à leur juste valeur et beaucoup de jeunes n’en ont jamais entendu parler…
Ceux qui ont participé à la manifestation estudiantine en parlent encore avec passion et émotion. Ce 20 mai 1975, le mouvement des étudiants qui avait commencé depuis quelque temps déjà, dans certains collèges de l’île allait passer à un autre niveau : la marche vers la capitale. Garçons et filles s’étaient donné rendez-vous à Rose-Hill avant de se diriger vers Port-Louis. Mais à la hauteur du pont de la Grande-Rivière-Nord-Ouest, un cordon de policiers antiémeute les attendait. Gaz lacrymogène, coups de matraque… la police n’avait pas lésiné sur les moyens pour les dissuader.
Le mouvement, on le sait, a poussé vers l’éducation gratuite et le droit de vote à 18 ans, notamment. Mais pour ceux qui y ont participé, les retombées vont bien au-delà : il y a eu une prise de conscience et la participation des filles a permis l’émancipation de la femme mauricienne. Jocelyn Chan Low souligne que la lutte a eu des retombées directes trop souvent oubliées. « Il y a eu par la suite un discours politique qui a fait croire que Sir Seewoosagur Ramgoolam a offert l’éducation gratuite. On oublie que les étudiants, les parents, les directeurs des collèges s’étaient battus pour cela. »
L’autre aspect non négligeable, poursuit Jocelyn Chan Low, demeure la « socialisation de la politique. » Il estime qu’il y a eu une prise de conscience à cette époque qui a poussé les jeunes à s’engager. « Beaucoup d’étudiants étaient éloignés de la politique. Mais grâce au mouvement, il y a eu un éveil de conscience, d’où l’engagement de beaucoup par la suite. »
Un autre aspect qu’on a trop tendance à oublier, c’est la participation des filles. « Les filles ont joué un rôle important dans ce mouvement et l’éducation gratuite a aidé à leur émancipation. Ce sont autant de retombées qu’il faut reconnaître. »
Alain Ah-Vee, qui lui, a choisi de s’engager au sein de Ledikasyon Pu Travayer et Lalit de Klas suite à l’événement, souligne lui aussi la participation féminine. « Elles étaient devant et ont reçu les premiers coups de matraque. C’est suite à cela que des mouvements comme Muvman Liberasyon Fam ont vu le jour. »
Rappelant qu’à la base du mouvement estudiantin il y avait la lutte contre la discrimination, notamment dans les infrastructures entre collèges, Alain Ah-Vee regrette que 40 ans après, les inégalités dans l’éducation demeurent. « Nous avons eu l’éducation gratuite, mais nous nous retrouvons aujourd’hui dans un système très compétitif. Dans certains milieux, le camarade de classe est plus un adversaire qu’un camarade. Il y a aussi ce concept de star school qui contribue à la discrimination. »
De même, ajoute-t-il, la question du contenu et de la langue restent d’actualité. « L’un des points de discorde était le fait que le contenu du cursus scolaire était trop influencé par l’histoire coloniale et qui n’avait rien à voir avec le contexte mauricien. Aujourd’hui encore, on constate que le médium est toujours l’anglais et le système ne favorise pas l’épanouissement de l’enfant. Les problèmes de violence qu’on a vus récemment sont sans doute liés à ces situations. Certains enfants n’arrivent pas à s’adapter à ce système. »
Pour ce qui est de l’engagement des jeunes de nos jours, Jocelyn Chan Low reste, lui,, optimiste. « Il y a eu une génération un peu endormie après celle des années 70, mais avec la crise économique et les nouveaux défis actuellement, je suis certain que les jeunes vont changer et se mobiliseront. »