En l’espace d’une semaine, le spectre de la crise de l’euro (voir Week-End de dimanche dernier) s’est précisé au point où le gouverneur de la Banque de Maurice, Rundheersing (Manou) Bheenick, a dû avoir recours à une démarche d’urgence, vendredi, pour des consultations avec le nouveau président de la Mauritius Bankers’ Association (MBA), Soopaya Parianen, Acting Chief Executive Officer de la State Bank of Mauritius. Le principal sujet n’était autre que l’accélération de la tendance baissière de l’euro sur le marché de change et les risques d’une détérioration de la situation d’ici le 17 juin quand voteront les Grecs avec en toile de fond des menaces de désintégration de l’Union Européenne. Dans le camp des prestataires à l’exportation, que ce soit pour les biens ou les services, dont le tourisme et le secteur de la BPO/ICT, les appréhensions sont des plus marquantes avec le taux de change de la roupie par rapport à l’euro titillant la barre psychologique de Rs 35 en fin de semaine. Que ce soit du côté de la Bank of Mauritius Tower ou des opérateurs économiques, l’on concède que l’heure est grave face à la contagion de l’euro.
« Je ne voudrai pas être alarmiste. Néanmoins, il ne fait pas se voiler la face. Il faut reconnaître que l’heure est grave avec ce qui se passe dans la zone euro. C’est une situation de Make or Break », soutient le gouverneur de la Banque de Maurice en fin de semaine dans un commentaire sollicité par Week-End. Ceux qui ont eu l’occasion de lire l’Op-Ed Piece publiée dans l’édition de vendredi du Financial Times, sous la signature de Robert Zoellick, le président de la Banque mondiale, au sujet des préparatifs « to break the alarm glass », ont pu se rendre compte de l’étendue et la gravité de la situation économique en Europe.
C’était encore avant la publication des dernières statistiques sur le chômage atteignant les 11 % dans l’ensemble des pays de l’Union Européenne, un véritable record, la mauvaise performance de l’emploi aux Etats-Unis au cours de ces derniers mois, le net ralentissement de la croissance en Inde, dont le taux est présenté comme une « Nine-Year Low », l’essoufflement de l’économie en République populaire de Chine et les données économiques défavorables du Brésil. Une façon de souligner les effets de contagion de la crise ébranlant les économies en Europe.
Analysant l’évolution économique sur le plan international par rapport à Maurice et en guise d’entrée en matière, Manou Bheenick s’appesantit sur le fait que « la roupie se situe au bout de la chaîne. Nous sommes tous d’accord que la roupie n’a pas l’ambition d’être une valeur-refuge ».
Malgré ce postulat d’ordre général, la Banque de Maurice a senti la nécessité d’initier des procédures en fin de semaine dernière pour mettre en garde contre des risques de tout « exposure » inconsidéré face à la monnaie européenne. Un peu plus de 60% des exportations de Maurice sont libellées en euro. « Beaucoup de nos exportations sont exprimées en euro. Nous avons un exposure. Ainsi, compte tenu de l’urgence de la situation, je me suis permis, vendredi, de parler au nouveau président de la MBA en l’absence du Chief Executive Officer, Aisha Timol », poursuit le gouverneur de la Banque de Maurice.
Le nouveau président de la Mauritius Bankers Association, Soopaya Parianen de la State Bank of Mauritius, n’a assumé ses nouvelles fonctions que mercredi dernier, succédant à Ravin Dajee de la Barclays Bank. « Je dois dire que je ne voudrai pas être alarmiste. L’heure est grave. Je suis très inquiet. J’ai demandé au président de la MBA de transmettre mes inquiétudes à tous ses membres de la communauté bancaire afin qu’ils exercent une extrême prudence dans toutes leurs transactions avec la zone euro », ajoute Manou Bheenick, qui confirme avoir privilégié une conversation téléphonique au lieu de « coucher sur papier » ses commentaires, démarche susceptible d’ajouter de l’huile sur le feu.
Dans la conjoncture, le conseil de la Banque centrale aux banquiers est de « minimiser leur exposure face à l’euro et de trouver la meilleure formule de hedging sur les devises ». Des risques réels se présentent pour les Export Earnings des opérateurs économiques et la prudence est plus que recommandée à ce chapitre des opérations bancaires.
En effet, la tendance confirmée au cours de ces 12 derniers mois a été une nette appréciation de la roupie, soit de l’ordre de 9, %, face à la monnaie européenne, selon les chiffres établis par la Banque de Maurice. Le tableau suivant, basé sur les Indicative Rates publiés sur le website de la Banque de Maurice en début de chaque mois permet de mieux assimiler les risques au taux de change avec la nette détérioration des principaux paramètres économiques :
Période                               Euro/roupie               Dollar US/roupie
Juin 2011                                Rs 39.3074                     Rs 27.2521
Juillet 2011                            Rs 39.9743                     Rs 27.5449
Août 2011                               Rs 39.3807                     Rs 27.3481
Septembre 2011                     Rs 39.2969                     Rs 27.3295
Octobre 2011                         Rs 37.8703                     Rs 28.4159
Novembre 2011                     Rs 38.6742                     Rs 28.2391
Décembre 2011                     Rs 38.1685                     Rs 28.3733
Janvier 2012                          Rs 37.2105                      Rs 28.6728
Février 2012                          Rs 37.3147                      Rs 28.4080
Mars 2012                             Rs 37.6471                      Rs 28.2061
Avril 2012                             Rs 37.67                           Rs 28.2221
Mai 2012                               Rs 37.4109                      Rs 28.2861
Juin 2012                              Rs 35.9725                       Rs 29.1462
D’autre part, Manou Bheenick souligne que du côté de la Banque de Maurice, le processus en vue de réduire l’exposure à risques à l’euro remonte déjà à plusieurs années même si ce n’est que ces derniers temps que le besoin se fait amplement sentir avec la dégringolade de l’euro sur le plan international.
« Depuis mon arrivée en tant que gouverneur de la Banque de Maurice, nous avons initié un processus de diversification de la gestion du portefeuille des réserves pour confirmer la diversification et pour atténuer le poids des monnaies à risques. A titre d’exemple et sans porter préjudice à la confidentialité des opérations de la Banque de Maurice, je peux citer le fait qu’en 2007, le poids du dollar américain, de l’euro et de la livre sterling était de 80% dans le portefeuille des réserves. A la fin de mai dernier, ces trois devises représentaient moins de 50% », fait ressortit Manou Bhennick.
Le mouvement de balancier (Pendulum Movement) s’est également opéré dans l’autre sens pour les réserves en or, en Droits de Tirage Spéciaux (DTS) garantis par le Fonds monétaire international, les monnaies norvégienne et suédoise. Initialement, ces composantes des réserves de devises n’étaient que moins de 5%. Aujourd’hui, ces Assets pèsent environ 30% dans le panier, alors que les dollars australien et néozélandais se retrouvent à hauteur de 20%.
La Banque de Maurice reconnaît que les banques commerciales gèrent des portefeuilles constitués des dépôts de leurs clients à l’étranger. « Les banques commerciales ne sont pas exposées aux Toxic Assets. Les risques encourus sont davantage au nom des clients que des banques. Nous n’avons pas d’exposure direct par rapport à la dette souveraine européenne. Nous avons procédé à des vérifications. Nous nous sommes également penchés sur un exposure indirect, vu qu’une partie de notre portefeuille, soit un maximum de 5%, est géré par le Reserve Assets Management Board de la Banque mondiale et par le truchement de la Bank for International Settlement (BIS). De ce fait, moins de 2% des réserves du pays sont placés dans des pays à risques. Nous assurons un Monitoring systématique de ces placements », rassure le gouverneur de la Banque centrale.
Face aux craintes exprimées par les exportateurs avec un éventuel taux de change de l’euro évoluant sous la barre des Rs 35 dans un avenir qualifié de pas très lointain, Manou Bheenick plaide l’extrême volatilité sur le marché de change et rejette des plus catégoriquement toute idée d’un Pegging de la roupie avec l’euro. Pour étayer son argumentation, il s’appuie sur l’évolution des principales devises de janvier 2007 à ce jour (toujours les Indicative Rates), soit :
Période                Rs/$ US       Rs/£         Rs/euro
Janvier 2007         Rs 33.63        Rs 66.69     Rs 44.02
Janvier 2009         Rs 33.32        Rs 47.60     Rs 43.25
Janvier 2010         Rs 30.83        Rs 49.76     Rs 43.02
Janvier 2011          Rs 30.49        Rs 48.37     Rs 41.50
Janvier 2012         Rs 29.73        Rs 46.76     Rs 39.21
Mai 2012                Rs 30.49        Rs 47.18      Rs 37.77
« Comme nous pouvons le constater, le comportement de ces monnaies ne vont pas de pair. La dynamique de ces trois économies est différente. Maurice souffre d’un déséquilibre structurel entre les exportations et les importations. Nous importons presque du double ce dont nous importons. Les importations sont facturées en dollars américains jusqu’à 60%. La roupie s’est dépréciée de 6,5% par rapport au dollar de juin 2011 à juin 2012. Elle s’est appréciée de manière nominale par rapport à la livre sterling, soit de 0.3% alors que le taux d’appréciation de la roupie par rapport à l’euro est plus conséquente, soit de 9.3%, au cours de la même période », ajoute Manou Bheenick, qui souligne que la pire des situations est avec le rand d’Afrique du Sud où le taux d’appréciation a été de 17,22%, soit de Rs 4.23 en 2011 à Rs 3.69 en 2012.
« La somme totale de l’équation est que la Banque de Maurice dispose d’une marge de manoeuvre très limitée. J’ai déjà eu l’occasion de faire ce cas devant les exportateurs mauriciens. Il n’est pas dans l’intérêt public national de voir la roupie être liée (Peg) à l’euro. Une telle démarche n’aura pour conséquence qu’un appauvrissement de la population et une instabilité sociale, qui sera extrêmement difficile à gérer. Au nom de tous les Mauriciens et de l’intérêt public, il nous faut faire preuve d’une extrême prudence », conclut le gouverneur de la Banque de Maurice en ce début de juin, qui s’annonce crucial pour l’avenir de l’euro et dont les remèdes aux graves problèmes de la dette souveraine de la zone euro se trouvent en majeure partie dans une supervision commune et renforcée des banques en Europe, l’institution d’un Deposit Guarantee Scheme pour stériliser la fuite des capitaux dans des économies à risques et l’émission des Euro-Bonds.