L’affaire Deerpalsing à Quatre-Bornes et la prise de position du conseiller Aubeeluck à Beau-Bassin/Rose-Hill viennent confirmer la perception selon laquelle le commerce de rue a des assises bien implantées dans certains cercles politiques. Les tentacules du commerce illégal s’étendent si profondément qu’on le croyait difficilement délogeable. Jusqu’à ce que la ferme résistance à la pression politique affichée par la mairie de BB/RH durant l’année écoulée vienne démontrer le contraire. Une démarche que d’aucuns parmi les plus réalistes des observateurs qualifient de suicidaire. Le récent jugement de la Cour suprême en faveur de l’Association des commerçants de BB/RH peut-il faire voler en éclat ce soutien politique avéré ? Ou est-ce que le bank vote que constituent les marchands ambulants à chaque consultation électorale empêchera les mairies de gérer les affaires des villes dans la légalité ?
Le lien étroit entre le commerce de rue et la politique n’est plus à faire. Le cas de la bouillante députée rouge à Quatre-Bornes, qui nie les accusations portées contre elle, est un écart de conduite public que d’autres pratiquent en coulisse depuis longtemps. Les cadres des mairies de cinq villes sont unanimes à dénoncer la forte pression qu’exercent les politiciens de tous bords et de toutes hiérarchies pour qu’ils se montrent « plus flexibles » envers les marchands dits ambulants. « L’ingérence politique pourrit tout ! Il est impossible de travailler dans la sérénité », déclarait avec amertume un employé municipal, en début de semaine. La protection politicienne accordée au commerce de rue illégal remonte jusqu’aux plus hauts échelons. Qui ne se souvient de cette éloquente déclaration, fin 2000, de Gervais Lasplaces, ancien maire des villes soeurs, après une interdiction aux marchands sans permis d’opérer dans le centre-ville durant les fêtes de fin d’année : « Je pense que les choses vont aller mieux puisqu’il n’y a plus de ministre-marchand ambulant ! », disait-il en faisant allusion à un membre du gouvernement Ptr notoirement connu pour sa proximité avec les marchands ambulants.
Cette protection occulte s’est propagée ces dernières années à des milieux insoupçonnés puisqu’en décembre dernier, un ministre dont les affaires sont pourtant étrangères au commerce de rue n’a pas hésité à demander à un édile municipal de « rann enn servis, retourn bann lartik sezi » d’un marchand de pétards. La saisie en question dont la valeur avoisinait les Rs 100 000 a été maintenue en dépit de pressions répétées. L’administration municipale concernée, qui parle de harcèlement téléphonique, dénombre pas moins d’une quinzaine d’appels ministériels.
Ce même ministre était intervenu, quelques années plus tôt, auprès d’une mairie des hautes Plaines-Wilhems pour demander à un ancien maire, devenu aujourd’hui ministre, de ne pas prendre certaines décisions qui nuiraient aux affaires des marchands de la ville. Ce maire avait préféré assouplir sa position face aux voix discordantes d’un groupuscule enregistré comme parti politique dont des membres menaçaient de l’agresser. En décembre 2005, un ancien maire de cette ville, après avoir pris la décision de déplacer des marchands ambulants, est revenu le lendemain matin sur sa démarche, à la stupéfaction des conseillers. « Ce changement subit de position faisait suite à des directives reçues des politiciens haut placés », se souvient un conseiller.
Plus récemment, à Rue Magon, Plaine-Verte, la police avait déjà pris toutes les dispositions nécessaires pour empêcher la fermeture de cette artère où se trouvent le poste de police du quartier et une clinique privée, la City Clinic. Pour des raisons de sécurité évidentes, elle ne pouvait permettre que la sortie de véhicules prioritaires tels les fourgons de police ou les ambulances soit bloquée. Mais le 14 décembre dernier, alors que des éléments s’activaient à faire respecter l’ordre en interdisant l’aménagement d’échoppes, « une décision venant d’en haut » à la dernière minute devait prendre la police à contre-pied. « Il est clair que des tractations politiques avaient eu lieu, prenant le dessus sur l’indépendance et les pouvoirs de la police ! » témoigne un conseiller municipal. Pour leur part, des policiers sur le terrain confient leur incapacité à faire respecter le law and order dans la capitale en raison d’interventions intempestives et « fréquentes » de politiciens.
Marginalisation
Pourquoi cet intérêt particulier des politiciens pour le commerce ambulant ? Les raisons divergent en fonction du profil des villes concernées. À Port-Louis, il n’est un secret pour personne que le vote d’une communauté bien implantée dans la ville est étroitement lié à la problématique des marchands ambulants. L’on pourrait situer dans les années 70 les débuts de cet aspect dominant de l’ethnic politics pratiqué dans certaines circonscriptions port-louisiennes. La marginalisation à la fois socio-économique et géographique des minorités poussa les plus pauvres de cette communauté, retranchés dans les faubourgs de Port-Louis, à la pratique d’activités économiques précaires. L’accès restreint à l’emploi dans la fonction publique, par exemple, voit émerger une catégorie de marchands qui s’adonne à la vente d’articles divers dans les rues du centre-ville : lacets, pots de thermogène, brosses à dents, taille-ongles, soit des objets facilement transportables par autobus. L’implantation de la zone franche textile leur ouvre la voie à la diversification : T-shirts et jeans “rejects” ou de fins de série font leur apparition sur les trottoirs à des prix dérisoires. Les ventes prennent de l’ampleur à la faveur également de l’arrivée sur le marché du travail de la masse féminine, principale clientèle de produits textiles. Des intermédiaires font leur apparition, y voyant là un bon filon, et proposent de fournir les marchands en de plus gros volumes ; d’autres gros acheteurs écoulent eux-mêmes leurs marchandises en employant des ambulants qu’ils rétribuent à la commission ; c’est le début du recours à ceux qui sont aujourd’hui communément connus sous le terme de “jockeys”. Le commerce de rue s’amplifie au point de devenir dans certains cas de véritables business familiaux. Les demandes de patentes se font plus pressantes à l’approche de chaque échéance électorale municipale ou nationale et des permis de “Hawkers” sont délivrés à tour de bras. Le phénomène, favorisé par de gros moyens financiers, devient incontrôlable. Dans les années 90, les fournisseurs se tournent davantage vers l’importation en masse des pays du Sud-Est asiatique, mettant en péril l’économie traditionnelle. Les commerçants patentés commencent à s’organiser pour contrer la concurrence déloyale, tandis qu’édiles municipaux et députés sont pris à leur propre piège, dépassés par les exigences de leurs protégés pour des emplacements prisés dans le centre-ville tout le long de l’année et plus particulièrement en période de fêtes de Noël et du Nouvel An. La municipalité avance un nombre de 2 000 marchands ambulants, chiffre qui passe à 5 000 durant le mois de décembre, selon le lord-maire, Mamade Khodabaccus.
Plusieurs plans d’assainissement proposés pour la ville se sont soldés par des échecs, minés par les enjeux politiques. Le plus marquant est le Hawkers Palace, projet du gouvernement MMM/MSM, mis au rancart à l’arrivée au pouvoir des Travaillistes en 2005. À Port-Louis, contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’appartenance à un même bloc politique dirigeant à la fois le gouvernement central et l’administration régionale ne serait pas une garantie de plus de latitude pour agir contre les abus du commerce ambulant. Ainsi, des activistes témoignent de rivalités sur le terrain entre élus d’un même bord, voire parfois de la même circonscription, chacun voulant s’approprier la bank vote conséquente que représente la communauté des marchands. Dans d’autres milieux, comme au sein de la police, l’on abonde dans la même direction. Si le maire actuel parle avec conviction du projet de relogement de quelque deux cent marchands de la Gare Victoria dans l’ancien bâtiment de la NTA, des policiers de carrière ayant subi des pressions dans l’exercice de leur fonction affichent ouvertement leur scepticisme : « Il est politiquement quasi-impossible de libérer la place Victoria ! La preuve, le quartier général des Casernes en face, malgré ses fréquentes patrouilles sur la gare, est impuissant devant l’anarchie qui y règne. Bann politisien ki appartenir a mem kominote ki marsan anbilan finn touzour lager pou zot dan Port-Louis. Ki li gouvernman ki li dan lopozision. Kifer dapre-ou ? » L’argument du bank vote à Port-Louis semble implacable : « Akoz ti-lakrwa zour eleksion ! »
Jugement
Au début des années 80 l’apparition du commerce ambulant à BB/RH y reproduit le même “pattern” ethno-politique. On y retrouve des marchands provenant majoritairement de deux communautés, l’une ayant déjà pignon sur rue à Port-Louis, et une autre très présente dans les villes soeurs, où elle a toujours constitué la bank vote des élus, conseillers municipaux comme parlementaires. « Dans les années 90 les “ti-marsan” commencent à être des grands marchands et ils côtoient les politiciens, qui en retour leur accordent leur soutien », se souvient Fazila Goorahoo, présidente de l’Association des Commerçants Foire Da Patten. Le commerce ambulant commence à empiéter sérieusement sur les activités des propriétaires de magasins, qui ont recours à la justice. Le 15 décembre 1997, la Cour Suprême dans un jugement rendu en leur faveur, ordonne à la municipalité, à la police et aux Administrations Régionales de prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher le commerce ambulant « on any road or public place » situé dans les limites de la ville. Les politiciens chargés de la gestion de la ville, conscients des enjeux électoraux d’une application de l’ordre de la Cour dans toute sa rigueur, conçoivent alors plusieurs sites alternatifs pour reloger les marchands sur une « base humanitaire ». La foire Emmanuel Anquetil d’abord, ensuite celle dite Duncan Taylor, non loin du stade de Rose-Hill, ne faisant pas l’unanimité, une construction en dur est envisagée dans d’anciens locaux jouxtant le marché de Rose-Hill. Après de multiples divergences entre élus locaux d’une part et entre marchands authentiques et marchands sans permis, d’autre part, sur le nombre de marchands qui doivent y être abrités, la foire Da Patten voit le jour. « Se bann azan politik ki fer lalist ki sann la ki pou gayn plas. » De 50 marchands réguliers figurant sur le registre municipal au départ, le nombre d’étals devait passer au fil des tractations à 106, pour satisfaire toutes les requêtes politiques. C’est ainsi que de Rs 6 M, le coût de la foire passe à Rs… 16 M, la construction s’étendant sur deux niveaux. Sauf qu’à l’ouverture de la foire en 2005, et à ce jour, le deuxième niveau est désespérément vide. La moitié des marchands ont voulu gagner sur les deux tableaux : obtenir un permis d’opérer tout en délaissant la foire, trop excentrée selon eux, pour aller s’installer dans le centre-ville. En 2010, l’Association des Commerçants de BB/RH s’est tournée à nouveau vers la justice pour obliger les autorités à respecter leurs droits d’opérateurs économiques en règle avec les caisses de la ville, et à sévir contre les marchands. Mardi dernier, la Cour suprême a confirmé le jugement interlocutoire émis en décembre 2010 en leur faveur.
Dangereuse infiltration
Mais déjà dès janvier 2011, le maire Norbert Froget avait ordonné la démolition des échoppes des marchands de nourriture à la Place Margéot, où le commerce ambulant est désormais strictement interdit. De même les rues et trottoirs du centre-ville ont été libérés. Cette rigueur mairale et de l’administration n’est pas au goût de certains politiciens (voir plus loin). Le conseiller Aubeeluck n’est pas le seul à avoir pris publiquement la défense des marchands en décembre dernier. Déjà au début du mois, un ancien ministre rouge notoirement connu pour sa proximité avec les marchands ambulants a été vu à Place Margéot, visitant ce lieu hautement convoité, en compagnie de membres d’une famille considérée comme leader du commerce ambulant à Rose-Hill. Quinze jours plus tard, une action était logée en Cour suprême par un groupe de 72 marchands, qui contestent leur délogement. À la même période, ce même politicien a exprimé son intention de retourner à la politique active afin de « régler le problème des marchands ambulants ». Du côté de l’opposition, certains élus familiers aux rouages de l’administration régionale se sont empressés de voler au secours des marchands ambulants, soucieux de préserver leur électorat. Mais le vote serait-il le seul enjeu ? À en juger par la dernière démarche de l’un d’entre eux – particulièrement proche d’une frange minoritaire des marchands ambulants –, de rencontrer une délégation de leurs représentants dans un lieu des plus symboliques, les bailleurs de fonds du commerce parallèle ont déjà infiltré la politique.