Trois professeurs de philosophie français, Geneviève Ginvert, Emmanuelle Soubou et Joseph Cardella, ont donné le 30 septembre dernier une conférence sur l’ouvrage d’Alain Cugno Le coeur et la raison, à la médiathèque de l’Institut français de Maurice, dans le cadre de ce qui s’appelle désormais Les Mardis de la philosophie. Le prochain rendez-vous fixé au 16 décembre, à 18 h, portera lui sur Ruwen Ogien, dont notre interlocutrice nous annonce qu’il questionne par exemple l’aptitude de l’État à nous rendre meilleur et sait remettre en question nos présupposés moraux les plus fondés en soulevant nos contradictions dans une gymnastique intellectuelle tout à fait décapante. Revenons ici aux propos tenus sur Alain Cugno au début de cette conférence à trois voix.
Qu’ont la science, la religion et la philosophie à se dire ? Sont-elles en véritablement en compétition dans la capacité à approcher la vérité ou à donner un sens à nos vies ? Parmi les plus accessibles, l’ouvrage d’Alain Cugno Le coeur et la raison propose des éléments de réflexion sur ces questions, suffisamment novateurs pour que trois professeurs de philosophie en poste à Maurice aient devisé à ce sujet pendant deux heures très remplies face à une assistance inespérée dans un pays où la philosophie est si peu enseignée, qui a posé de nombreuses questions après leurs exposés.
Alain Cugno a été professeur en classe préparatoire, en khâgne par exemple, aux grandes écoles telles que le lycée Lakanal de Sceaux. Il est intervenu dans de nombreuses institutions comme le Centre Sèvres, une faculté de philosophie catholique à Paris. Il a publié de nombreux ouvrages parmi lesquels La blessure amoureuse ou L’existence du mal, qui est cependant beaucoup plus difficile à appréhender qu’Au coeur de la raison, ouvrage publié en 1999 sur lequel les professeurs Geneviève Ginvert, Emmanuelle Soubou et Joseph Cardella, ont partagé leurs analyses enthousiastes le 30 septembre dernier.
Il faut encore citer De l’angoisse à la liberté ainsi qu’un essai sur l’indifférence. S’il a fait son doctorat d’État sur Saint-Jean de la Croix, Alain Cugno aurait pu tout aussi bien le faire en ornithologie, une passion aussi ancienne et forte que la philosophie chez lui. Ces deux passions ont suscité la demande de l’éditeur de l’Iconoclaste, Jean-Claude Guillebaud, d’écrire l’ouvrage qui le fera connaître du grand public : La libellule et le philosophe. Geneviève Ginvert a proposé de se pencher sur ce penseur car elle estime que loin du brouhaha médiatique de certains philosophes autodéclarés à la mode, cet homme propose une réflexion réellement originale et pointue et que ses propos sur foi et rationalité trouveront un écho particulier à Maurice où la religion occupe une place prépondérante.
Raisonnement, foi et vérité
Dès que l’on existe, on admet qu’il existe une réalité extérieure qui nous précède et qui n’est pas nous et que nous admettons comme absolument certaine. De cette évidence naissent toutes les questions que les hommes se sont posées depuis toujours. Le philosophe dans la tradition occidentale a eu l’apanage d’en rester au questionnement originaire, mais le discours scientifique l’explore aussi et interroge l’existence de cette réalité et le discours religieux cherche lui aussi à dire quelque chose de pertinent à partir de cette évidence de départ. Aristote estime que c’est parce que nous nous étonnons que commence rien moins que la culture. Des hommes sont allés laisser des oeuvres dans des boyaux enfouis sous la terre tels que les grottes de Lascaux découvertes par des enfants qui s’étaient perdus. Et ces peintures rupestres témoignent d’une sorte d’aspiration de ces hommes très lointains à poser quelque chose d’eux-mêmes sur terre.
Alain Cugno fait jouer en même temps ces trois types de discours que sont le discours scientifique, le discours philosophique et le religieux, estimant qu’ils ont tous quelque chose à dire de la vérité, sachant que nous n’en sommes en rien les possédants… Geneviève Ginvert estime qu’il remet en branle et éclaire d’une nouvelle manière les concepts de croyance, de foi, d’évidence, de rationalité et de vérité. Il pense qu’une vérité existe en dépit du fait qu’au nom de l’ouverture d’esprit, certains en viennent à penser qu’il n’existe pas une vérité, mais plusieurs. Alain Cugno s’appuie au départ sur Mircea Eliade évoquant l’histoire selon laquelle rien ne va plus dans le royaume du roi pêcheur. Il ne s’y passe plus rien et tout le monde s’ennuie, jusqu’au jour où Parsifal demande où est le Graal (équivalent au réceptacle des traces de Jésus-Christ) ce qui revient à se demander où est l’essentiel…
Emmanuelle Soubou explore le raisonnement scientifique qui s’élabore sur la base de l’étonnement ou du questionnement, mais qui du point de vue du philosophe ne se confronte pas à l’énigme. Le scientifique montre que le monde est intelligible à la raison humaine à travers des lois, un enchaînement d’opérations, tandis qu’à l’inverse le rêve n’obéit à aucune règle. Ce qui fait dire que pour poursuivre un raisonnement, le scientifique se doit pour opérer de s’attacher à un objet, une réalité, et s’intéresse finalement essentiellement qu’au comment et non au pourquoi. Il ne peut donc expliquer ni la foi ni le rêve. Joseph Cardella expliquera alors que selon Alain Cugno, la religion impose des rituels, un découpage du temps et de la vie en faisant comme s’il n’y avait pas d’énigme et en déplaçant l’invisible. Ce qui la distingue de la foi consiste à dire en quelque sorte : faites comme nous et vous croirez… Ce à quoi Emmanuelle Soubou apporte une forte distinction relevée par le philosophe entre foi et croyance. « La croyance prétend savoir et dit que l’énigme est résolue, tandis que la foi prend en compte la notion de risque et de doute. Il s’agit d’une conviction intime qui admet l’inconnu. Il y a dans la foi une attente pleinement rationnelle qui cherche à faire sens et résoudre l’énigme du pourquoi… »