La revue scientifique The Holocene a publié en juillet dernier un article très documenté sur Mare-aux-Songes, dont la coordination a été assurée par le scientifique hollandais Kenneth Rijsdijk. Celui-ci a rassemblé les données de quinze chercheurs dont trois sont basés à Maurice, pour faire le constat plein d’enseignement que les sécheresses drastiques qui sont à l’origine de la mortalité massive survenue sur ce site il y a 4 000 ans, n’ont pour autant pas entraîné la disparition des espèces concernées… À travers cette étude unique sur les systèmes insulaires, Maurice apporte sa pierre à la réflexion sur le réchauffement climatique et l’impact humain.
« Mortalités massives à Maurice au Holocène moyen (4 200 ans avant aujourd’hui) : les vertébrés insulaires résilients aux extrêmes climatiques mais vulnérables à l’impact humain. » Tel est le titre (traduit en français) très explicite de l’article scientifique qu’a publié le chercheur néerlandais Kenneth Rijsdijk, de NCB Naturalis, avec la contribution de quinze confrères aux spécialités complémentaires. Ce texte est paru en juillet dans The Holocene, une revue éditée au Royaume-Uni, spécialisée dans la recherche sur les espèces vivantes de cette période géologique. L’holocène correspond aux 10 000 dernières années, à savoir la période la plus récente de l’ère quaternaire, et succède au pleistocène qui n’était autre que l’âge de glace. Les datations que les scientifiques ont pu faire au carbone sur les ossements de différents animaux retrouvés dans le sol de Mare-aux-Songes, nous entraînent entre 4 235 ans et 4 100 ans avant aujourd’hui, ce qui situe cette forte mortalité dans l’holocène moyen, correspondant au néolithique.
Les signataires de ce texte sont géologues, hydrogéologues, paléontologues, paléontologues spécialistes d’oiseaux, spécialistes du dodo, spécialistes d’insectes, paléobotanistes spécialistes des pollens par exemple ou encore des bois fossilisés, etc. Le paléontologue mauricien Anwar Janoo, faisait partie de l’équipe de même que les deux spécialistes des écosystèmes, basés à Maurice, Claudia Baider et Vincent Florens. « Nous avons particulièrement travaillé, nous explique ce dernier, sur l’interprétation écologique de ce phénomène. Il faut bien connaître l’écologie des animaux dans les îles océaniques, pour être en mesure d’expliquer pourquoi autant de vertébrés sont venus périr à Mare-aux-Songes. »
Vincent Florens nous explique par exemple comment ils ont écarté l’idée d’un tsunami : « Un tsunami détruit tout sur son passage en quelques heures. Or ici, nous avons une disproportion d’espèces, avec une présence marquée des plus lourdes qui se déplacent difficilement. Pour le tambalacoque, sachant qu’il se passe dix-huit mois entre la floraison et la fructification, nous aurions dû en trouver à tous les stades de mûrissement s’il s’était agi d’un tsunami. Or nous avons trouvé uniquement de gros fruits mûrs. D’ailleurs, l’abondance de fruits sur ce site nous montre que cette accumulation d’espèces vivantes s’est étalée dans le temps… »
Reconstitution écologique
Scène d’extraction lors de la campagne d’août 2010
Les chercheurs ont recensé à Mare-aux-Songes (MAS) la présence d’ossements d’environ un demi-million d’animaux à un mètre en dessous du niveau de la terre. Cet assemblage de fossiles est dominé par deux espèces de tortues géantes (Cylindraspis triserrata et C. inepta), par le dodo Raphus cucullatus (environ 10 % des squelettes retrouvés), et 20 autres espèces de vertébrés. Les fruits, les insectes, les graines et végétaux fossilisés retrouvés permettent de reconstituer l’écosystème dans lequel vivaient ces vertébrés, et sa biodiversité avant la présence de l’homme. Le paléontologue du Muséum d’histoire naturelle de Londres, Julian Hume a représenté cet écosystème de Mare-aux-Songes sous la forme du tableau ci-contre.
Au premier plan, un dodo bien vivant semble regarder quelques graines de tambalacoque dont il favorisait la germination en les ingérant. À deux pas de là, quatre râles rouges — des oiseaux qui comme lui ne volent pas (oiseaux aptères) — picorent deci delà. Parmi les nombreuses tortues terrestres présentes, nous pouvons distinguer les plus petites à dos rond qui mangent les végétaux les plus près du sol, et celles au dos en forme de selle qui vont chercher des feuilles plus haut placées. Un gros perroquet aptère perche sur l’une d’entre elles.
La diversité des oiseaux frappe particulièrement l’attention, avec certes des cateaux verts et une poule d’eau, mais surtout un hibou perché sur un vacoas (à g.), une petite crécerelle sur un tronc d’arbre (à d.), deux perroquets gris, des cormorans, un petit aigle et un palangue… L’île aux Flamands trouve l’origine de son nom avec le groupe de flamands plantés dans l’eau, à côté de quelques oies, le tout étant dominé par un aigle en majesté et une volée de pigeons bleus.
D’ordinaire végétarienne, la tortue peut en période de sécheresse devenir carnivore au point de dévorer ses congénères mortes comme le fait ici l’une d’entre elles. La formation d’une petite mare au milieu de la terre crevassée témoigne des signes d’assèchement, tout comme la présence macabre de squelettes de dodos, qui se sont sans doute embourbés en tentant d’aller se désaltérer plus loin sans le lac…
Sécheresses intenses
La période à laquelle ces 500 000 vertébrés sont morts coïncide avec l’avènement d’une mégasécheresse, qui a affecté une grande partie du centre de l’Océan indien (Asie, Afrique de l’est, Madagascar). Les enquêtes pluridisciplinaires associant des preuves géologiques, paléontologiques et hydrologiques suggèrent que ce lac s’est asséché pendant cette période.
Par ailleurs, l’étude isotopique d’une stalagmite située à la Caverne de la Vierge, à Rodrigues, soutient ce scénario en montrant, dans la même période, une alternance de périodes sèches et de périodes humides, qui duraient des décennies. « On peut imaginer aussi, nous dit Vincent Florens, que les rivières s’asséchant, de plus en plus d’animaux viennent vers cette mare, qui n’est plus vraiment un lac mais plutôt un marécage où les animaux les plus lourds et gauches se sont embourbés. Leurs cadavres ont pu aussi attirer des charognards. »
Malgré ces événements dramatiques, toutes les espèces insulaires présentes ont survécu au moins jusqu’au dix-septième siècle, confirmant leur résistance aux conditions climatiques extrêmes. Il existe très peu de preuves d’extinction d’espèces insulaires, jusqu’à l’interférence de l’homme sur l’île. Aussi peut-on considérer que le dodo était avant l’arrivée de l’homme parfaitement adapté à son milieu… Malgré cette résilience, l’augmentation exponentielle des impacts humains sur l’île, incluant la perte de la géodiversité, d’habitats et de stocks d’eau douce, il y aura moins de refuges écologiques pour les vertébrés insulaires lors des futures grandes sécheresses, et ils seront donc plus enclins à l’extinction.
À la lumière des preuves fossilaires, et de la perte continue d’habitat naturel, les auteurs s’interrogent sur la possibilité de survivance en cas de sécheresses extrêmes, des vertébrés insulaires qui restent dans nos fragments de forêts et de réserves isolés.
« Cette étude de Mare-aux-Songes, nous dit Vincent Florens, montre que Maurice a un rôle à jouer dans la communauté scientifique pour la réflexion sur le changement climatique, et les moyens de s’y adapter. Elle montre que les changements climatiques antérieurs à l’homme n’ont pas été capables de tuer une seule espèce, et réaffirme que l’homme est le plus grand responsable de la disparition des espèces. Elles nous invitent à mieux définir et hiérarchiser nos efforts par rapport au réchauffement climatique. »