Adi Teelock

Intéressants développements sur le front de la protection des Zones écologiquement sensibles (Environmentally Sensitive Areas – ESA). Depuis la soumission de l’ESA Study en 2009 (non rendue public) au gouvernement et la recommandation pour une loi spécifique qui protégerait les ‘wetlands’, s’est mis en place avec l’aide du United Nations Development Programme (UNDP) et du Global Environment Finance (GEF) un projet de grande envergure pour protéger les ESA en lien avec la zone côtière. Intitulé « Mainstreaming Biodiversity into the Management of the Coastal Zone in the Republic of Mauritius », ce projet est placé sous l’égide du ministère de l’Economie océanique, des Ressources marines, des Pêcheries et du transport maritime. Le projet avait fait l’objet d’ateliers de travail réunissant les parties prenantes concernées, dont des ONG, et le mainstreaming serait mis en œuvre avec la collaboration de ces parties prenantes. La finalisation du Wetlands Bill fait partie de ce projet, et elle est prévue pour la seconde moitié de 2019. Entre-temps, il incombe aux ministères, départements et institutions concernés (comme le National Ramsar Committee) de veiller à ce que les ESA soient protégés d’après la législation existante, telle l’Environment Protection Act.

Six types de ESA en rapport  avec la zone côtière

La National Biodiversity Strategy and Action Plan 2017-2025 indique que la mise en place et l’application du cadre légal pour les ESA d’ici 2020 constituent un objectif à priorité élevée. Le but de ce cadre légal consiste à veiller à ce qu’il n’y ait plus de perte d’écosystèmes tels les récifs, les forêts et les marécages. La stratégie va plus loin : elle indique que l’heure n’est plus à préserver le peu de biodiversité qui reste mais à restaurer (même créer) du capital naturel au moyen de nouvelles formes de développement et d’innovation.

Il existe six types de ESA en rapport avec la zone côtière: les herbiers marins et bancs d’algues ; les récifs coralliens ; les plages et dunes de sable ; les bas-fonds vaseux ; les marécages côtiers, communément appelés wetlands ; les aires de mangliers. La gestion opérationnelle de ces ESA et donc de la zone côtière requiert une approche holistique, transversale, ainsi qu’une stratégie et une feuille de route bien pensées, avec en amont des dispositions légales efficaces.

En ce qui concerne les wetlands, en 1998, 20% de ceux du Nord et 50% de ceux dans la partie occidentale de Flic en Flac avaient été détruits par remblayage (backfilled), et 50% des wetlands restants étaient sous pression. Depuis, leur fragmentation (par remblayage, construction de routes et autres) s’est poursuivie, entraînant une réduction conséquente des services écosystémiques tels la filtration des eaux de pluie et l’absorption des eaux pluviales. Avec la politique de développement foncier prônée par les gouvernements successifs, sans cadre d’aménagement territorial durable, et la conversion des terres agricoles facilitée par de nouvelles législations, les wetlands sont davantage sous pression, d’autant qu’environ 75% de ceux restants sur l’île sont des propriétés privées. Dans la région de Grand-Baie, la situation est critique. Près de 60% (en termes de superficie) des marécages ont disparu entre 1980 et 2009 sous la pression de l’urbanisme côtier, contribuant largement aux inondations qui se font plus fréquentes.

Depuis le rapport ESA de 2009, des marécages côtiers jusqu’alors non-répertoriés ont été mis à jour lors d’études d’impact environnemental de projets. Tel est le cas pour le wetland des Grandes Salines de Bain-des-Dames et d’un wetland à Pointe-d’Esny. Le réexamen des données et cartes ESA vérifiées au sol (ground-truthed maps) et l’exercice d’assurance qualité ou contrôle de qualité de ces cartes et du Wetlands Bill, parmi d’autres tâches, sont donc nécessaires avant la finalisation de la législation car des inexactitudes saperaient sa mise en application en cas de litige.

 Mise en œuvre d’une stratégie de protection

Selon des documents d’appels à candidatures, émanant de l’UNDP/GEF, pour le projet Mainstreaming Biodiversity into the Management of the Coastal Zone in the Republic of Mauritius (MBMCZRoM), un protocole et un calendrier ont été établis. L’objectif du projet est de « mainstream the conservation and sustainable use of biodiversity and ecosystem services into coastal zone management and into the operations and policies of the tourism and physical development sectors in Mauritius through a ‘land and seascape wide’ integrated management approach based on the Environmental Sensitive Areas (ESAs) inventory and assessment ». L’approche adoptée se décline en trois volets : l’intégration des recommandations de l’étude ESA dans les politiques et les règlements touchant la Gestion intégrée des zones côtières (GIZC) avec un focus sur le tourisme et le développement physique dans la zone côtière; la gestion effective des Aires marines protégées (AMP) sachant qu’elles renferment une grande partie des ESA hautement sensibles; démontrer les mécanismes pour stopper la dégradation des sols dans des endroits sensibles, surtout en relation avec l’érosion côtière et la sédimentation et aider à restaurer les fonctions écosystémiques dans des zones humides clés.

Parmi les tâches que devront remplir les divers consultants dont les services seront retenus figurent l’évaluation économique des écosystèmes côtiers et marins de Rodrigues et du district de Rivière-Noire, de deux Aires marines protégées (à Rodrigues et celle de Blue-Bay) et des wetlands du nord ; l’élaboration de plans GIZC pour Rodrigues et le district de Rivière-Noire selon l’approche « ridge-to-reef » ; l’élaboration d’un Management and Action Plan pour le Pointe-d’Esny Ramsar Site et d’un Operational Plan pour le Rivulet Terre Rouge Estuary Bird Sanctuary Ramsar Site ; le réexamen et la mise à jour des données, des cartes, et des recommandations portant sur la politique et la gestion des ESA particulièrement en relation avec la biodiversité côtière et marine ; et le réexamen du Wetland Bill afin de produire un final draft Bill prêt à être voté avec ses associated regulations.

Comme tout projet durable, il devra veiller à l’inclusion sociale et l’égalité femmes-hommes dans tous ses composants. Dans le nord de l’île – où le prix du foncier est élevé – les marécages sont pour la plupart détenus par une myriade de petits propriétaires, ce qui complique leur protection. Si cette question des petits propriétaires n’est pas traitée correctement, un blocage est à craindre. Dans de précédents articles nous avions évoqué l’acquisition forcée dans l’intérêt public ou l’échange de terrains dans le cadre du Deal Illovo où les 5 000 arpents de terres mis à la disposition de l’Etat n’ont été que peu utilisés. Dans quel cas de figure que ce soit, l’indemnisation devrait être juste ; un ‘win-win situation’.

 Objectifs de développement durable

Par ailleurs, ce projet s’inscrit dans les engagements pris par notre pays dans le cadre des Objectifs de Développement Durable 2030 (ODD) et des Objectifs d’Aichi pour la biodiversité. L’ODD 14 indique qu’il faut « conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines aux fins de développement durable ». Un des indicateurs ODD exige « une approche systémique favorisant la résilience des populations et écosystèmes humains, ainsi qu’un partage équitable des avantages et un travail décent ».  Quant aux Objectifs d’Aichi, le But stratégique A se lit ainsi : « Gérer les causes sous-jacentes de la perte de diversité biologique en intégrant la diversité biologique dans l’ensemble du gouvernement et de la société. » ; et l’Objectif 4 : « D’ici à 2020 au plus tard, les gouvernements, les entreprises et les parties prenantes, à tous les niveaux, ont pris des mesures, ou mis en œuvre des plans, pour assurer la production et la consommation durables, et maintenu l’utilisation des ressources naturelles dans des limites écologiques sûres. »

S’il semble donc bien que Maurice ait pris le chemin de la protection des écosystèmes et que le Wetlands Bill sera présenté au cours de la présente législature, la société civile est en droit de réclamer que les divers rapports et plans de gestion soient rendus publics (le Blue Bay Marine Park Management Plan de 2012 ne l’a pas été) et que le Wetlands Bill puisse être débattu par elle également. L’adhésion du public au projet est un garant de son succès ; elle passe par sa compréhension des enjeux cruciaux et par une mise en application visible de la stratégie de protection. L’heure est critique. Nous devrons veiller au grain.