Maddie l’écoutait. Maddie, c’est ma grand-mère. Elle l’écoutait durant la guerre. La radio était la principale source d’information durant la Deuxième Guerre. Elle, c’est Marguerite Labat. Une « announcer » parmi tant d’autres. Il y avait M. Tyack, le Programme Manager du Poste radiophonique de l’île Maurice, M. De Chazal, qui lisait les bulletins du matin, Mme Lenoir, qui assurait le service certains soirs, Mme Tyack à la dactylographie et aussi aux annonces, et enfin Marguerite Labat. Elle était Assistant for Musical Entertainment and Relief Announcer. Les lundis et les jeudis, elle animait des émissions durant la mi-journée et en soirée. C’est comme ça que le jeudi 16 septembre 1941 à 13h15, elle lisait l’Œuvre accomplie par le Général de Gaulle. Le dimanche 21 septembre, elle reprenait l’antenne à 12h30 pour lancer « Un quart d’heure de diction » par Sacha Guitry et Léon Daudet.
Ma mère n’avait pas encore un an ! Tout le monde l’écoutait dans la famille. Je me revois encore dans notre salon, un Bob Morane entre les mains et la National mono crachant des émissions en langues européennes. Le cyclone Claudette n’a pas encore gâché Noël. La voix de Mlle Labat était comme un aimant qui vous extirpait de la Vallée Infernale. Elle avait cette force tranquille et vous invitait dans des mondes lointains. Qu’elle parle de Barbara ou des Chroniques de l’étrange. Lorsque bien des détours plus tard, nous l’avons rencontrée grâce à notre métier qui donne un bon prétexte pour fouiller partout. Nous avions été un peu surpris par sa simplicité. Elle était toujours à l’heure et très distinguée.
C’était un honneur de partager le studio pour un flash ou pour un bulletin de cyclone. Au fil des années, nous avons appris à mieux la connaître et, à travers elle, l’histoire de la radio. Son humour était incomparable. Et ses histoires de trésors captivantes. Sa vie était un roman. Elle me faisait toujours penser à ces stars de l’âge d’or de Hollywood. Jeune, elle avait un faux air de Cate Blanchett. Une star rien qu’en étant. Sans selfie, presse people ou page FB. Humble et qu’on ne l’emmerde pas. Lorsqu’elle était à l’antenne, ses techniciens de l’autre côté de la vitre étaient plus qu’attentifs. Son amour pour ce qu’elle faisait imposait le respect. Au fil des années, elle a gardé sa place à l’antenne tout en se glissant entre les vedettes du moment sans se faire remarquer. Elle roulait de Belvédère jusqu’à Forest-Side, se garait au plus près de la porte d’entrée, mettait en rogne la sécurité sans broncher et attendait vainement qu’on lui donne une allocation pour l’essence… Pour nous, elle était bien plus qu’une pigiste.
Et, nous sommes là le jour où elle dit au revoir au studio de Radio Maurice pour la dernière fois. Ce jour-là, elle s’est fait plaisir. Sans amertume. Pamela Patten, alors responsable de la radio, était dans le studio. Les techniciens et le personnel de la radio aussi. Elle a pris le shield souvenir et a laissé des moments forts derrière. Elle était plus qu’une institution. Elle a été et restera La voix, la référence. Et au-delà, l’âme et la force du service public. Distraire en éduquant dans l’humilité et la simplicité. On ne peut qu’admirer un tel parcours. Un exemple de longévité et de fidélité qui inspirera un jour peut-être une reconnaissance. Un « drive », un studio, un Prix ? Peu importe. On ne peut évaluer sa contribution qu’en nombre d’heures de programmes. Il y en a des milliers. Sa chaleur à l’antenne et son talent auront marqué plusieurs générations de Cap-Malheureux à Souillac, de Beaux-Songes à Poste-de-Flacq. Elle a annoncé, essoufflée, le Débarquement, elle a connu le swing, le yéyé, le rock, le grunge, le rai, les 78 tours, le tube en cire, le CD, la FM, l’URL et maintenant quelques-unes de ses émissions sont dans un serveur. Sa voix a été numérisée ! Elle était notre lien avec notre histoire. Nous l’aimions tous. Elle nous manquera.…….