Marie-France Armstrong-Rose (née Amstrong), rencontrée en France, à Paris, nous livre ses états d’âme, parle de ses tranches de vie vécues, particulièrement à la “Maison de poupée”, dans les années précédant l’indépendance de Maurice et évoque ses relations avec Malcolm de Chazal… Elle récuse ainsi l’idée d’avoir été une mécène du peintre et écrivain légendaire mauricien. « Une solide amitié liait Malcolm de Chazal et moi », lance-t-elle.
Vous avez connu Maurice dans les années 1960. Pourquoi y étiez-vous et quels sont les souvenirs que vous en gardez ?
Je suis venue à Maurice en 1963. Alors mariée au commandant James Armstrong, officier de transmission de la Royal Navy, et mère d’une petite fille de 9 ans, j’apprends la bonne nouvelle : l’Angleterre songe à l’indépendance de l’île. Nous sommes alors envoyés en famille pour trois ans rejoindre la base navale de HMS Mauritius à Vacoas.
Fous de joie, nous avons préparé ce long voyage vers cette autre île singulière via le Kenya, Madagascar et La Réunion. Tout ceci n’est qu’une piètre préface à ce qui deviendra une aventure journalière et la découverte d’un monde géopolitique extrêmement fertile, parsemé de personnages de tous bords et couleurs : hindous, chinois, créoles, anglais, français…
J’en ai gardé des souvenirs que ce soit des anecdotes personnelles, des rencontres particulières, des péripéties historiques, comiques, parfois presque tragiques… Une kyrielle de petits riens et de rencontres bouleversantes, un univers magique en pleine mutation…
Votre résidence mauricienne, une coquette maison coloniale, est baptisée “Maison de poupée”. Elle a été un coin où se montraient artistes et hommes politiques de l’époque. Parlez-nous en…
J’aime revoir en pensée cette “Maison de poupée” où vous y avez aussi vécu. Il y a 50 ans votre grand-père Lassoon y entretenait le jardin magique qui entourait la maison, tandis que votre grand-mère Lakshmi, une reine puissante et bonne, maniait les parfums et aliments sur son petit feu à même le sol en faisant chanter le carry dans les casseroles. Curcuma, gingembre, mangues, pâtissons, chouchous, massala, pommes d’amour habillaient cette cuisine odorante de saveurs enchantées. Nous avions, semble-t-il, tous les fruits du monde dans ce minuscule environnement.
Dans un coin se trouve une verrière où dorment mes poupées et marionnettes trouvées en Malaisie, à Singapour, à Hong-Kong lors de séjours fascinants en Asie. Des poupées d’ailleurs, reflets de civilisations étranges, poupées-filles, poupées-garçons et certaines en costume de Mao. Des petits visages blanc cassés, des yeux creux, la bouche en sang. Pas de projections ni de jeux. C’est une animation intérieure, peut-être, de rêves transmis par d’autres imaginaires.
La chambre est toute petite avec un lit entouré de livres : chambre d’amour, de lecture, de réflexion et d’écoute. Les arbres dansent aux fenêtres et sous le toit, les loirs chantent. Une grande toile navale sert d’auvent, on peut s’y abriter au milieu des pierres, des fleurs et des légumes.
Il y a peu de fauteuils chez moi – ce sont des prisons dont on sort mal – mais des espaces en bois, des coussins qui bougent, des tapis, quelques chaises obligatoires pour les dîners aux chandelles dans cette bibliothèque où l’on mange des nourritures terrestres et spirituelles. Là se retrouvent les amis, les fidèles, les poètes, les ministres, le gouverneur sir John Rennie et son épouse Winnifred, Malcolm de Chazal, Marcel Cabon, nos chers Edwiga et Roman Rostowski, Gaëtan Duval, les Coldstream Guards, le swami Venkatesananda, André Masson et quelques voyageurs rencontrés dans l’arrière-boutique d’Appavou à Port-Louis. Tout se discute, tout s’échange. On refait le monde et, comme dit Malcolm, l’île « son nombril ». De longues soirées poétiques et des dîners affectueux. On boit du thé, du vin, des concoctions, des décoctions, des jus de mangue et de citrons… On parle fruit, fleur, amour et mort.
On rentre au petit matin après des fêtes païennes, des danses folles, où le soir après des pèlerinages sacrés, le Divali, Holi, les hommages aux Dieux. On rentre à la “Maison de poupée”, les yeux plein de mystère. Elle repose, accueille et reçoit toujours les gens en souffrance, les coeurs en sang. C’est un refuge et une âme. Voilà ma “Maison de poupée”.
Comment avez-vous découvert cette “Maison de poupée” où Malcolm de Chazal venait passer des heures ?
Je n’aimais pas l’idée de vivre dans une maison militaire avec une organisation à l’anglaise, des réceptions officielles invraisemblables, des cancans et des fausses relations. Je voulais vivre vrai avec les gens du pays… Je cherchais donc autre chose et me promenais à tout hasard, ouverte à tout rêve. C’est ainsi que je me suis retrouvée à Phoenix, route du Cimetière. II y avait une petite maison en dentelle de bois blanc, en mines, dans un jardin sauvage. À droite se trouvait un grand arbre, un jamalac, je crois qu’il y est encore. La maison était « à vendre ». J’achète dans ma tête. C’est une maison de poupée, pas une résidence en uniforme. Je me suis alors débrouillée pour l’acquérir puis pour la restaurer très simplement avec l’aide d’un ami architecte, Alain de Commarmond. On fait alors des plans, on la répare et on invente.
On trouve aussi des meubles ou on en fabrique. On installe des rideaux provençaux dans la cuisine. On déniche une vieille baignoire, une grande table d’ébène dans un grenier. On creuse, peint, loue, plante… On met du bois et des fleurs partout. La maison se prépare. La varangue est orange avec ses rideaux de bonze. Les bougies éclairent, quant à elles, les visages aimés et bienvenus.
Est-ce vrai que vous avez été une mécène de Malcolm de Chazal ?
Mécène ? Ce mot m’interpelle. Il évoque davantage un rapport financier avec l’artiste. En fait une solide amitié liait Malcolm de Chazal et moi. Ce qui fut et est le cas de mes relations avec Malcolm de Chazal, le but étant de le faire mieux connaître et aimer.
Pour ce faire, il fallait des moyens pratiques et financiers. Pour peindre, un matériel adéquat a été acheté chez « Poisson » à Port-Louis. Papiers blancs et noirs, pinceaux, etc. Il fallait ensuite organiser des expositions, des rencontres, avertir la presse étrangère, chercher des acheteurs éventuels, traduire des lettres susceptibles d’alerter les personnalités littéraires, des éditeurs, des poètes. J’ai toujours la lettre (40 pages !) de Malcolm de Chazal à W.H. Auden traduite et non envoyée à cause du décès de ce dernier, une correspondance avec Paris pour promouvoir la publication de L’Homme et la Connaissance chez J.J. Pauvert et pour contacter Eric Losfeld pour d’autres textes.
Je voyageais avec des rouleaux de gouaches à La Réunion (où elles furent volées) et aux États-Unis où j’étais partie à l’aventure sur un thonier américain en route pour San Diego. Malcolm me voyait déjà à la Maison Blanche pour y montrer ses gouaches ! Hélas cela n’a pas été le cas. Je suis alors rentrée, bredouille, après deux mois en mer et en Californie.
Il y a eu ensuite des expositions assez importantes dont en 1965 chez Vatel à Curepipe. Tout Maurice y était – sauf Malcolm ! Trop pudique, trop fier, trop content, le trac sans doute et cette superbe qui lui avait fait fuir Jacques de Lacretelle et Georges Duhamel venus spécialement de Paris pour le voir au jardin des Pamplemousses. Sacré Malcolm ! Il se lamentait seul pendant que nous étions tous là pour le saluer : le consul de France M. Bermondy, le gouverneur, le monde politique, les peintres mauriciens, tous nos amis étonnés et ravis. Des gouaches ont été vendues, permettant d’autres possibilités de création.
Dans l’intérim, je vendais une gouache au politicien britannique Tom Driberg et à l’architecte londonien Maxwell Fry.
En février 1965, s’est tenue une grande exposition à Londres à la Mercury Gallery, Cork Street. Branle-bas dans la presse (Observer, Sunday Times). La préface du catalogue était signée Tom Driberg. Mon amie Mme Rostowski s’occupait des encadrements et donnait une interview à Radio France International ;
Sur le plan plus personnel, j’ai sans regret abandonné la petite chambre de l’hôtel National à Port-Louis où je m’étais promise de me réfugier pour écrire, loin des mondanités de la base. J’ai continué à payer le loyer et cédé la chambre à Malcolm. Comme moi, il a toujours aimé travailler dans les hôtels : Le Chaland, Le Morne, l’hôtel National, où 500 gouaches ont peut-être vu le jour.
II fallait aussi entreposer ces gouaches, les encadrer, les trier et parfois, hélas, les détruire. Par la suite, j’ai dû « brûler » sur son ordre et la mort dans l’âme une soixantaine de « mauvaises peintures », soit une partie de ma collection privée qu’il m’avait remise en remerciement quand j’ai quitté l’île en 1967.
Mécène peut-être, mais surtout amie. Mon mécénat à moi est de défendre une oeuvre, d’aider son développement et je continue… À Paris pour des expositions à Longjumeau chez Catherine Topall et en tant que critique d’art et poète.
Malcolm m’avait dit un jour : « quand je serai mort, tu me verras au pied de ton lit. » En effet, je me réveille devant une toile et j’ai ses livres à côté.
Vous n’étiez pas étrangère à la classe politique mauricienne de l’époque, tous partis confondus…
Je suis poète et non politique. En tant que tel, j’ai côtoyé énormément d’écrivains, d’artistes et de journalistes, ayant écrit moi-même dans Le Mauricien et Advance. En tant que femme d’officier anglais, à l’époque de l’Indépendance, j’ai rencontré beaucoup d’hommes politiques : Tom Mboya, Bruce Mackenzie, Tom Driberg, sir Seewoosagur Ramgoolam, Gaëtan Duval, le Lt. Major Christopher Willoughby, S.E. le Gouverneur et les Rostowski.
II y a eu un début d’insurrection, d’où la présence des Coldstream Guards dépêchés d’Aden. J’ai par ailleurs donné un dîner exceptionnellement permis par le gouverneur car il y avait un état d’urgence. Les dignitaires de l’époque, tous partis confondus, y étaient conviés et cela s’est très bien passé. II fallait calmer le jeu… Parallèlement, avec le swami Venkatesananda, j’ai approché les têtes des différentes communautés religieuses de l’île – Mgr Trevor Huddleston, l’Imam de Port-Louis… – en vue d’aider à maintenir la paix entre les confessions multiples.
Est-ce à cette époque que remonte votre goût de la poésie ? C’est à Maurice qu’est sorti votre premier recueil avec une préface de Malcolm de Chazal ?
Non. Enfant, je chantais puis commençais à écrire des petits mots, des phrases, des textes. Ces péchés de jeunesse se multiplièrent. J’écrivais en Angleterre, en Espagne, à Singapour, à Hong-Kong, en Afrique, partout. Puis à l’île Maurice où un choix a été fait pour éditer Images Particulières en septembre 1965 avec cette préface de Malcolm de Chazal dont j’étais déjà très proche.
À Maurice, ceux qui vous ont connue se réfèrent à vous comme la poétesse. Mais vous avez aussi été artiste peintre…
Oui, j’ai peint comme le font les enfants. Puis j’ai fait partie de l’Atelier Canepa aux Beaux-Arts de Marseille en France avec l’appui des frères Ambrogiani. Nulle en dessin je me vengeais sur la couleur. J’ai ensuite découvert la calligraphie japonaise avec un maître à New York ainsi que le haïku. Un voyage en Inde m’a pour sa part enrichie encore et j’ai rapporté des pigments qui ont servi à l’élaboration de petits tableaux mélangeant couleurs et encre de Chine. J’en illustre d’ailleurs quelques-uns de mes recueils de poèmes.
Vous avez naturellement côtoyé le monde littéraire et artistique mauricien. Quels souvenirs en gardez-vous ?
Merveilleux. J’ai bien connu André Masson qui m’a consacrée un bel article dans Le Mauricien en 1965. Plus tard, j’ai rencontré son frère Hervé à Paris dans le vingtième arrondissement où j’habite à présent, rue de la Chine. J’étais aussi très proche de Marcel Cabon. J’ai passé de grands moments près du peintre Claude Betuel dont j’ai défendu l’oeuvre à Londres et à Paris.
J’ai aussi beaucoup apprécié d’avoir pu rencontrer André Decotter, Camille de Rauville, Jean-Baptiste Mootoosamy, Madeleine Mamet, Régis Fanchette, Jean-Georges Prosper. À Port-Louis, j’ai découvert un jeune musulman, Yousouf Wachil, audacieux avec ses représentations humaines. II est fort connu à Londres et à Paris aujourd’hui.
L’île Maurice a célébré le centenaire de la naissance de Malcolm de Chazal. Vous y êtes-vous impliquée ?
Non, pas vraiment si ce n’est par la pensée. J’étais très heureuse de ces célébrations, mais je n’y ai pas participé personnellement quoique sollicitée. Je n’ai pas trop le sens des anniversaires.
En ce moment un colloque international sur Malcolm de Chazal réunit les sommités. Cet écrivain et artiste que l’on ne présente plus, le mérite-t-il ?
Indéniablement. Malcolm de Chazal est enfin à la place qui lui est due. Penseur, philosophe, peintre, poète, visionnaire : son influence est partout présente et les réseaux sociaux ont permis d’apprécier la portée de son oeuvre et la puissance de son génie.
On aime ou on n’aime pas. On ne peut pas l’ignorer.
Certaines de vos oeuvres ont été mises en musique et, en cela, en collaboration avec Griffith Rose, un amoureux de la bonne musique et de grands spectacles. Parlez-nous en.
J’aime travailler avec les plasticiens, des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des danseurs. Pour la musique je suis très gâtée. En 1976 à New York, le compositeur John Watts a mis en musique (électronique – Arp) des fragments d’Images Particulières, oeuvre intitulée Laugharne, en mémoire du poète gallois Dylan Thomas (discographie : Composers’Theater – New York).
En 1993, le compositeur canadien Bruce Mather a proposé une oeuvre musicale (quart de ton), et chantée à Montréal, du texte d’Un Cri. II s’est aussi inspiré de Travaux de Nuit. Ces oeuvres sont régulièrement jouées et retransmises sur les ondes au Canada et aux États-Unis.
Un projet de ballet Elevation sur l’oeuvre de Marc Chagall avec le compositeur russe Igor Panov attend encore une réalisation. Mais c’est avec le compositeur américain Griffith Rose, qui est mon mari depuis 1972, que j’ai le plus de joie à travailler.
Avec Ainsi il regarda la lune, il propose Gedichte vom Monde pour baryton et orchestre de chambre. II met en musique Le Mikado (du recueil Ronds de Nacelle). Puis une commande d’État pour une oeuvre pédagogique (Ensemble 2e x 2U) à Paris (1992). Il y a eu aussi, dans le cadre des festivals des abbayes, le Quintette Imaginaire interprétant Le Marin et les Oiseaux à Sordes dans les Landes. Dirigé et commandé par Nicolas Brochot. N’oublions pas Carte blanche. Cette création n’a jamais eu lieu. Et nous continuerons…