Nous avons rencontré Marie Toussaint, candidate Europe Ecologie Les Verts aux élections européennes et surtout à l’origine de la pétition « l’Affaire du Siècle » à la veille de son départ de Maurice. Cette pétition pour engager des poursuites contre le gouvernement français qui ne respecte pas ses propres lois écologiques a recueilli plus de deux millions de signatures. 

l Que fait le No 4 de la liste française du parti Europe Ecologie Les Verts, engagée dans les élections européennes en France, à Maurice ?

– Je suis en route pour La Réunion dans le cadre de la campagne électorale. Avant, je me suis arrêtée ici pour voir mes parents, qui travaillent au sein de l’association ATD Quart Monde.

l Des parents très engagés dans les mouvements sociaux et qui, selon les articles de presse qui vous sont consacrés, vous ont communiqué leur sens de l’engagement social.

– Tout à fait. Je suis engagée depuis toujours dans les mouvements associatifs pour la planète. A 18 ans, j’ai rejoint le mouvement Europe Ecologie Les Verts et j’ai un peu voyagé, notamment en Amérique latine, et à un moment, je me suis dit que la politique vise à séparer les gens pour continuer à exploiter la planète et on n’avait pas d’outils contraignant au niveau planétaire pour lutter contre ça. J’ai fait des études en droit international de l’environnement et me suis engagée auprès de plusieurs associations. J’ai décidé de me battre sur le terrain du droit. Au bout d’un moment, en effet, on s’est dit qu’il fallait mener les combats devant les tribunaux, puisque les juges ont le pouvoir de changer les lois. C’est comme ça qu’on a commencé, il y a plus de trois ans, à construire l’ONG « Notre Affaire à tous » en collaboration avec d’autres mouvements qui mènent le même combat juridique à travers le monde.

l Il fallait donc changer de manière de combattre pour l’écologie ?

– Exactement. Pendant plus de quarante ans, on a surtout mené le combat à travers des manifestations, mais aujourd’hui, on est en train de s’enfoncer dans un mur et on n’a plus le temps et on le voit. A Maurice il y a davantage d’inondations, les cyclones deviennent plus violents et le plastique domine. C’est super de manifester et les jeunes qui le font sont incroyables, mais il faut aussi mener des actions en justice. C’est comme ça que nous avons lancé « l’Affaire du Siècle », une pétition en ligne pour poursuivre le gouvernement français pour manquement à ses engagements écologiques. La pétition a récolté plus de 2 millions de signatures !

l Pardonnez-moi d’être cynique : est-ce qu’il n’y a pas dans ces 2 millions de signatures, un peu de phénomènes mode et un peu de l’emballement ultra rapide des réseaux sociaux puisqu’il est tellement facile de cliquer sur son ordinateur ?

– C’est vrai, mais c’est la première fois en France qu’une pétition atteint ce chiffre et très rapidement. Ce qui signifie l’existence d’un vrai souci de centaines de milliers de Français pour l’écologie dans un cadre de colère sociale assez grande. Il y a donc beaucoup de Français qui demandent que le gouvernement soit sanctionné pour non-respect de ses engagements.

l A partir de maintenant, que va-t-il se passer concrètement sur le plan légal pour « l’Affaire du siècle » ?

– Le procès va avoir lieu d’ici deux ans et après le jugement, s’il y a des appels, il faut compter quelques années encore. Nous demandons le respect des lois votées et découlant de l’Accord de Paris. Il existe beaucoup de lois votées pour la protection de l’écologie qui ne sont pas appliquées. Il serait bon qu’avant que le gouvernement français se permette de donner des leçons d’école d’écologie au reste du monde qu’il applique les lois qu’il a fait voter.

l Vous demandez aux juges de dire au gouvernement de respecter ses propres lois. Mais vous savez que dans certains cas la justice privilégie la raison d’Etat, mis en avant par le pouvoir, avant tout.

– Nous sommes très conscients de ce fait, mais au plan mondial il y a de plus en plus de juges qui disent qu’il y a des limites à ce que la planète peut encore supporter. Je crois aussi que les gens se rendent bien compte que ce n’est pas juste une question d’environnement, mais une question globale qui affecte tout le monde avec une multiplication de catastrophes naturelles. Cette prise de conscience peut faire la différence.

l Pourquoi est-ce que c’est maintenant que les mouvements écologistes se tournent vers la justice pour faire avancer le combat ?

– Ils l’ont fait avant, mais à d’autres niveaux. Il faut aussi réaliser que le Droit international de l’environnement est nouveau, puisqu’il ne date que des années 1970. Maintenant c’est le moment d’avancer sur des enjeux juridiques, sur de nouvelles règles, parce que les précédents n’ont pas marché. Il faut aujourd’hui établir que les Etats ont un devoir de protection de l’environnement, pour protéger le climat et tout qui va avec : la biodiversité, les océans, les glaciers. Il faut faire autre chose que ce que l’on a fait jusqu’ici pour mener le combat. Il faut trouver d’autres moyens.

l Vous dites ça et, en même temps, vous êtes candidate EELV aux élections européennes. Ce n’est pas contradictoire dans la mesure où, vous l’avez souligné, les Parlements votent des lois, mais ne les respectent pas ?

– Il faut avoir un nouveau droit en faisant appel, comme je vous l’ai expliqué, aux juges. Mais on peut aussi avoir un nouveau droit en étant législateur, en faisant de la politique. C’est le chemin que je veux prendre en étant candidate aux élections européennes tout en sachant qu’il ne faudra pas répéter ce qui n’a pas marché avant pour être plus efficace. En fait, on n’a pas le choix aujourd’hui, puisqu’on est en train d’entrer dans le mur. Il faut trouver une manière d’être efficace en utilisant les outils disponibles, dont le Parlement européen. Il faut construire une démocratie mondiale et pour le moment le Parlement européen est le plus haut niveau auquel on puisse accéder. On peut déjà changer les choses avec tous les autres partis écolos européens avec qui on mène le même combat.

l En France, l’écologie semble être devenue le sujet de tous les partis politiques, même celui du Rassemblement national. Est-ce que EELV va pouvoir faire entendre sa voix dans une France où les sondeurs disent que la République en Marche et le Rassemblement National sont en tête des intentions de vote ? Est-ce que ces sondages ne vous démoralisent pas ?

– En Europe les gens, les jeunes particulièrement, ne disent pas : on est de gauche ou on est de droite, ils disent : on est écologistes en rejetant le modèle politique qui a existé depuis des années. Dans les sondages, EELV est quatrième, ce qui n’est déjà pas mal. En Belgique, au Danemark aux Pays-Bas, les écologistes sont en train de devenir la principale force politique et la bataille se mène contre une droite de plus en plus extrême. Le modèle social libéral est en train de s’épuiser et deux options s’imposent : les nationalistes et l’extrême droite et les écologistes. Je ne suis pas pessimiste par rapport aux sondages, mais je sais que nous devions beaucoup travailler pour convaincre. Parce qu’il y a beaucoup de gens qui ont été déçus dans la mesure où en politique les partis écologiques ont fait confiance à des gens qui les ont trahis. Malgré tout, on a réussi à « écologiser » la majeure partie des partis politiques qui parlent tous un peu d’écologie. Mais on ne peut pas faire de l’écologie tout en soutenant le libéralisme et les électeurs devront faire le tri entre les vrais écologistes et les écologistes de circonstance.

l Que peuvent les partis écologistes européens, avec leur engagement et leur enthousiasme, contre les gouvernements libéraux qui, avec leurs alliés, détiennent le pouvoir et n’ont aucune intention de le céder ?

– La bagarre entre le vieux monde et le nouveau, que représentent les écologistes, est féroce. Elle ne se gagnera que si les politiques maintiennent le contact avec les citoyens, dont la prise de conscience écologique augmente, et en les informant régulièrement de leurs actions et des enjeux. Il faut que les citoyens viennent mener la bataille et ne laissent plus le champ livre aux lobbyistes des groupes industriels qui soutiennent les gouvernements. C’est une bataille difficile, mais si on attaque les gouvernements, les GAFAM, et tous ceux qui prennent de l’argent sur le dos des citoyens, en justice, et d’autres fronts, on va finir par gagner.

l Je note que vous portez un tee-shirt jaune, cela a-t-il une signification politique dans le débat français ? Quel est votre regard sur le phénomène Gilets jaunes ?

– Ça se pourrait ! Les Gilets jaunes c’est un mouvement profond et très divers, mais la principale raison de leur colère c’est l’injustice sociale et fiscale. Au départ, ça été embêtant pour les écolos, puisque tout a commencé avec la taxe carbone et l’on a voulu faire croire que les Gilets jaunes étaient contre l’écologie. Or, les Gilets jaunes, ce sont des Français qui vivent dans les endroits les plus pollués de France, sont soumis à la malbouffe, aux problèmes de santé, de déplacement. Alors que les compagnies d’aviation ne payent pas de taxes, que les compagnies pétrolières, les plus pollueurs au monde, le gouvernement français a voulu faire payer un impôt lourd aux moins aisés des Français que l’on a habitués à la voiture et à l’essence. Ce qui prouve que les Gilets jaunes ne sont pas anti-écolos, c’est que, quand le gouvernement est revenu sur la taxe carbone, le mouvement de protestation pour plus de justice sociale n’a pas arrêté. Les Gilets jaunes disent ce que les écolos revendiquent depuis toujours : que les gens ont le droit de vivre en bonne santé et longtemps, de travailler, d’être bien logé et de participer aux décisions qu’on prend en leur nom. Le mouvement des Gilets jaunes est un mouvement qui est arrivé en même temps que le ras-le-bol écolo.

l Le grand débat qui était censé mettre fin au mouvement des Gilets jaunes arrive à sa fin. Selon vous, ce débat va-t-il mettre fin à l’action des Gilets jaunes ?

– Je pense surtout qu’Emmanuel Macron est très bon pour lancer les grandes consultations. Il l’a fait plusieurs fois, sur l’Europe notamment, et on ne sait pas quelles réponses il compte donner aux propositions faites. Le grand débat c’est pareil, il débat tout en déclarant qu’il ne compte pas changer de politique et qu’il ne pourra pas répondre à tout. Pour moi, le grand débat c’était un exercice pour occuper et écouter les gens et pour ne rien faire de ce qu’ils disent et de ce qu’ils demandent. Pour moi, le grand débat est un grand brouillard de fumée envoyé par le gouvernement dont il ne sortira rien de fondamental. Mais les Français ne sont plus dupes et c’est par défaut, puisqu’on ne sait pas par qui les remplacer, que la REM et le RN figurent en tête des sondages que vous avez cités. Il n’y a plus de vrai soutien et de vraies aspirations pour ces partis traditionnels, ils existent dans les sondages par défaut.

l Donc, tout pourrait basculer en France pour les élections européennes ?

– Si, nous, écolos, arrivons à proposer une autre alternative rassembleuse, nous devions pouvoir émerger normalement. Il y a de l’espace pour que quelque chose d’autre émerge. Il faut donc qu’on arrive à gagner ce pari et nous ne pouvons le faire que si sont regroupés les écolos traditionnels, tous les nouveaux écolos qui sont en train d’arriver et puis, effectivement, les Gilets jaunes qui demandent la justice sociale et environnementale et les mouvements de quartiers que l’on ne consulte pas souvent. Il faut réussir à mettre tout le monde ensemble. Avec les Gilets jaunes, nous avons déjà commencé à travailler ensemble puisqu’on mène le même combat. Il y a eu un ras-le-bol écolo et les Gilets jaunes se sont exprimés ensemble au sein de la société française, à nous, maintenant, de savoir construire la suite.

l Pendant que ce ras-le bol-jaune et écolo s’exprimait en France un autre ras-le-bon s’exprimait en Europe et dans le monde. Il y a une montée des droites, du populisme et du conservatisme extraordinaire. Finalement, le grand combat c’est les écolos versus ces mouvements de droite ?

– Forcément. Je vous l’ai dit : comme le modèle traditionnel, basé sur le productivisme pour exploiter la planète, n’est plus bon, il ne reste que le nationalisme et le populisme. Aux Etats-Unis, en Italie, au Brésil, en Inde, des anti-écolos et des profascistes sont au pouvoir. Mais en même temps il y a autre chose qui est en train de se passer dans le monde. Cette semaine une femme est devenue présidente en Slovaquie, elle est écolo, contre la corruption et démocrate et a été élue. Avant-hier, à Chicago, une femme noire et lesbienne a été élue mairesse, ce qui est une grande première aux Etats-Unis. Dans ce même pays, Mme Cortez, femme et écolo, est en train d’émerger. Il y a en Europe de l’Est des femmes et des jeunes qui prennent la tête des combats. Il y en a d’autres qui vont émerger et vont combattre dans les années à venir cette tendance au repliement sur soi, à la construction des barrières. Moi, je fais partie de ceux qui disent : il faut d’abord s’occuper des plus pauvres et que nous devons être solidaires. Il n’y a que deux solutions : soit on essaye de se sauver tout seuls, soit on est solidaires avec les autres, tous les autres.

l Quel est votre regard sur le Brexit, ce feuilleton britannique qui n’en finit pas de finir ?

– Il y a eu, au départ, un discours contre l’Union européenne. Le oui a gagné, mais tout de suite il y a eu des gens qui ont dit « on a mal voté », et puis, au fur et à mesure, tout le monde s’est organisé et aujourd’hui on a des millions de Britanniques qui signent des pétitions pour dire : il faut revoter. C’est l’émergence des citoyens dans la vie politique qui disent : on est concerné et on veut avoir notre mot à dire avec des manifestions de millions de gens qui disent on veut continuer à faire partie de l’Europe. Tout cela dit, un peu comme les jeunes qui se mobilisent pour le climat, comme pour « l’Affaire du Siècle », que les gens veulent pouvoir décider de leur avenir. C’est quelque chose qui est en train de se passer et qui donne beaucoup d’espoir, parce qu’il y a chez les gens une vraie volonté de prendre leur destin en main des pouvoirs de l’argent, des politiques qui sont là depuis des années, qui n’arrivent pas à changer les choses et qui laissent la planète se dégrader. Moi, le Brexit, ça me donne aussi espoir à cause de cette jeunesse et de ces populations qui se mettent en marche et qui aspirent à pouvoir décider de leur vie.

l Je vais tempérer votre enthousiasme : François Hollande a déclaré tout récemment que l’extrême droite va finir par arriver au pouvoir en France. Votre réaction ?

– C’est un risque important. Il y a aussi comme, vous l’avez souligné, un mouvement d’extrême droite tendance fasciste qui existe en Europe et qui s’oppose, dans le cadre d’un vrai combat, féroce, au camp des écolos et des démocrates. Le combat sera difficile partout dans le monde entre ces deux camps, mais il faut que les gens s’engagent, se mobilisent, participent pour sauver, pas un système, mais notre planète. Ceux qui détruisent notre planète aujourd’hui et qui le font en connaissance de cause sont des criminels, des malades et on doit faire reconnaître juridiquement et pénalement qu’ils agissent contre l’environnement. C’est le sens de la démarche que nous avons initiée avec « l’Affaire du Siècle ». Cela va permettre de clarifier le débat entre ceux qui veulent détruire la planète et les autres. On ne peut pas dire qu’on veut protéger la planète tout en continuant les crimes contre l’environnement. Une fois qu’il aura été établi qu’il existe des délits contre l’environnement, ceux qui les commettent vont arrêter, ils vont faire autrement, ils seront obligés de le faire. On a besoin de cela pour faire gagner le camp de ceux qui veulent protéger la planète.

l Vous êtes à Maurice  en route pour La Réunion dans le cadre de la campagne électorale EELV. Qu’avez-vous retenu de ce que les Mauriciens que vous avez rencontrés vous ont dit ?

– J’ai senti chez les jeunes Mauriciens que j’ai pu rencontrer ce besoin, ce désir de s’engager pour faire bouger les choses, pour les changer. Je sens la même révolte. Ailleurs et ici ,on n’arrête pas de dire les coraux sont en train de mourir, les poissons sont en train de mourir, les arbres ne poussent plus, le plastique envahit de plus en plus, etc., et on ne fait rien pour que cela change. Cela devient de plus en plus intolérable qu’il existe un discours officiel de protection de la nature et que, sur le terrain, on voit le contraire. Mais, heureusement, les actions de protestations sont en train de de multiplier autour du monde, les groupes communiquent entre eux, comparent ce qu’ils font et partagent leurs expériences pour avancer dans le même combat pour sauver la planète. On m’a dit qu’à Maurice on est relativement mal informé et que la création de la connaissance sur ces sujets fondamentaux est difficile. Mais le fait de le reconnaître est déjà un pas en avant, et il y a des centaines de groupes qui ne demandent qu’à partager leurs connaissances et leurs expériences pour faire avancer le combat qui concerne tous ceux qui habitent cette planète.

Jean-Claude Antoine