Marika est devenue l’unique port d’attache de Delcourt dans la pièce d’Alain Gordon-Gentil, qui s’est jouée le week-end dernier au KaféT@ à Rose-Belle. Ce drame sentimental a ainsi transformé la salle habituellement dédiée aux comédies légères des Komikos et aux fantaisies des humoristes étrangers que Miselaine Duval a l’habitude d’inviter, en une scène d’arts dramatiques au sens littéral du terme. L’écriture soignée de cette pièce et le jeu de ses acteurs en font un spectacle émouvant, une histoire coloniale au temps de la deuxième guerre mondiale, un drame sentimental où l’aspiration à une terre promise prend le pas sur les sentiments les plus passionnés et dévastateurs.
Quand l’amour devient encombrant, quand les sentiments sont si forts qu’ils confinent à la démesure, qu’on se sent en porte-à-faux face aux preuves d’amour d’un être, la meilleure solution est peut-être de partir… Un des paradoxes de la première pièce de théâtre écrite et mise en scène par Alain Gordon-Gentil est d’annoncer l’issue du dénouement dans le titre même de la pièce. Ce ne sont donc ni le suspense, ni les surprises du destin ou la fatalité du sort dont cette pièce fait son beurre. La plupart des immigrés juifs d’Europe de l’Est qui ont été détenus à la prison de Beau-Bassin pendant la seconde guerre mondiale sont repartis après la guerre. Si elle était restée, Marika aurait fait exception.
Mais ces personnes ne sont pas forcément parties en Palestine avec les familles pionnières qui allaient s’implanter souvent dans des kibboutz, sur ces terres qui deviendraient l’État d’Israël. Pionniers à l’époque fuyant l’antisémitisme bien partagé et le cauchemar du nazisme, certains descendants qui cherchent aujourd’hui à imposer leur présence sur les terres palestiniennes par la force se nomment aujourd’hui colons, la résurgence continuelle des guerres ayant transformé cette terre promise en théâtre de guerre abreuvé de sang humain. Comme en témoigne la Dérive de l’Atlantique, le documentaire que Michel Daëron a réalisé sur ces Polonais, Tchèques et autres citoyens d’Europe de l’Est débarqués à Maurice, beaucoup des descendants de ces personnes sont par exemple établis en Europe, aux États-Unis et ailleurs.
Le spectateur de Marika est partie sait parfaitement qu’elle quittera Delcourt pour s’installer en Palestine avec les siens. Et il semble à travers le jeu de Rachel de Spéville que ce choix n’aura guère été difficile le temps passant, face à un Delcourt Chasles transi d’une passion qui frise l’aliénation si l’on n’y répond pas avec autant de force et d’insistance. Le bonheur de réaliser leur amour sonne vrai lorsqu’installés ensemble dans la maison de Delcourt, le couple reçoit l’ami d’enfance Kewal. Un vent de légèreté et de bien-être souffle sur cette scène ainsi que lors des échanges amoureux du couple — échanges verbaux et non ébats corporels bien que les acteurs soient très peu habillés. Cette dernière scène rappelle d’une autre manière les passages littéraires particulièrement sensuels du roman d’origine, Le voyage de Delcourt.
Un choix qui ne se discute pas
Marika va partir malgré l’attachement de Delcourt, et son interprète, Rachel de Spéville, laisse poindre l’ambiguïté de sa situation, tout d’abord en se confiant à l’ami de toujours, Kewal, dont le profil fait penser à un jeune docteur devenu dans la vraie vie chef des premiers gouvernements de l’île Maurice indépendante. Elle lui confie que l’amour de Delcourt devient à tel point étouffant qu’elle ne s’en sent pas véritablement digne. Mais l’autre préoccupation qui la taraude intérieurement, est l’aspiration à une nouvelle vie sur la Terre promise, ce havre mythique étroitement lié à la condition du juif errant chassé de siècle en siècle par des populations souvent inhospitalières, est aussi une donne extrêmement puissante. Elle l’exprime dans le souvenir de sa fuite et de l’exode qu’elle a vécu jusqu’aux rives mauriciennes.
Le grand rabbin, joué par Bill Soupaya, est présenté ici comme une sorte de commandeur à la Hamlet qui fera tomber le couperet de la séparation. Faisant autorité d’une manière quasi martiale… trop pour être crédible, ce personnage est un peu le caillou dans la chaussure qui laisse penser que cette pièce s’inscrit davantage dans une veine romantique que dans une quête historique et réaliste. Les comédiens incarnant Marika, Delcourt et Kewal ont travaillé leur rôle au plus près du texte en recherchant le ton le plus juste et le jeu le plus naturel possible. Ils réussissent si bien qu’on ne peut à la fin qu’être pris à la gorge par l’inconsolable désespoir de Delcourt et le choix difficile de Marika.
À côté d’eux, ce rabbin austère drapé de noir auquel ne manquent ni la coiffure ni le chapeau traditionnel qui font penser aux plus orthodoxes des pratiquants du judaïsme, apparaît davantage dans un registre symbolique. Économie de parole, autorité et tradition composent son rôle qui en semble du coup un peu caricatural. Le rabbinat est oeuvre d’étude et de rite, une vocation, la connaissance de l’humain et la quête de sagesse sont un leitmotiv. Aussi pourrait-on imaginer un homme moins encombré par son statut, plus nuancé et perméable aux sentiments que lui expose Delcourt.
Et s’il amène Marika à choisir le départ pour la terre d’Israël, on aimerait croire qu’elle le ferait non seulement par sens du devoir et soumission à l’autorité, mais aussi parce qu’elle se sent en confiance certes aux côtés des siens, et aussi sous la protection d’un homme empli de sagesse et compréhension. La question à l’issue de la pièce reste de savoir ce que deviendront ces personnages séparés. Bouleversant de détresse, le Delcourt d’Alessandro Chiara garde le parfum de Marika en portant son châle tout en se montrant dévasté par le choix qu’elle a fait. Il ne comprend décidément pas « ces juifs qui finissent toujours par partir » tout comme il ne goûte guère les luttes syndicales et politiques que mène son ami Kewal…