« Je suis un panneau publiciaire gratuit de Maurice en Europe », lance Mario Ramsamy dans une interview accordée au Mauricien au Domaine des Alizées, à Grand-Baie, peu avant de quitter le pays la semaine dernière. Mario Ramsamy croit fermement dans la capacité de création des Mauriciens et pense que les artistes d’ici sont suffisamment malins pour se frayer un chemin dans de ce monde de plus en plus globalisé et se faire une place dans la World Music. « Il faut pour cela qu’on sente dans le pays une volonté de passer à l’action ». Après s’être fait une notoriété avec plusieurs titres à succès avec le groupe Images, puis avec Émile et Images, il se lance dans une nouvelle aventure créative avec Mar-yo and the Bro avec production d’un nouvel album intitulé A la ville comme dans mon île dont il rêve que le lancement international soit fait à Maurice.
Mario Ramsamy, vous dites n’avoir pas envie de vous mettre en avant, mais vous brillez déjà par ce que vous réalisez…
Écoutez cette musique (ndlr : il nous fait écouter en exclusivité À la ville comme dans mon île). Est-ce qu’elle vous parle ? Cela ne sert à rien que je parle. C’est la musique qui parle. Je veux être neutre dans ce pays pour la bonne et simple raison qu’on passe sur un avenir tout neuf. Il y a des coups de balai à gauche et à droite. D’ici un an, je dirai ce que je pense.
Avec ce nouvel album, votre voix se pose sur un nouveau type de séga…
Non (rires), parski nou ena sa dan nou.
Après avoir passé de nombreuses années à l’étranger, vous revenez souvent au pays depuis quelque temps…
Pas si souvent que cela. Je suis revenu pour des vacances, pour faire Stars 80, le clip d’Alalila et celui de Zulu, La Métisse. Cette année, je reviens le 14 mai pour un nouveau spectacle Stars 80, prévu pour le 16 mai. Nous serons produits par Bao Communications avec Claire Le Lay. C’est une personne qui veut amuser les Mauriciens à petits prix. La dernière fois, nous nous étions produits à Grand-Baie La Croisette, cette fois-ci, ce sera peut-être dans un lieu en plein air. Il faut dire qu’il y a plein de gens de l’extérieur qui veulent apporter quelque chose de positif à cette île. Comme Paul Choy qui travaille sur Visages de l’Île Maurice.
Après plus de 30 ans en Europe, vous n’avez pas perdu votre âme mauricienne…
J’ai passé 40 ans à l’étranger.
Comment vivez-vous le fait d’être mauricien ?
Je ne le vis pas. En fait, je ne vis rien. En France, je ne me sens pas Français, à Maurice, je ne me sens pas Mauricien, tout simplement parce que le langage et la mentalité évoluent et à chaque fois que je reviens, j’ai besoin de réapprendre cette langue, et de redécouvrir mon pays. C’est un avantage pour moi, parce que je retrouve, à chaque fois, l’innocence d’un enfant qui réapprend tout à zéro, même avec ma mère. Il y a encore des secrets de mon enfance entre ma mère et moi alors que je vais avoir 60 ans. Ma mère vient de me raconter une histoire survenue à ma naissance. En fait, il y en a deux secrets. D’abord, lorsque mon père a appris que je suis né, il écoutait Rossignol de mes amours de Mario Lanza. Il en était fan et il a spontanément dit : « Je vais l’appeler Mario, son nom de baptême sera Georges, mais on l’appellera Mario. » Nous habitions à Tranquebar à l’époque et lorsque ma mère est rentrée de l’hôpital, il y a le Sadou qui est descendu de la montagne pour venir voir un enfant qui était né à l’endroit où j’habitais. Nous étions à quatre familles dans cette cour dont le propriétaire était hindou. Il y avait un autre enfant qui y était né le même jour. Lorsque le Sadou a frappé à la porte, la dame indienne a dit qu’il y a eu une naissance chez elle. Le Sadou lui a dit, « il y en a une autre aussi ». Là, le monsieur est venu chez nous, il a mis quelque chose de blanc sur mon front et il a dit à ma mère, « votre fils sera quelqu’un de grand ». C’était comme une sorte de bénédiction. Il n’y a pas de musiciens dans ma famille, je ne sais pas d’où me vient mon inspiration musicale… Je suis là aujourd’hui.
Est-ce que Mario Ramsamy est croyant ?
Je ne crois pas dans la religion. Jamais le monde n’a été aussi mal que maintenant. Ce qui est marrant c’est que depuis la nuit des temps, les hommes croisent le fer parce que nous sommes différents et parce que nous pratiquons des religions différentes. Mais ce qui me tue, c’est que tout cela ne nous a pas servi d’exemple et je ne peux pas croire qu’il y a un dieu dans tout ce qui se passe aujourd’hui.
Un dieu tel qu’on le présente…
Non. L’homme a toujours eu besoin d’une forme extérieure pour se dire que ce qui lui arrive ne vient pas de lui, que ça vient de l’extérieur. Mais, ce n’est qu’un prétexte. Est-ce qu’il s’est déjà posé la question de savoir pourquoi lui ? S’il trouve la cause, c’est déjà 50 % du chemin qui est parcouru. Aucun problème qu’on rencontre n’est au-dessus de sa personnalité, mais on cherche toujours un prétexte parce que c’est plus facile. Moi, je n’ai pas cherché la facilité. Quand j’ai quitté Maurice pour la première fois, j’étais au Club Med. Je devais avoir 20-21 ans. J’étais parti au Maroc comme musicien, chef d’orchestre. J’étais à Tanger et c’était mon premier contact avec les pays arabes. À un moment donné, le ramadan est arrivé et tout le monde jeûnait. À midi, je prenais mon plateau déjeuner et je trouvais bizarre de le remplir avec de la nourriture alors que le personnel se privait de manger. Quelque part, je sentais que je les offensais et je me suis dit que je ferai pareil. Comme on dit, à Rome, on fait comme les Romains. J’ai adhéré à leur philosophie pendant les deux ans que j’ai passés là-bas. Il y avait un respect mutuel entre eux et moi. J’ai su apprendre à les respecter en tant qu’étranger dans leur pays. À Maurice, on a cette chance de provenir de différents pays, avec différentes cultures et traditions. On est toujours en apprentissage du respect des uns et des autres. Il n’y a pas ce racisme entre créoles, musulmans, blancs… Ici, c’est le pouvoir de l’argent qui nous sépare. Il serait temps de poser un peu les armes de ce combat-là. Avec l’avancement de l’île Maurice à vitesse grand V – avec des autoroutes en construction – je ne dis pas qu’en même temps que les infrastructures se modernisent, il faut savoir évoluer dans la sagesse. On n’a peut-être pas su le faire pendant ces dix dernières années. Je ne veux pas faire de politique, mais on a favorisé des petits amis et quand on voit ça, on ne peut qu’entrer en révolution. Je comprends la réaction des Mauriciens face à cet état de choses. Maintenant, il faut savoir ce qu’on veut faire pour ce pays, pour son avenir, pour notre avenir. Où on veut aller et quelles causes on veut planter pour nos enfants dans ce petit pays qui est un exemple d’intégration totale de toutes les religions pour l’Europe.
Est-ce que les gens parlent de cela en Europe ?
Oui. J’avais une amie belge qui a fait sa thèse dessus dans le cadre de ses études de Science Po. Elle cherchait à voir pourquoi et comment, un petit pays comme Maurice a réussi à intégrer des gens de cinq pays d’origines différentes alors que l’Europe a failli avec l’Afrique du Nord. J’avais trouvé son travail fantastique. J’ai épousé sa façon de voir les choses. À Maurice on n’a effectivement pas de problèmes d’intégration, le problème réside dans le pouvoir de l’argent. Si on arrive à gommer cela, on arrivera peut-être à poser un regard de tendresse et de compréhension sur l’autre et le pays pourra mieux avancer pour l’avenir de nos enfants.
Qu’est-ce qui vous attire vers Maurice ?
J’ai besoin de venir chez moi pour m’assurer surtout que tout va bien dans notre vie, pour m’assurer que nous, notre être, on n’est pas en train de devenir pourri. Ce qui m’a consolé et ce qui m’a réconforté c’est que les Mauriciens ont pris la bonne décision pour leur propre vie pour une fois. Ils en sont conscients, c’est grâce en bonne partie aux réseaux sociaux. On prend exemple de ce qui se passe ailleurs et on ne veut pas que cela se produise dans notre pays. Le Mauricien s’assume et prend ses propres responsabilités, maintenant qu’est-ce qu’on veut en faire, où veut-on aller ? Dans l’année qui vient on pourra le voir sans parler de politique.
Chaque fois que vous revenez au pays, vous passez beaucoup de temps chez vos parents à Roche-Bois où vous êtes un “role model”…
Je me refuse d’être un modèle. Modèle équivaut à gloire, la gloire équivaut à la lumière…
Vous pouvez être un modèle surtout dans le sens de l’espoir que vous pouvez apporter aux jeunes, surtout ceux issus des quartiers souvent stigmatisés…
Espoir, je prends. Je voudrais dire aux Mauriciens qu’il y a de l’espérance parce qu’on dispose des talents nécessaires. Je veux dire aux Mauriciens que nous sommes une synthèse du monde. Nous avons innés en chacun de nous toute la force du monde. Nous avons su prendre ce qu’il y a de meilleur en Europe, en Inde, en Chine en Afrique pour forger notre personnalité mauricienne. Je leur montre comment mettre cela en valeur, comment est-ce qu’on peut s’adapter. En moi, il y a tout cela et j’ai essayé de mettre cet ensemble de sonorités orientales, occidentales, africaines et mauriciennes familières aux Mauriciens dans mon album. Le son de la ravanne est très présent. Si je chante le séga À la ville comme dans mon île en français et pas en kréol c’est parce que j’estime que la France m’a réussi, la technologie française m’a réussi. Je veux dire aux Mauriciens, peu importe le son, peu importe la technologie, avançons dans notre culture ensemble. Je rêve de faire chanter À la ville comme dans mon île en bhojpuri et en créole. C’est une chanson capable de s’adapter à toutes les langues. Avec cette musique je voudrais pouvoir représenter Maurice dans le monde entier. Je voudrais que cette musique fasse parler de notre pays. Artistiquement, j’aimerais que la culture mauricienne, que le ministre de la Culture m’entende. Il y a quelque chose à faire en Europe avec cette chanson. Je voudrais que le lancement de cette chanson ait lieu à Maurice. Je n’attends rien de Maurice, en tant que Mauricien et je ne prendrais pas l’argent des Mauriciens. Ma démarche consiste à dire « qu’est-ce que je peux faire pour mon pays » au lieu de dire « qu’est-ce que je peux prendre du pays ».
J’ai fait un album avec des DJ de renom. Je voudrais que l’Europe sente que j’ai tout un pays derrière moi. Vous voulez une publicité gratuite, je suis un panneau publicitaire gratuit en Europe. Voulez-vous faire des émissions de télévision ? Je fais des émissions de télévision en France. Voulez-vous aller au Stade de France ? Je passe au Stade de France le 5 mai devant 85 000 personnes. Cela pourrait être un exemple d’action pour l’île Maurice.
Vous mettez donc votre notoriété, votre talent et votre connaissance de la technique musicale à la disposition de Maurice ?
Bien sûr. Ce que je voudrais, c’est sentir une volonté de passer à l’action.
En créant La Métisse, ou remixant Alalila, vous apportez une nouvelle richesse à la musique mauricienne ?
En fait, c’est quelqu’un qui est plus jeune que moi qui a décidé de faire cela fort. C’est DJ Assad. C’est un jeune qui mérite d’être reconnu à sa juste valeur. Même si sa musique est un mélange d’Europe et de Maurice, il a su imposer la langue créole en France. Cette langue-là, cela fait deux étés que les Français en consomment sur les plages. Il y a eu Li tourné avec Alain Ramanisum et Alalila et je souhaite que ce soit le cas pour La Métisse l’été prochain. Ce qui veut dire que nous, les Mauriciens à l’étranger, sommes en action pour notre pays. Nous voudrions sentir le pays avec nous, provoquer et propager notre culture en Europe. Cela peut être fait par beaucoup de personnes, dont Menwar, Zulu, Linzy Bacbotte, Paul Choy, à travers la photo etc.
Maurice peut donc faire son chemin dans la World Music ?
Exactement. Regardez la misère noire que connaissent les Européens en ce moment avec les attentats, les problèmes à gauche et à droite. Il suffirait qu’il y ait une grosse émission sur France 2, par exemple avec Michel Drucker. Avec une telle émission, on entrerait dans huit millions de foyers français. On aurait pu inviter des artistes qu’on a nommés plus tôt ainsi que des artistes français comme Maxime Le Forestier qui a chanté Anbalaba, Jean-Jacques Debout qui a écrit Paul et Virginie, Francis Cabrel qui est un fan de Maurice. Nous aurions fait rêver les Français dans ce monde de brutes où ils sont en ce moment.
Alors qu’on entre dans la mondialisation, les Mauriciens sont suffisamment malins pour pouvoir bien exploiter cela. Ce serait dommage de ne pas le faire.
Lors de vos passages à Maurice, est-ce que vous rencontrez des artistes mauriciens ?
J’ai passé mes vacances à travailler avec des artistes mauriciens. Je pars avec un disque dur avec plein de voix, dont deux en particulier, celle de Zulu et de Linzy. J’ai composé en français une chanson intitulée J’ai fait un rêve avec l’aide d’un auteur français, David Mannereau. Elle a fait la traduction de cette chanson en kreol : « Monn fer enn rev. » Je rentre en France, je mixe la musique. Le disque devrait sortir dans deux ou trois mois.
Les Mauriciens sont donc créatifs ?
C’est énorme ce qui est en train de nous arriver en matière de créativité. Je travaillais récemment avec Zulu au Studio Scorpio. Alors que je prenais une pose après ma séance, j’ai entendu un son de sitar et une voix impressionnante en bhojpuri. Je croyais qu’une voix descendait du ciel. J’ai eu l’idée de lui faire chanter À la ville comme dans mon île en bhojpuri. C’est un projet que je voudrais réaliser.
Avez-vous d’autres projets avec Émile et Images ?
Je ne crois pas que je ferai quelque chose de nouveau. C’est un passé encore vivant aujourd’hui et ce sont des amis avec qui j’ai travaillé pendant 35 ans, et avec qui j’ai évolué à un certain moment. Pour des raisons de retraite, de fatigue, je sens qu’ils sont fatigués de travailler sur des nouveautés alors que moi c’est la nouveauté qui me fait vivre. Je ne me sépare pas d’eux, je continue à faire Stars 80, je vais faire un album avec eux, mais Mario va continuer à exister.
Ce sera un nouveau Mario…
Ce sera désormais Mar-yo and the Bro, c’est le nom que je vais prendre avec la sortie de l’album À la ville comme dans mon île. Dans cette nouvelle aventure, je me suis entouré de musiciens mauriciens, notamment Linsay Thomas au piano, Roger Thomas à la basse et Mike Rajamendra à la batterie. Ils sont les seuls à pouvoir reproduire mon état d’esprit. Je veux montrer une forte personnalité mauricienne, que la France et l’Europe sachent que Mario, le chanteur d’Émile et Images, est issu de l’île Maurice. Pour cela j’ai besoin de sentir mon pays derrière moi.
Vous êtes déjà dans le coeur des Mauriciens…
Je sens que je suis dans le coeur des Mauriciens, mais il faut une volonté beaucoup plus forte que cela. Il faut une vraie volonté de l’île Maurice pour que je puisse exister à nouveau demain en Europe.
Avez-vous déjà eu peur de ne plus pouvoir créer ?
Non. Je n’ai peur de rien parce que je suis acteur de ma propre vie.
Vos enfants sont-ils aussi dans la musique ?
Pas du tout. Ils font des études poussées et veulent réussir. Ils ne sont pas des enfants gâtés et ils n’hériteront pas de ma richesse financière, mais culturelle. Je leur apprends à apprendre de leurs erreurs, quand ils me regardent, c’est avec beaucoup de tendresse. Je ne leur ferai jamais de mal, je leur laisse la liberté de vivre leur propre vie. Je ne les ai pas fait baptiser parce que je suis moi-même un citoyen du monde. Je ne peux pointer du doigt aucune religion ni aucune politique. J’ai une grande liberté de conscience.
Le mot de la fin…
Je suis un être humain avec ses défauts. J’ai d’ailleurs gardé ma nervosité, ma rage, le caractère de l’endroit où j’ai grandi avec le poing facile.