Il y a quelques jours le septième anniversaire de la disparition des 16 marins des bateaux King Fish II et V – qui ont fait naufrage aux larges de St Brandon – était marqué. Pour les familles des victimes, la douleur est toujours omniprésente. Maryse Frédéric, dont le concubin faisait partie des disparus, raconte son quotidien douloureux.
“Cette semaine, ça a fait 7 ans depuis que Jean-Noël a disparu. J’ai 45 ans, mais j’ai l’impression d’en avoir dix de plus. Le visage de Jean-Noël est en permanence dans mes pensées, et ce triste anniversaire exacerbe la douleur. Je ressens une boule dans mon estomac qui me rappelle la douleur qui m’a paralysée en février 2007. À chaque fois que je pense à Jean-Noël, je le revois en train de me dire qu’il arrêtera ce métier dès qu’il aura 40 ans. Il ne m’avait jamais dit pourquoi. J’aime à penser que c’était pour passer plus de temps avec mes enfants et avec moi. Le destin en a voulu autrement. Quand son bateau a rencontré la tempête en 2007, il en avait 39. La vie est cruelle !
Quand je quittais Agaléga à l’âge de 22 ans pour venir vivre à Maurice, je ne m’imaginais pas que connaîtrais pareille souffrance. Jean-Noël et moi vivions déjà ensemble. Il était un bon père. Je regarde mes enfants et je vois Jean-Noel dans leurs yeux. La plupart n’ont pas connu leur père, ils étaient trop petits quand la mer l’a pris. Je regarde le petit dernier qui était dans mon ventre quand son père a péri et je ne peux empêcher mes larmes de couler. Je ne cesse de pleurer depuis 7 ans, mais j’évite de le faire devant les enfants autant que possible.
Les 4 enfants en bas âge qui vivent toujours avec moi sont la seule lueur d’espoir qui m’a permise de tenir toutes ces années. Sans eux, je ne sais pas ce que je serais devenue. J’ai des difficultés à me rappeler de l’âge de chacun, mais je sais que quand je rentre à la maison dans l’après-midi, ils sont là à m’attendre. Les quatre autres, tous à l’âge adulte, sont allés voler de leurs propres ailes. La maison où je vis dans un quartier à Roche-Bois n’est pas la mienne. Cependant elle offre un toit à mes enfants même si elle coule et sert de nid aux pigeons. Leurs roucoulements m’empêchent souvent de dormir, de même que toute la poussière et les excréments. Mes enfants pourraient tomber malade. Quand il pleut, je ne ferme pas les yeux de la nuit. Les matelas sont souvent mouillés qu’importe l’endroit où je les installe. J’ai peur qu’un jour le toit finisse par nous tomber sur la tête.
Je n’en suis pas sure, mais je crois que c’est une maison qui a été saisie. Jean-Noël, mes enfants, mon beau-père et moi sommes venus nous installer ici quelques semaines avant qu’il ne disparaisse. Je dois dire que j’ai connu un autre choc quelques années après la disparition de Jean-Noël. En 2010, on a voulu me faire partir d’ici. Je pris la décision d’écrire une lettre au ministre du Logement pour lui faire part de ma situation et j’ai eu raison, car cette lettre ma permise de conserver la maison. Puis on m’a dit qu’on allait remettre la maison en état. Ils avaient commencé par tracer les contours du terrain, ensuite ils ne sont jamais revenus. 7 années ont passé depuis que je vis dans cette maison délabrée. Je pense qu’il est temps que les autorités s’occupent de mon cas.
Pour subvenir aux besoins de mes enfants, le gouvernement me donne une pension de veuve d’environ Rs 3 000. Mes enfants sont tous à l’école, comment voulez-vous que je vive avec cette somme? Je donne un coup de main dans un snack dans la région pour Rs 150 la journée. Mais le snack n’ouvre pas ses portes tous les jours. Comme on me paie quotidiennement, quand le snack est fermé je dois me débrouiller pour que les enfants ne dorment pas le ventre vide. Pour l’eau et l’électricité, sans la générosité des voisins je ne sais pas comment j’aurais fait.
À chaque fois je me souviens du moment où j’ai appris que Jean-Noël avait disparu en mer. C’est un journaliste qui a annoncé la nouvelle à mon beau-père. Il ne me l’a pas dit tout de suite, mais il a fini par me l’avouer le soir même. J’étais cassée. Je ne pouvais plus parler, mes enfants me regardaient avides de réponses, mais je ne pouvais rien leur dire. Je n’ai pas dormi de la nuit, je n’ai rien avalé. J’imaginais Jean-Noël perdu en mer tentant désespérément de sauver sa vie.
Si je l’avais pu, je serais allée braver l’océan pour le retrouver. Mais je savais que je ne pouvais pas laisser mes enfants. J’avais le ventre rond, le petit me donnait des coups pour me rappeler sa présence. Malgré la douleur, je gardais toujours espoir que mon concubin était toujours en vie, qu’il aurait pu rejoindre une petite île quelque part attendant les secours. Penser qu’il était décédé m’était impossible. Jusqu’à aujourd’hui, je garde espoir que Jean-Noel reviendra un jour pour me raconter comment il a pu survivre pendant ces 7 ans d’absence. En attendant je n’ai que ses vêtement et ses photos pour me rappeler de lui.”