Marjaana Sall

Les négociations en vue d’un accord de partenariat post-Cotonou, qui lie l’Union européenne aux pays ACP, ont commencé depuis la fin du mois de septembre. Nous avons fait le point avec l’ambassadrice de l’Union européenne (UE) à Maurice, Marjaana Sall.

L’UE et le groupe des États ACP ont lancé des négociations sur l’avenir de leur coopération après 2020. De quoi s’agit-il exactement ?
L’UE et les 79 pays du groupe des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) ont effectivement lancé le 28 septembre des négociations sur l’avenir de leur coopération après 2020. Le texte de l’accord de Cotonou, qui régit actuellement le partenariat entre l’UE et les pays ACP, prévoit des négociations formelles sur un nouveau partenariat. Ce lancement marque donc le coup d’envoi des négociations d’un accord qui devra prendre le relais de l’accord de Cotonou, qui expire en février 2020.

Qu’est-ce que l’accord de Cotonou ? Quel est l’enjeu pour Maurice ?
L’accord de Cotonou, qui a été conclu en 2000 au Bénin, constitue le cadre des relations entre l’UE et les pays ACP. Ce partenariat est l’un des cadres de coopération les plus anciens et les plus complets entre l’UE et des pays en développement. Ses axes principaux sont l’éradication de la pauvreté, le développement durable et l’intégration progressive des pays ACP dans l’économie mondiale. Il a également une forte dimension politique. Nous avons d’ailleurs chaque année avec le gouvernement de Maurice le dialogue politique. Au cours de ces 18 dernières années, un budget conséquent a été mobilisé au titre de l’accord de Cotonou pour le développement.

Pour la période 2014-2020, ce sont 30,5 milliards d’euros qui ont été mobilisés au titre du 11e Fonds européen de développement (FED). Au cours des huit dernières années, l’UE a soutenu avec plus de 300 millions d’euros (Rs 12 milliards de roupies) le programme de réformes économiques et sociales du gouvernement. La plus grande partie de cet appui a été allouée au programme de réforme du secteur du sucre, permettant à ce secteur d’améliorer sa compétitivité et de se diversifier pour commercialiser de nouveaux produits issus de la canne. Aujourd’hui encore, même en étant un pays à revenus intermédiaires de la tranche supérieure, Maurice bénéficie de subventions de l’UE.

Est-ce que l’Accord de partenariat économique (APE) est remis en cause par la négociation du partenariat post-Cotonou ?
Non, ils ne le sont pas. Ils continueront d’exister et d’être mis en œuvre au-delà de l’expiration de Cotonou. À Maurice, nous continuerons à travailler en étroite collaboration avec le gouvernement et le secteur privé pour permettre aux opérateurs de prendre avantage de tout ce qu’offre l’APE, notamment un accès complet et immédiat sans droits de douane ni quotas à son marché de 500 millions de consommateurs et des règles d’origine plus flexibles, permettant aux pays ACP d’utiliser pour leurs exportations des intrants en provenance d’autres pays. Par ailleurs, nous travaillons actuellement sur l’élargissement du champ d’application actuel de l’APE afin d’approfondir nos relations commerciales. Une délégation mauricienne, dirigée par le ministre des Affaires étrangères, était à Bruxelles cette semaine pour des discussions avec la Commission européenne.

L’UE a-t-elle déjà fait des propositions pour les négociations de ce nouvel accord ?
La vision de l’UE est celle d’un partenariat plus moderne avec les ACP, un partenariat qui va au-delà de la seule coopération au développement. Le monde a beaucoup évolué en 20 ans, et nous faisons face à de nouveaux défis planétaires comme le changement climatique. Pour sa part, l’UE a elle-même évolué et a renforcé son rôle politique et diplomatique dans le monde. L’UE est en faveur d’une transformation du partenariat actuel en un cadre politique moderne visant à la réalisation des objectifs de développement durable (Sustainable Development Goals). Ce seront des partenariats flexibles qui devraient être gérés par les régions elles-mêmes.

Est-ce que le Brexit ne va pas entraîner une baisse du financement pour les pays ACP ?
L’UE prépare son prochain cadre financier pour la période 2021-2027. La Commission européenne a déjà fait une proposition pour ce futur cadre tenant compte des conséquences budgétaires du retrait du Royaume-Uni. Je crois utile de mentionner ici que la Commission européenne a d’ailleurs proposé d’augmenter le budget consacré à l’aide extérieure de 30%. Dans le même temps, elle propose de simplifier considérablement sa structure et de la rendre plus souple et efficace pour relever les défis mondiaux d’aujourd’hui. Alors que le monde entier connaît une période d’incertitude, l’UE renforce son rôle sur la scène internationale en tant qu’acteur fiable, réactif et prévisible, tant sur le plan politique que financier.

Le président Juncker a annoncé récemment une nouvelle alliance Afrique-Europe pour les investissements durables et l’emploi. Pouvez-vous nous en parler ?
Le président Jean-Claude Juncker a en effet proposé que l’UE approfondisse ses relations économiques et commerciales avec l’Afrique à travers une nouvelle alliance Afrique-Europe axée sur les investissements durables et la création d’emplois. L’alliance a pour objectif de donner une nouvelle dimension au partenariat de l’UE avec l’Afrique en encourageant l’investissement, en soutenant l’éducation et le développement des compétences pour renforcer l’employabilité, et en améliorant le climat des affaires. La vision de l’UE est que le futur accord ACP-UE contribuera à cette alliance. Comment ? En renforçant nos relations avec chaque État africain et le continent dans son ensemble par le biais du partenariat régional avec l’Afrique.

Quelle est la place du Plan européen d’investissement extérieur que vous avez annoncé depuis plusieurs mois déjà dans cette nouvelle alliance ?
Dans le futur cadre financier pour 2021-2027 proposé par la Commission européenne, il est prévu de s’appuyer sur le plan d’investissement extérieur actuel pour poursuivre et augmenter le recours au financement mixte et aux garanties pour financer le développement durable. Le futur plan d’investissements extérieur soutiendra ainsi les investissements dans les pays partenaires (création d’emplois décents, infrastructures publiques et privées, énergies renouvelables et agriculture durable, et économie numérique). Le plan représente de nouvelles opportunités de travailler ensemble pour la mise en œuvre de la stratégie de Maurice en Afrique et la promotion d’un développement plus durable.

Maurice a notamment signé avec l’UE en 2009 un accord qui regroupe Madagascar, les Seychelles, le Zimbabwe et les Comores. Y aura-t-il un changement ?
L’UE a déjà indiqué qu’elle était prête à soutenir la mise en œuvre de la zone de libre-échange continentale africaine (qui a été lancée le 21 mars dernier par l’Union africaine) dans l’esprit du partenariat Union africaine-UE. L’UE soutient déjà aujourd’hui les chaînes de valeur et l’industrialisation en Afrique à travers le plan d’investissement extérieur de l’UE, dont on a parlé un peu plus tôt, de la coopération au développement et des accords commerciaux. Notamment les accords de partenariat économique que l’UE a signés avec cinq régions d’Afrique contribuent à attirer les investisseurs en créant de nouvelles opportunités commerciales et en contribuant à un meilleur climat des investissements.

Nous continuons à accompagner les pays de la région dans leur processus d’intégration régionale avec 1,3 milliard d’euros jusqu’en 2020. Ce qu’a annoncé le président Juncker, c’est qu’en s’appuyant sur la mise en œuvre de la zone continentale africaine de libre-échange, l’idée à long terme est de parvenir à un accord de libre-échange intercontinental global entre l’UE et l’Afrique. Dans cette perspective, les accords de partenariat économique et les autres régimes commerciaux avec l’UE devraient être exploités dans toute la mesure du possible pour mettre en place la zone continentale africaine de libre-échange.

Est-ce que l’UE prendra en compte les spécificités des États insulaires ?
Le programme de développement durable à l’horizon 2030 (qui inclut les objectifs de développement durable), de par son caractère universel, appelle à s’engager dans de nouveaux types de partenariats pour faire face aux défis mondiaux qui touchent tous les pays, quel que soit leur niveau de revenus. Nous pensons que le partenariat devra porter une attention spéciale aux défis rencontrés par les pays à revenus intermédiaires. Une attention spéciale sera portée aux défis spécifiques en matière de vulnérabilité et de fragilité rencontrés par les Petits États insulaires en développement (PEID). Une des priorités stratégiques de l’UE pour ce nouveau partenariat est de soutenir la transition vers un développement à faibles émissions de gaz à effet de serre et de mettre en place des économies résilientes face au changement climatique.

À Maurice, comme dans nos pays partenaires, l’UE s’est engagée à soutenir la poursuite des “Sustainable Development Goals” et la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Nous nous sommes en particulier fortement engagés dans la gouvernance internationale des océans et avons organisé en octobre 2017 la conférence Our Ocean, qui a réaffirmé le rôle de chef de file de l’UE en matière de gouvernance des océans. Maurice a d’ailleurs pris plusieurs engagements lors de cette conférence. Dans le domaine de l’action climatique, nous sommes engagés auprès du gouvernement et des autres parties prenantes dans la mise en œuvre de la contribution nationale volontaire (NDC) déposée aux Nations Unies à l’automne 2015, soit avant la COP21. D’ailleurs, l’UE et le gouvernement mauricien ont convenu de tenir un dialogue politique sur le changement climatique pour discuter de la meilleure façon de travailler ensemble pour la mise en œuvre de l’Accord de Paris.

Quid des relations commerciales entre Maurice et l’UE ?
L’Europe est le principal partenaire commercial de Maurice, et ce grâce à l’accord de partenariat économique. Maurice est actuellement en mesure d’exporter vers l’UE, qui compte près de 500 millions de consommateurs. Je tiens à souligner que les relations commerciales avec l’UE sont très équilibrées. Il n’y a pas de déficit commercial. Il faut également faire ressortir que l’Europe est, de loin, le principal partenaire touristique de Maurice. Dans le domaine des services financiers, il est bon de noter que des grandes compagnies européennes ont fait l’acquisition de plusieurs entreprises dans le secteur financier mauricien. C’est le cas par exemple pour ABAX.

Dans la pratique, comment se dérouleront les négociations avec l’Union africaine ?
Tout ce qui concerne la ligne directrice, les valeurs communes et les pratiques de bonne gouvernance – qui sont valables pour tout le monde – sera discuté avec les ACP dans leur ensemble. Ensuite, tout ce qui touche aux filières régionales sera négocié sur une base régionale avec l’Afrique, les Caraïbes et le Pacifique.

Quels sont les nouveaux domaines de coopération entre Maurice et l’UE ?
Les secteurs clés sont le développement durable et le changement climatique, qui fait l’objet de plusieurs projets aussi bien avec le gouvernement que les institutions mauriciennes. Nous venons de signer un accord avec le ministre de l’Agro-industrie concernant la Climate Smart Agriculture. Ce projet comprend une composante à Rodrigues. Nous avons renouvelé notre partenariat dans le domaine de la pêche dans le cadre de l’économie océanique. Dans le cadre du l’Ocean Governance, nous incluons la pêche durable et la sécurité maritime, qui comprend la lutte contre la pêche illégale. Dans ce domaine, nous travaillons aussi bien au niveau bilatéral que régional.

Un autre secteur qui nous intéresse au niveau bilatéral est celui de l’éducation tertiaire. Il y a finalement un volet concernant la science et l’innovation. Le dernier secteur clé concerne les valeurs communes qui comprennent l’autonomisation des femmes, la lutte contre la violence domestique ainsi que les droits des enfants et des LGTB. Nous avons commencé un “gender dialogue” avec le ministère de l’Égalité des genres. On a institué un “joint monitoring framework on gender issues”. Au chapitre du changement climatique, nous avons eu des réunions sur le plan technique. Il ne faut pas oublier que nous travaillons en étroite collaboration en vue du développement d’une “e-licencing platform”.

Vous étiez présente à la réunion du conseil des ministres de la COI. Comment la question de la pêche à la baleine vous a-t-elle interpellée ?
Dans le cadre de notre partenariat de pêche, on ne peut pas pêcher la baleine. Ce qui nous intéresse, ce sont les “yellow fish tuna”. Cette question est traitée au niveau de l’IOTC.