Mary Jolicoeur, travailleur social de longue date connue à Barkly, Beau-Bassin, et figure de proue au sein de la Jeunesse ouvrière chrétienne dans les années 80-90 — période charnière dans les revendications des ouvriers de l’ancienne Zone franche — revient au sein de l’équipe nationale de la Ligue ouvrière d’Action catholique (LOAC). Elle en est la responsable depuis décembre dernier. À la veille de la fête du Travail, elle nous livre ses réflexions sur l’avenir de cette organisation qui reconnaît-elle a toujours sa pertinence, et qu’il faut redynamiser en tenant compte des nouvelles réalités. Mary Jolicoeur fait part aussi de son indignation des « situations inhumaines » à cause du non-respect des lois du travail par certains employeurs.
Pourquoi avoir choisi ce thème « Travayer fet et viv to valer », n’y a-t-il pas de questions plus accrocheuses pour les travailleurs pour ce 1er mai 2014 ?
Dans ce monde de turbulences, les travailleurs passent au second plan. Or comme l’a dit Joseph Cardjin, le fondateur de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) : « Le travailleur vaut plus que tout l’or du monde ». Travayer so valer li imans. Il est bon de le souligner à l’intention des jeunes qui viennent d’arriver dans le monde du travail et de leur dire aussi que ce jour dédié aux travailleurs n’a pas été obtenu d’un coup de baguette magique ni parce que les patrons le voulaient bien, mais grâce au combat des travailleurs. Je suis d’avis que c’est une victoire qu’il faut fêter chaque année. Que le travailleur reconnaisse son savoir-faire et sa contribution au développement du pays et dans la société et cela aussi mérite d’être mis en valeur. La LOAC invite chaque travailleur à prendre du temps aujourd’hui et ensemble avec sa famille et ses amis pour célébrer cette fête du Travail. Dans le cadre de la commémoration du 150e anniversaire de la mort du Père Laval cette année la Commission diocésaine du Monde ouvrier a choisi de célébrer cette messe traditionnelle à Ste Croix. Tout comme le Père Laval a été un missionnaire, le travail de la LOAC aussi a une dimension missionnaire. Nous avons une mission spécifique auprès des travailleurs mauriciens en nous inspirant des valeurs de l’Évangile.
Pour ce retour au sein de la LOAC, avez-vous un message spécifique aujourd’hui ?
Je n’ai pas abandonné pas la LOAC. Je n’étais pas un membre actif pendant quelque temps au sein de l’équipe nationale, mais j’ai toujours été présente dans mon équipe de base et de ce fait, je suis en contact permanent avec les réalités des travailleurs. Je veux surtout m’adresser aux jeunes parce que ce sont eux qui sont appelés à prendre la relève dans tous les domaines de la vie du pays et ils ont beaucoup de défis à relever aux plans politique, social et économique. Je voudrais leur dire : il y a trente ans, des jeunes travailleurs de différents secteurs avaient beaucoup de revendications pour l’amélioration des conditions de vie des habitants et pour l’avancement du pays. Ils avaient foi en leur pays et ont témoigné de leur capacité pour faire changer les choses. Il faut que les jeunes aujourd’hui en prennent exemple, qu’ils sortent de cette tendance à l’individualisme, qu’ils se regroupent, qu’ils s’organisent. Les aînés sont là pour les encadrer. Je sais qu’il y a beaucoup de souffrance chez les jeunes, mais ils font taire leurs revendications parce qu’ils ont peur de perdre leur emploi. Les aînés ont le devoir de sensibiliser les jeunes salariés à leurs droits et à leurs responsabilités. Que les jeunes prennent conscience que 1er mai ne se résume pas qu’à un jour férié qui permet de se reposer ; cela doit être un jour de réflexion et aussi de fêtes. La LOAC dit « Bonne fête » à l’ensemble des travailleurs et leur demande de continuer le combat contre toute forme d’injustice.
Est-ce que la LOAC encourage les travailleurs chaque 1er mai à rejoindre le mouvement syndical, qui est la plate-forme par excellence pour défendre leurs intérêts ?
La LOAC n’a pas la vocation d’un syndicat ; c’est un mouvement chrétien qui donne la possibilité au travailleur de réfléchir sur sa vie de travail en lien avec qu’il vit dans sa famille, dans sa vie sociale et avec sa foi et de discuter ensemble de ce qui l’empêche de s’épanouir et d’être heureux dans son travail. Ces échanges ont lieu dans les équipes de base qui existent dans plusieurs régions du pays. Il ne s’agit pas de réunions pour « koz-koze ». Ce partage de vie est extrêmement important, car c’est un espace où il peut s’exprimer sur les préoccupations quotidiennes du travail et l’encourage à prendre certaines initiatives par la suite sur son lieu de travail pour faire changer les choses là où il veut. C’est vrai que le 1er mai est un jour spécial, car c’est une opportunité pour les travailleurs de se retrouver avec leurs syndicats pour une réflexion sur les droits acquis et sur les nouvelles préoccupations. Peut-être que la LOAC n’a pas encouragé suffisamment ses membres à participer aux rencontres syndicales ce jour-là et nous devons faire notre mea-culpa. Il ne faut pas oublier que l’Église dans sa doctrine sociale invite les travailleurs à être syndiqués et à prendre des responsabilités au sein des syndicats. Mais je note qu’il y a encore très peu de femmes à des postes clés dans les gros syndicats.
Le monde a connu des transformations spectaculaires dans le domaine de l’économie et de la technologie ; la LOAC a-t-elle la même pertinence aujourd’hui et arrive-t-elle à répondre aux attentes de ses membres ?
Je suis d’accord avec vous que les réalités des années 60, 70, 80 et 90 ne sont plus les mêmes aujourd’hui et que le monde du travail a beaucoup changé. Il y a eu certainement beaucoup d’améliorations dans la vie du travailleur, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut ignorer ce qui ne va pas et qui cause beaucoup de souffrances aux travailleurs ainsi qu’à leurs familles. Il existe toujours de cas d’injustices et des situations inhumaines dans beaucoup d’entreprises. Que ce soit dans la construction, dans les call centres, dans l’hôtellerie, dans les supermarchés, dans le service de nettoyage et de gardiennage et dans les usines, il y a un non-respect de la loi du travail par certains employeurs. C’est inadmissible que certains patrons refusent d’accorder à leurs employés les jours de sick leave et de local leave auxquels ils ont droit. Il y a des nouveaux horaires de travail qui ont des conséquences fâcheuses sur la vie des couples et des familles. On met tout sur le dos de la mondialisation… Des travailleurs nous disent ceci : « Bann patron fer nou senti nou koupab kan nou demand enn zour konze e zot poz nou tout sort kalite kestion lor sa zour konze-la. » En raison de l’emploi précaire, le travailleur a peur de dénoncer les représailles qu’il subit et de réclamer ses droits. Ce n’est pas normal. C’est vrai que la LOAC, comme beaucoup d’autres organisations d’ailleurs, a connu une période d’essoufflement face aux changements brusques dans la société. Mais nous sommes convaincus que la LOAC a toujours sa raison d’être et sa place dans l’Église sinon mes amis et moi ne serions pas de retour pour donner un coup de main pour la redynamiser alors que nous avons déjà atteint la cinquantaine. La LOAC doit garder sa présence au sein du Mouvement mondial des travailleurs chrétiens. Mais nous sommes lucides, la LOAC a besoin d’un nouveau souffle après cinquante-sept ans d’existence… Nous devons certainement réorienter ses objectifs en fonction des nouveaux besoins et avoir une nouvelle stratégie d’approche pour atteindre les jeunes. Et si cela s’avère nécessaire pour une plus grande répercussion de l’action, pourquoi ne pas revoir l’appellation du mouvement si le nom actuel bloque certaines personnes ? Les appellations des jobs ont changé, mais les travailleurs sont confrontés aux difficultés qu’ont connues autrefois leurs parents.
Quelle est la priorité de la nouvelle équipe dirigeante ?
Les anciens sont retournés pour remettre la LOAC sur les rails, mais notre objectif est de confier le mouvement aux jeunes adultes. Pour y arriver, il est nécessaire de renouveler les équipes de base en recrutant de nouveaux membres. Depuis que nous sommes en poste, soit depuis décembre, nous avons eu trois nouvelles équipes de base qui sont composées de jeunes couples. Il y a aussi un grand besoin dans le domaine de la formation sur beaucoup de sujets d’intérêt commun pour aider nos membres à mieux comprendre les nouveaux enjeux et nous comptons faire appel aux ressource persons pour nous aider à ce niveau.