Notre invité de ce dimanche est le maulana Azhar Haneef Sahed. Citoyen américain et homme religieux musulman, le maulana était le principal invité de la 52e convention annuelle de l’association musulmane mauricienne Ahmadiyya qui s’est tenue du 13 au 15 septembre à Maurice. Nous avons profité du séjour du malauna chez nous pour lui poser des questions sur le mouvement ahmadhiste et sur l’actualité internationale.
 Lorsqu’on a dit à un ami musulman qu’on devait interviewer un malauna ahmadiste musulman, il a répondu, sèchement, qu’un ahmadiste n’était pas un musulman. Cela vous surprend-il ?
— C’est la réaction des personnes qui refusent que certaines questions fondamentales soient posées, certains dogmes remis en question. Et cela ne se passe pas que dans le monde musulman. Je vous rappelle que Jésus, dont la venue avait été pourtant annoncée dans les textes, a été rejeté par les juifs. Même si nous sommes de la même religion, même si nous adorons le même Dieu, les ahmadistes sont rejetés par les musulmans. Parfois avec violence. Tous les prophètes ont toujours fait l’objet de fortes oppositions de ceux qui contrôlent le système. Les tenants du système refusent les réformes et les réformistes qui remettent en cause leur autorité, et cela provoque des réactions passionnées, parfois violentes, de rejet.
 Qui sont les ahmadistes ?
— Le fondateur du mouvement ahmadiste était Mirza Ghulam Ahmad, un grand réformateur musulman du 18e siècle. Originaire d’Inde, il était considéré comme un grand théologien et un grand défenseur de la loi. Jusqu’à ce qu’il annonce qu’il était l’Imam, le messie que les musulmans attendaient depuis Mahomet. Il a été vivement combattu par les musulmans traditionalistes.
 Il y a de quoi! Pour la grosse majorité des musulmans, Mahomet a été le dernier prophète…
— Cela est vrai. Mais nous sommes en train de parler d’un messie qui serait envoyé par Dieu pour revoir ses lois et ses enseignements donnés aux hommes. Pas d’un messie envoyé par Dieu pas pour remplacer les anciennes traditions par de nouvelles, mais pour adapter les anciennes, les faire revivre.
Qu’y avait-il de mauvais ou de dépassé dans les traditions musulmanes pour les réformer ?
— Le prophète Mahomet lui-même avait prédit que les traditions allaient se perdre, décliner au fil des ans et qu’il faudrait à un moment les réformer. Il avait dit que quand la période du déclin viendrait, il serait indispensable de procéder à des réformes. C’est un phénomène qui n’est pas propre à l’islam mais à toutes les grandes religions. Cette partie des enseignements de Mahomet semble être passée inaperçue.
Quelles sont les différences entre les musulmans traditionalistes et les ahmadistes ?
— Elles ne sont pas nombreuses. Nous prions le même Dieu, avons la même religion, le même livre, les mêmes prophètes, faisons cinq prières par jour, effectuons le jeune annuel et le ramadan, espérons accomplir au moins une fois dans notre vie le pèlerinage à la Mecque. La différence réside dans le fait que nous pensons que le fondateur de notre mouvement est le messie annoncé, ce que ne croient pas les musulmans traditionalistes. Ils attendent le messie annoncé; nous disons qu’il est déjà arrivé.
Comment pouvez-vous être aussi sûr de votre croyance ?
— Dans les textes, le prophète avait annoncé une grande période de confusion et de divisions dans le monde musulman. C’est ce que nous sommes en train de vivre. Cette période serait suivie d’une autre au cours de laquelle un réformateur viendrait.
Nous vivons dans un monde dont une des règles est celle du règne de la majorité. Les ahmadistes ne représentant qu’une partie des musulmans, comment pouvez-vous affirmer que vous êtes les meilleurs ?
— Nous ne le disons pas. Quand les prophètes, comme Moïse, Jésus Christ, Bouddha apparaissent, ils sont tout d’abord seuls avant d’être rejoints, suivis par d’autres. Ils ne disent pas “je suis le meilleur et les autres sont les pires”, ils le démontrent dans leurs discours, dans leur manière de vivre, dans leurs enseignements. Au départ Mahomet était seul, isolé, dans un monde alors dominé par les chrétiens. S’il avait dû se conformer à la loi du nombre, pour ne pas dire de sa dictature, il n’aurait jamais pu développer l’islam. Ce n’est pas parce que le sandwich américain est vendu plus que n’importe quelle autre forme de nourriture qu’il est automatiquement bon pour l’être humain. Que voyons-nous aujourd’hui dans la majorité du monde musulman ? Des guerres entre pays frères, du désordre, l’un attaquant l’autre. Est-ce ça l’héritage de Mahomet ? C’est ça le résultat de ses enseignements ?
Le mouvement ahmadiste a-t-il gagné en importance depuis sa création dans le monde musulman ?
Nous gagnons en importance dans toutes les régions du monde, pas seulement dans le monde musulman. Le nombre de personnes qui se joignent à nous dans les pays musulmans est en augmentation constante. Et ce, en dépit des obstacles érigés pour que le message des ahmadistes ne soit pas répandu. Mais nous avons des chaînes satellitaires qui émettent depuis Londres et nous permettent de faire entendre notre message à travers le monde. Non seulement les gens nous écoutent-ils, mais ils réagissent et posent des questions sur ce que nous sommes, sur nos réflexions, notre enseignement.
Existe-t-il encore des ahmadistes au Pakistan, pays dont le Parlement a voté une loi proclamant que les ahmadistes ne sont pas des musulmans…
Il y a des ahmadistes dans le monde musulman, même en Arabie Saoudite, même au Pakistan où j’étais il y a quelques temps. En dépit des assassinats, des violences et des menaces de cette loi et de toutes sortes de comportements pour nous décourager, la communauté ahmadiste du Pakistan continue à grandir, non seulement en termes de nombre mais surtout en termes de capacité à influencer la société. Nous ne faisons que suivre les enseignements du prophète Mahomet qui a dû, au début de l’islam, faire face à toutes sortes de pressions et violences. C’est en expliquant et en convainquant par des arguments qu’il a pu communiquer avec les autres. C’est ce que nous faisons, nous aussi aujourd’hui.
Les ahmadistes se considèrent-ils comme des musulmans supérieurs aux autres ?
Les chrétiens qui ont suivi les enseignements de Jésus Christ se disaient de bons juifs au départ. Nous nous considérons comme de vrais et bons musulmans…
Comme les autres ?
Comme de vrais et bons musulmans selon la définition traditionnelle de cette religion. Des hommes et des femmes qui croient en Dieu et en son prophète Mahomet et suivent ses enseignements.
Avez-vous l’espoir qu’un jour le profond antagonisme qui oppose les traditionalistes et les ahmadistes sera réglé ?
— La prophétie que j’ai mentionnée avait parlé du déclin et de la division du monde musulman qui finira par une réunification et l’unité retrouvée. Nous espérons en cette ère où les musulmans ne se battrons plus entre eux, grâce à la volonté de Dieu et de ceux qu’il aura envoyés sur terre pour mettre fin à tout cela. Au vu de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde musulman, c’est difficile à imaginer, mais nous croyons que la nouvelle ère finira par arriver et que le coeur et l’esprit des musulmans, et des non-musulmans, finira par changer. Par la parole, les prières, un changement d’attitude et de mentalité, par l’exemple, pas par la guerre et la violence.
Entrons maintenant dans l’actualité. Quelle est la position du mouvement ahmadiste sur la guerre de plus de 50 ans entre Israël et les pays arabes ?
— Nous suivons les enseignements de Mirza Ghulam Ahmad, le fondateur de notre mouvement. Nous disons qu’Israël, la terre appelée sainte, appartient aux descendants des fils d’Abraham, qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans. Ils ont, grands et petits, riches ou pauvres, le droit d’y vivre. Ils l’ont fait pendant des années en paix. C’est un fait historique que l’on a tendance à oublier. Il ne doit y avoir aucune place sur terre réservée à une communauté ou une religion et fermée aux autres. Nous croyons que les êtres humains doivent vivre dans des pays où règnent la justice, la paix et l’harmonie. En ce qui concerne Israël, les descendants des fils d’Abraham doivent y vivre dans une paix qui naîtra du dialogue et de la diplomatie, pas de la guerre. Toutes les parties concernées doivent déposer les armes et s’asseoir autour de la table des négociations et du dialogue. C’est possible.
Quel est votre point de vue sur ce qui a été appelé “le printemps arabe” en Égypte, en Tunisie et en Libye ?
— Le terme printemps évoque la floraison, la renaissance des plantes après l’hiver, le triomphe de la vie, la confiance dans l’avenir. Est-ce que ce que l’on a appelé le printemps arabe a produit cette floraison, cette confiance dans l’avenir ? Le terme printemps ne correspond pas à la réalité de la situation dans les pays que vous avez cités. L’espoir était de créer un nouvel ordre du désordre et des manifestations. Au lieu de mener au printemps, tout cela semble plutôt conduire à un long hiver, encore plus terrible que celui que l’on connaissait. Il faudrait plutôt parler d’hiver que de printemps arabe.
Vous pensez que la situation des pays cités étaient meilleure après le “printemps arabe” ?
— Je parlais en général et étais plus concentré sur le terme utilisé. Il faut se rappeler que printemps est synonyme de renaissance, de nouvelle vie.
Ce terme a été utilisé parce que l’espoir était immense…
— Sans doute. Mais est-ce que ce n’était pas, en fin de compte, une guerre de succession ? Une bataille pour remplacer un système par un autre, pas forcément meilleur que le précédent. La question doit être posée. L’islam apprend aux musulmans à respecter la loi du pays où ils vivent. Ils ne doivent pas se rebeller, organiser des révoltes, mais convaincre par la persuasion, le dialogue pour démontrer les failles de son système de gouvernement.
Ce raisonnement s’applique-t-il à la situation actuelle en Syrie ?
— Ce raisonnement s’applique partout.
Quelle est votre position sur la situation en Syrie ?
— Il faut appliquer la raison à l’émotion. Sinon, combien faudra-t-il de sang versé avant de dire que trop c’est trop ? C’est déjà trop depuis longtemps avec tous ces morts, souvent des victimes innocentes qui sont les dommages collatéraux des guerres. Depuis deux ans, combien de personnes ont été tuées dans l’indifférence du monde occidental ? On ne tient plus le compte. Alors qu’on laisse les gens mourir en Syrie, il suffit d’une fusillade dans une école américaine pour que le monde occidental se dise en deuil. Je dis que des enfants sont morts dans une fusillade dans une école américaine et c’est inacceptable. Mais pourquoi est-on moins sensible à ces centaines, à ces milliers de morts en Syrie depuis deux ans ? Le Coran dit que quand deux frères se battent, il faut les raisonner et les faire se réconcilier.
Pensez-vous que Bashar El Assad va se laisser convaincre par des versets du Coran ? Du reste, il se réclame du Coran pour justifier ses actes…
— Adolf Hitler se réclamait de la Bible dans Mein Kampf. Chacun essaye de se justifier comme il peut pour dire que ses décisions ou sa manière d’agir sont correctes, conformes à des principes. Ils font souvent références à des textes religieux qu’ils réinterprètent ou auxquelles ils donnent une toute autre signification. Celle qui les arrange.
Vous êtes un citoyen américain. Comment avez-vous réagi le 11 septembre 2001, quand vous avez appris l’attaque des tours jumelles du World Trade Centre par Al Qaeda ?
— J’étais dans ma chambre. Et puis, subitement, comme des millions d’Américains, j’ai appris ce qui venait de se passer.
Avez-vous réagi comme un Américain ou comme un musulman ?
— J’ai réagi tout d’abord comme un Américain, je n’ai pas pensé à ma foi religieuse. Ma foi religieuse ne me dit pas d’aller attaquer qui que ce soit pour quelque raison que ce soit. J’ai été tout d’abord choqué, profondément choqué et me suis demandé pourquoi et comment une chose pareille avait pu arriver. Puis j’ai appris que des hommes et des femmes, mes compatriotes, étaient morts pour des raisons injustifiables. Ma première réaction n’a pas changé quand j’ai appris, un peu plus tard, que les attaques avaient été conduites par des musulmans. L’islam n’enseigne pas la violence contre des innocents. L’islam respecte les êtres humains quels qu’ils soient, peu importe leur nationalité et leur foi religieuse. Et on ne trouvera pas le contraire dans les enseignements du prophète ou dans ceux du fondateur de notre mouvement. Depuis, je dis qu’il faut distinguer entre le fanatisme religieux et la mauvaise interprétation des textes. Aucune religion ne prêche la violence, ce sont des gens qui l’interprètent de cette façon pour se justifier. Depuis, je me bats pour éviter l’amalgame trop facile que l’on fait entre l’islam et Al Qaeda. Aux États-Unis, quand un membre d’une secte chrétienne fait sauter un immeuble, on n’incrimine pas tous les chrétiens. Malheureusement, l’amalgame est fait quand il s’agit d’un musulman.
Mais il faut reconnaître que, bien souvent, les terroristes musulmans se réclament du Coran pour justifier leurs actions…
— Ils le font parce qu’ils n’ont pas étudié les textes, répètent ce que l’on a dit et qui sont peut-être mal compris. Une fois qu’on aura fait la différence entre ce qui est dit, ce qui est et ce que l’on croit, beaucoup de malentendus pourront être évités.
Est-il plus difficile d’être un musulman américain depuis le 11 septembre 2001 ?
— La vie était différente avant. Elle est beaucoup plus difficile aujourd’hui, pour tous les Américains. C’est aussi le cas dans le monde dit occidental. Des mesures de sécurité ont été adoptées et appliquées pour qu’une attaque du type 11 Septembre ne puisse se reproduire. Cela a conduit à un contrôle accru, à une perte de libertés, comme celles d’avoir ses conversations écoutées, son courrier électronique lu. Ce sont de nouvelles “réalités” qui compliquent la vie de tout le monde. De ce fait, le musulman est devenu celui dont il faut se méfier, comme ce fut le cas pour le juif au 19e siècle en Europe et le communiste au siècle suivant aux États-Unis.
J’ai découvert sur votre CV que vous étiez un chapelain des prisons qui rend visite aux prisonniers pour les réconforter. Y a-t-il des ahmadistes qui sont des repris de justice ?
— Le Coran dit qu’il faut nourrir les pauvres et réconforter les prisonniers au nom de Dieu. Les prisonniers, quelle que soit leur foi religieuse, appartiennent à une catégorie sociale souvent victime de la dureté de la vie et j’ai beaucoup de sympathie pour eux. Ils ont besoin d’aide, d’écoute et de la parole de Dieu comme tous les autres êtres humains. Ils ne doivent pas être rejetés car, comme disent les textes, il faut rejeter le péché, pas le pécheur. Je réponds à ce que sous-entend votre question : je ne vais pas visiter les prisonniers pour les convertir.
Quel était le but de votre visite à Maurice ?
— Je suis venu assister à la conférence annuelle de la communauté ahmadie de Maurice, ainsi que des membres des autres pays de la région qui ont fait le déplacement. J’ai été invité pour partager mon expérience et écouter celles de mes frères ahmadistes mauriciens. Je suis venu pour prier avec mes frères afin que le monde change, devienne plus humain qu’il ne l’est, pour que la paix règne.
Suffit-il seulement de prier pour que le changement survienne et que la paix soit instaurée ?
— Oui, il faut prier. Cela fait partie des choses qu’il faut faire pour amener le changement des mentalités. Pour ceux qui ont la foi, la prière est un moyen important d’atteindre, pacifiquement, ses objectifs.
Vous pensez que la prière peut convaincre Bashard Al-Assad de ne plus utiliser les armes de destruction massive contre les Syriens ?
— La prière peut faire partie des arguments qui doivent être utilisés pour mettre fin à cette situation. Il faut arriver à un changement des mentalités qui va déboucher sur un nouveau comportement, sur un monde meilleur. Il faut se battre avec ses armes pour remporter cette bataille. Je prie pour que Bashar Al-Assad se rende compte de ses erreurs, trouve la vérité et modifie son comportement.
À vous entendre, suivre les préceptes du mouvement ahmadiste suffirait pour changer le monde…
— Croire en la parole de Dieu et la mettre en pratique dans la vie de tous les jours peut faire changer le monde en mieux. Il faut sortir de nous le meilleur de nous-mêmes et le partager avec les autres. Cela peut faire sourire et paraître utopique, mais regardez l’histoire de l’évolution et ce que la force de la parole et de la prière a pu accomplir. Et souvenez-vous du dicton qui dit que la foi peut renverser les montagnes…