En 2008, le gouvernement est venu de l’avant avec le concept Maurice Île Durable (MID), un projet visionnaire visant à prôner le développement durable. Concept certes intéressant, sauf que certaines choses demeurent toujours floues. Les actions menées sur le terrain par le gouvernement, couplées à son inaction dans certains cas, reflètent de grandes contradictions qui empêchent le pays d’aller vers la durabilité.
“Le MID ne pourra pas décoller dans les conditions actuelles. Dans la vie, tout est une question de transparence et de choix. On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. À Maurice, nous n’avons pas fait le choix de protéger notre environnement, mais plutôt celui de générer la croissance et l’investissement étranger, avec de belles phrases concernant la protection de l’environnement et le MID”, lance d’emblée Vassen Kauppaymuthoo, océanographe et ingénieur en environnement.
“Le développement tel qu’il est mené va à l’encontre de ce que devrait être le développement durable. À Maurice, il y a des centaines de millions de taxes environnementales qui sont perçues annuellement, et rien ne va à l’environnement. C’est absolument dramatique”, confie, pour sa part, Jean-Bruno Paquien, responsable de projet à l’ONG Mission Verte. “Toutes les conditions ne sont pas réunies pour aller vers ce concept et c’est l’État qui ne les a pas créées”, ajoute George Ah-Yan, président du Forum Citoyens Libres. Le constat effectué par nos interlocuteurs est donc des plus sombres.
Recyclage.
La première contradiction qui saute aux yeux est la gestion de nos déchets, élément important du développement durable. À ce jour, les autorités n’ont pas un système de gestion efficace. Le dépotoir de Mare Chicose, qui a soulevé moult polémiques avec les problèmes de santé occasionnés auprès des habitants des environs, ne peut plus être la solution principale à notre problème de déchets.
Dans un monde où beaucoup de pays passent au vert, nous ne comprenons pas comment le gouvernement peut toujours être à la traîne concernant la solution la plus appropriée : le recyclage. Certes, cette méthode est pratiquée, mais à très petite échelle. Le manque d’encouragement du gouvernement est déplorable. “Le recyclage est plus mal en point qu’il ne l’était il y a six mois. On ne peut même pas appeler ça du recyclage”, soutient Jean-Bruno Paquien.
Tri sélectif.
Heureusement pour Maurice, certaines ONG ont pris de bonnes initiatives. À l’instar de Mission Verte, qui a fait du tri sélectif son cheval de bataille. Depuis 2007, l’ONG a installé des poubelles spéciales où les déchets sont séparés entre ce qui doit être composté et ce qui peut être recyclé. Mission Verte compte à ce jour une vingtaine de poubelles installées dans plusieurs régions. Mais, faute de finances, elle ne peut aller au-delà de ce chiffre. De plus, ceux qui habitent loin des poubelles et qui n’ont pas de moyen de transport ne sont pas en mesure de se mettre au tri sélectif.
Malgré ses difficultés pécuniaires, l’ONG a récemment procédé à l’acquisition d’un camion pour la collecte de déchets. Malheureusement, le gouvernement n’encourage pas cette initiative alors que c’est elle-même qui aurait dû entreprendre le tri des déchets. “Il faudrait avant tout une vraie volonté politique. Des aides publiques seraient les bienvenues. Il faudrait éduquer la population, lui expliquer pourquoi il faut faire l’effort de trier. On ne peut pas demander aux gens de trier et ne pas leur donner les structures pour le faire”, constate Jean-Bruno Paquien. L’inaction du gouvernement à ce sujet va à l’encontre de son concept de Maurice Île Durable.
Incinérateur.
Le gouvernement essaye tant bien que mal de trouver des solutions. Mais, selon nos interlocuteurs, l’État ne cherche pas dans la bonne direction. On se souvient tous de l’épisode du projet d’incinérateur que le gouvernement voulait construire à La Chaumière et du tollé qu’il avait soulevé. Quand on sait que 70% de nos déchets solides sont verts, il n’est pas interdit de s’interroger sur les vraies motivations derrière un tel projet. “La vigueur avec laquelle les autorités ont essayé de faire passer le projet d’incinérateur est là pour prouver que le MID est une façade, un “vernis”. Dans le fond, rien n’a changé : l’argent est le Dieu de beaucoup de personnes, et après eux, ce sera le déluge”, déplore Vassen Kauppaymuthoo.
Dans le budget 2011-2012, le ministre des Finances a annoncé une mesure pour doubler le compostage de déchets solide et le faire passer à 190,000 tonnes. Si la mesure en elle-même est louable, il n’en demeure pas moins que Maurice produit environ 400,000 tonnes de déchets solides par an et que ce chiffre tend à augmenter.
Énergies alternatives.
D’autre part, il devient de plus en plus urgent de passer aux énergies alternatives, car le pétrole n’est pas éternel. Qui plus est, l’or noir pollue. Malgré tout, le nombre de véhicules sur nos routes augmente chaque année. “Quand nous parlons de MID, nous devons pouvoir être moins dépendant des énergies fossiles. Mais je constate que, faute de changement dans la politique énergétique, nous en avons toujours besoin pour faire tourner notre économie”, souligne George Ah-Yan. Si les énergies solaire, éolienne et même hydroélectrique sont envisageables pour Maurice, l’implantation réelle d’au moins une des énergies renouvelables avance à tâtons. Lors du récent Budget, le ministre des Finances a annoncé que Rs 100 millions seront consacrées aux énergies renouvelables et 100 autres millions aux chauffe-eau solaires. Mais concrètement, nous n’avons pas d’indications de la manière dont cet argent sera utilisé.
Changement climatique.
Le climat change et les conséquences seront désastreuses : le niveau de la mer va monter dans les prochaines années et la température va grimper. Si nous sommes incapables de renverser le processus, nous pouvons cependant nous préparer à affronter ces changements.
Mais tel qu’il est présenté, le MID, ainsi que les actions qui sont prises ne font pas provision du changement climatique. “Cela aura des conséquences dramatiques sur le secteur touristique, qui est un pilier de notre économie, et qui souffre déjà de problèmes d’érosion et du rétrécissement du linéaire côtier. Il faut savoir que d’ici une dizaine d’années, nos beaux Pas Géométriques seront réduits comme une peau de chagrin et que la majorité de nos majestueux complexes hôteliers, qui font notre fierté nationale, devront certainement trouver d’autres endroits pour se relocaliser, coincés entre la mer qui monte et les développements immobiliers résidentiels en arrière. Cette transition, cette adaptation, tout cela se prépare bien à l’avance. Qui est conscient de cela aujourd’hui à Maurice ? Qui commence à préparer l’avenir et la transition ? On a tendance à vivre au jour le jour, mais le destin est inéluctable”, soutient Vassen Kauppaymuthoo.
Développement.
Venons-en au développement. La construction de nombreux centres commerciaux et bâtiments est un signe que Maurice poursuit son développement économique et financier. Mais si ce développement ne va pas de pair avec la protection de l’environnement, nous allons droit dans le mur. “Il faut bien évaluer les conséquences de ce que l’on met en route et s’assurer que cela va dans la bonne direction. On a l’impression que Maurice est dans une course effrénée. Les mesures prises dans le dernier Budget sont des incitations à construire, avec notamment l’annulation du Capital Gains Tax. Visiblement, nous allons vers une construction extrêmement accélérée”, regrette Jean-Bruno Paquien.
En somme, le concept Maurice île durable semble être réalisable sur le papier, mais la prise d’actions concrètes pour arriver à son élaboration se fait au compte-gouttes. Espérons que les Rs 318 milliards qui seront consacrées au projet MID (comme annoncé dans le budget) serviront à prendre des mesures plus fortes dans un proche avenir. Pour qu’un jour, nous puissions dire que Maurice est vraiment une île durable…