Ici Dream Bridge, là bas tunnel dans la montagne sans compter le métro léger. Tout ça c’est du lourd. Construire toujours plus de routes, encore plus de voies d’accès à la capitale semble une entreprise sans fin. Qui a, en plus, un coût considérable pour l’État et le contribuable. En conséquence, le temps est peut-être venu d’explorer d’autres possibilités, d’imaginer le pays dans quinze ans et de prendre quelques mesures audacieuses. Redessiner Maurice, réinventer la capitale, réaménager le territoire pour rendre le pays tout entier plus agréable à traverser et à vivre. Nous indiquons quelques pistes ci-dessous et nous espérons que cette modeste contribution nourrira une nouvelle réflexion sur notre avenir tant physique que social.
Pourquoi en dépit de tous les projets réalisés à coût de milliards, il y a toujours un problème pour accéder à la capitale, que la moindre averse peut paralyser le pays ? La raison est simple, c’est parce qu’il y a toujours beaucoup de monde qui se rend à Port-Louis pour travailler, pour faire des affaires et du commerce. C’est donc par là qu’il faut commencer. Le secteur privé l’a compris et, aujourd’hui, il y a énormément de bureaux et autres services qui ont émigré dans de nouveaux quartiers, Moka, Bagatelle, Grand-Baie, Goodlands, Médine et Tamarin. Le public gagnerait à rapidement lui emboîter le pas étant donné qu’avec de gros ministères et leurs pléthores de cadres qui ont de plus en plus accès à des voitures hors taxe, cela signifie plus de trafic à l’entrée et à la sortie de la capitale.
Pourquoi le bureau du Premier ministre devrait-il être à Port Louis et, ce, tous les jours de la semaine. Il y a, certes, la présence obligée des vendredis de Conseil des ministres et des mardis de séances de l’assemblée nationale, mais sur une période de six mois. Pourquoi est-ce que le chef du gouvernement ne devrait pas donner le bon exemple en prenant ses quartiers administratifs près de Clarisse House, par exemple.
C’est un endroit agréable et plutôt frais toute l’année et c’est tout près de son lieu de résidence en plus. Il pourrait même s’y rendre en enfourchant une Harley Davidson ou en pilotant son Aston Martin. Cela dit sans méchanceté mais juste pour souligner que Navin Ramgoolam aime bien conduire lui-même ses bolides. Il y a ce qu’on appelle les Defence Lands juste à côté de Clarisse House qui sont, en partie, occupés par des petits planteurs et où se trouve aussi un petit édifice de la Central Water Authority. Cela ne devrait pas être un problème de les déplacer pour que soit construit un joli pavillon administratif à l’architecture locale respectueux des normes écologiques modernes qui abriterait une partie de ses services les plus essentiels tout en gardant une antenne à Port-Louis au Government House près du siège de l’assemblée nationale, tandis que le ministre des Affaires étrangères prendrait ses quartiers au Bâtiment du Trésor, pour renouer avec le concept du Quai D’orsay à la mauricienne qui était d’ailleurs sa vocation d’origine.
Économiser Rs 700 millions par an
Le gouvernement devrait aussi, dans un souci d’économie de l’argent des contribuables, s’embarquer dans un programme de construction de ses propres locaux. L’État dépense près de Rs 700 millions chaque année en coûts de location d’espaces bureaux appartenant à des propriétaires du privé. C’est dans cette perspective qu’il faut relancer le vaste projet de Highlands sur les terres d’Illovo commencé en 2004, poursuivi par Rama Sithanen puis abandonné par Navin Ramgoolam, qui a évoqué des irrégularités dans le dossier pour l’enterrer définitivement. Or, il faut d’urgence le rouvrir et entamer une première phase avec la construction de locaux pour les gros ministères que sont ceux des Services publics et les Infrastructures.
L’autre gros ministère qu’est celui de la Santé pourrait idéalement s’installer à Réduit, non loin de l’hôpital Apollo, où il serait facile d’atteindre les principaux hôpitaux du pays, la nouvelle route que l’on appelle malheureusement Terre Rouge/Verdun alors qu’elle aurait dû être connue comme celle de Trianon/Arsenal donnant facilement accès au nord. Ouvrir ces chantiers sur des terres de première importance qui appartiennent à l’État serait également une manière de donner un bon coup de fouet à l’investissement public et à la construction.
Une attention particulière doit être accordée à un tel projet avec des projections précises sur quinze-vingt ans pour qu’il ne finisse pas par le gâchis d’Ebène dont la vocation de pôle technologique a été confisquée au profit de la construction sauvage d’édifices que se sont empressés d’investir plusieurs ministères et services. À grands frais avec ça. Il est aujourd’hui impossible de circuler dans la cybercité, d’énormes autobus obstruant la chaussée parce qu’il y a pas eu d’espace de stationnement qui leur soit spécifiquement dédié. Il est devenu urgent d’aménager une gare routière de l’autre côté de la cybercité, là où se trouve le siège de la Commission de l’océan Indien et organiser des navettes lorsque les jeunes ne voudront pas rallier leur centre d’appel à pied.
Une capitale du commerce et de la culture
Que faire de Port-Louis lorsque plusieurs de ses occupants l’auront déserté ? La remodeler pour en faire une capitale du commerce et de la culture tout en attirant la jeunesse qui l’a depuis si longtemps snobé. Pour faire vivre et revivre Port-Louis, ce serait bien que les jeunes y résident et y travaillent. Pendant que quelques campus, des centres d’appel, des entreprises d’externalisation et autres start-up s’y installent, des bureaux dont certains sont désespérément vides pourraient être convertis en appartements qui seraient vendus à des primo-accédants jeunes selon un programme long de remboursement. D’autant que l’on sait que les premières victimes de la crise du logement sont ceux qui démarrent dans une carrière professionnelle.
Et pourquoi venir à Port-Louis qu’en voiture ou en bus ? Pourquoi pas en bateau taxi de Pointe-aux-Sables au Caudan ? Ce serait un joli tripnon ? Qui dit ville rajeunie dit plus de voies piétonnières, plus de terrasses de café, ces lieux de rencontre et de partage. Or, de terrasse, il n’en existe qu’une dans le tout Port-Louis, celle de la Flore Mauricienne, qui a beau ne plus exister mais qui est toujours identifiée comme telle. Cette partie de la Chaussée au bas de Cerné House et vis-à-vis du jardin de la Compagnie, au lieu d’être envahi par des marchands ambulants, aurait été tellement plus sympathique avec son large trottoir si elle avait quelques tables et chaises devant des commerces alimentaires. Le même schéma pourrait être reproduit ailleurs pour donner un peu de vie aux rues de la capitale.
Et en termes de rues, la mairie devrait commencer, avec l’aval de leurs occupants actuels, par faire apposer des plaques sur les demeures concernées avec les noms de Mauriciens illustres qui y ont séjourné ou habité. Ce serait une plongée dans l’histoire salutaire tant pour tous, mauriciens comme étrangers, ceux qu’il nous arrive souvent de croiser dans le quartier dit du Ward IV et qui veulent déambuler dans les rues qui abritent encore quelques maisons à architecture coloniale et créole. Rivaltz Quenette, qui a écrit, il y a deux ans, l’histoire du Ward IV, pourrait apporter sa contribution à cette entreprise historique et culturelle.
Port-Louis, qui a le privilège d’abriter les lieux d’exception et de mémoire, gagnerait aussi à les valoriser. Lorsqu’on a la chance d’avoir la Montagne des Signaux, le monument de la Reine de la Paix, le Dauguet, la Citadelle, Chinatown, l’Aapravasi Ghat, l’hôpital militaire, la poste, le Caudan, la Place d’Armes, le théâtre, les musées, Les Salines et les Casernes, pour ne citer que quelques-uns de ces lieux les plus connus, on a le devoir de le leur donner une nouvelle existence. Créer un parcours touristique avec des minibus à toit ouvert comme cela se fait dans les grandes métropoles serait une démarche formidable.
Réhabiliter les rues de la capitale
S’il ne faut pas revenir à une période révolue, il n’est pas pour autant interdit de renouer avec d’anciennes pratiques comme les concerts du dimanche dans les kiosques et autres jardins comme savait si bien le faire jadis l’orchestre de la police. À chaque mois son événement culturel. Douze rendez-vous, c’est pas si difficile, la danse, le hip-hop, la zumba, la lecture de classiques, la poésie, le roman, le seggae, le slam, le théâtre, les sketches, l’humour. Pas toujours dans des enceintes barricadées mais des activités de rue comme l’avait récemment fait l’Atelier à la rue St-Louis. Du Street Art qui manque si cruellement chez nous.
Il faut définitivement réhabiliter les rues de la capitale. Se les réapproprier. En faire des voies de libre accès et de circulation facile. Cela implique une solution pérenne à l’épineux problème des marchands ambulants, un phénomène qui a fini par asphyxier Port-Louis. Ne devrait-on pas les loger dans une partie des Casernes Centrales, en faire dans une enceinte clôturée où se rendraient tranquillement d’éventuels acheteurs venus d’ici et d’ailleurs ? S’il faut garder une partie des services de l’ordre public à cet endroit stratégique, la police pourrait elle aussi aller voir ailleurs. À La Vigie par exemple ou organiser certaines activités à Vacoas sur les terres si chères à Her Majesty’s Service. Ils seraient ainsi près de leur ministre de l’Intérieur dans son nouveau quartier général de Clarisse Centre.
Chinatown et Plaine Verte ont déjà vocation à être des lieux de vie la nuit. Il faut approfondir cela. Aménager des food courtsdignes de ce nom pour que Mauriciens et touristes puissent s’y rendre en toute sécurité déguster un délicieux bouillon de boulettes ou un bon briani. Pour ne citer que deux des plats qu’affectionne la population mauricienne.
Et lorsqu’on aura redessiné Maurice et créé de nouveaux lieux de travail et de résidence, il faudra ensuite s’attaquer à la gestion du côtier qui, si on n’y prend pas garde, sera, dans pas longtemps, juste invivable. Et une source de grande tension sociale.